LVIII - L’HOMME SANS TÊTE - I
A Ker Joz..., le 3 novembre.
--Restez ce soir avec moi, dit-il à ses Bretons; je ne me sens pas bien... Entrez... Otez vos bonnets... Vous me conterez des histoires.
Ils s’informèrent de sa santé avec une sollicitude polie, et cette déférence libre qui leur est propre.
Qu’avait-il? Était-il malade? On pourrait avoir le médecin: Guillaume allait demain à la ville...
Il les rassura:
--Non. Je ne suis pas malade comme vous croyez. J’ai mes idées noires; et je préfère, ce soir, ne pas être seul: car je ne dormirai pas.
Ils s’assirent tous trois près du feu. Il leur fit servir du thé chaud et du rhum. Ils burent avec plaisir, aucun d’eux n’étant du reste grand buveur; et ils ne revinrent pas à la bouteille plus d’une fois. Quand ils eurent du tabac, ils bourrèrent leurs pipes, et, s’étant installés, ces rudes hommes soupirèrent d’aise. Ils étaient contents; mais ne le dirent pas.
--Je gage, monsieur André, fit le vieux Crozon, que vous voulez me mettre sur le chapitre des revenants...
--Une bonne nuit pour eux, dit Yawen, clignant de l’œil, selon son tic. Il fait noir comme dans un four; et nous sommes encore dans la semaine des morts...
Ils se lamentèrent un peu sur le temps: il pleuvait trop, et le vent ne cessait pas depuis plusieurs jours. Cependant, il était tombé avec l’ondée du soir. Maintenant, la nuit était d’un calme sinistre. D’immenses nuages couvraient le ciel, dont rien ne séparait les ténèbres de la terre noire, comme si le couvercle était scellé sur la marmite. Point de brume, toutefois: le cri ne se faisait pas entendre de la sirène de Penmarc’h.
--Guillaume, vous qui n’avez peur de rien, dit le jeune homme, voulez-vous vous mettre devant la porte? Par une telle nuit, je ne puis voir une porte sans malaise. Ouverte ou fermée, elle fait peur... Et c’est encore pis, si je lui tourne le dos: l’angoisse me tourmente...
--Pourquoi donc, monsieur?
--Il me semble toujours qu’elle va s’ouvrir; et que sur le seuil je vais voir une apparition...
Crozon se prit à rire doucement:
--Voilà, je l’avais dit. Vous vouliez parler des revenants... Mais vous n’y croyez pas, monsieur André... Vous vous moquez de moi, quand je...
--Pas du tout. Je ne me moque pas de vous. Je ne crois peut-être pas aux revenants; mais je crois aux fantômes...
--Ah!...
--Oui: je sais qu’il y en a...
Crozon ne faisait pas la différence des revenants avec les fantômes; et les autres non plus.
--C’est tout un, observa Guillaume qui n’avait encore rien dit.
--Vous avez raison, après tout... fit le jeune homme.
Guillaume sourit de côté dans son épaisse barbe; et ses yeux gais jetèrent aussi, de côté, un regard malin: il est rieur, et croit toujours qu’on veut rire.
--Bah, dit-il, vous vous amusez, monsieur.
--Non: tout est possible... Et qu’importe que les apparitions sortent de terre, ou de ma tête, si je les vois?...
· · ·
Ils ne répliquèrent rien, ne sachant pas ce qu’il entendait par là. Crozon fixait le fourneau de sa pipe, écoutant immobile, l’air têtu et les jambes allongées. Il attendait d’être interrogé; et il semblait répondre à l’avance: «Quoi que vous puissiez dire, je sais ce que je sais; et vous ne me ferez pas changer d’avis.»
--Dites-moi, Crozon, avez-vous vu des revenants?
Il secoua la tête:
--Non; pas moi, monsieur André...
Et tirant une bouffée de sa pipe, il reprit:
--Mais beaucoup d’autres les ont vus, bamm! et ne m’ont point menti...
--Contez-moi ce qu’ils vous ont dit...
--Vous savez toutes mes histoires, je vous en ai fait plus de vingt...
--Vous n’en avez pas encore une que j’ignore?...
--Hum... Si fait, il me semble que... Mais... Vous le voulez donc? dit-il avec mauvaise humeur.
Sur le soupçon de n’être pas cru, il eût préféré de se taire. Il passa sa large main cuivrée dans ses épais cheveux gris, aux boucles emmêlées, et commença d’un ton maussade, qui s’anima bientôt, au cours du récit.