II
--Voici donc ce qui est arrivé à M. Pénerff, l’ingénieur, un savant, celui-là, un conducteur des ponts. Ce n’est pas d’aujourd’hui, ni d’hier... Vous vous le rappelez, Guillaume?... Il y a seize ans, deux jours avant la Sainte-Anne, M. Pénerff vint me voir. Il demeura tout le jour; et il soupa à la maison... Il faisait un temps sans reproche. On était dans le plein de l’été, bamm!... Après souper, nous causions tout comme ce soir; et M. Pénerff me dit qu’il ne croyait pas aux revenants. Je lui faisais connaître comme à vous, monsieur André, ce que je sais; mais il n’était pas d’accord; et il se moquait de moi... Bon... Tant nous parlons, lui avec non, moi avec oui, qu’il s’était fait très tard. On n’était pas loin de minuit... Je pensais bien qu’il coucherait à la maison; et on lui avait préparé son lit. Je ne le croyais pas, quand il me dit:
»--Crozon, bonsoir. Dormez bien. Je vais à Kemper.
»Et il prend son chapeau.
»--Par exemple, vous n’allez pas faire cela! lui dis-je...
»--Et pourquoi pas? dit-il. La nuit est admirable: Voyez ce clair de lune... Il fait si chaud, que je ne pourrais pas dormir; j’aime bien mieux faire le voyage à pied; et d’ailleurs, il faut que je sois à Kemper demain, au point du jour, pour mes affaires.
»--Vous avez raison, lui dis-je; et je sais bien que pour un homme comme vous, ce n’est rien de faire la route... Vous n’en avez pas pour cinq heures de chemin... Mais, si vous m’en croyez, vous ne partirez pas... Ce n’est pas prudent...
»--Ma présence est nécessaire là-bas, demain matin, à la première heure...
»--Rien ne vaut mieux que la vie, monsieur Pénerff.
»--Que me chantez-vous là, enfin? Quel danger courrais-je?... Il fait clair comme en plein jour...
»--Monsieur Pénerff, croyez-le ou ne le croyez pas, depuis quelque temps il y a un revenant qui hante la route: il se tient caché dans les buissons, au coude du chemin; et personne ne voudrait risquer de s’en faire suivre, bamm!
»Il se mit à rire; il leva les épaules:
»--Vous êtes fou, Crozon...
»--Je vous demande pardon; c’est vous qui n’êtes pas sage...
»--Les revenants ne sortent pas au clair de lune...
»--La lune n’en a plus pour longtemps; elle sera couchée avant une heure...
Enfin, quoi que j’aie pu lui dire, il est parti. Le revenant de ce temps-là, à ce qu’on croit, était l’ancien sacristain, un voleur, une canaille, qui avait pillé l’église de La Forêt; ou bien quelque autre mauvais chrétien, une âme damnée dans tous les cas, qui n’avait pas de repos dans sa châsse...
--Un revenant, c’est un homme en enfer, dit Yawen, en clignant gravement de l’œil. Quand elles ne sont pas contentes en paradis, les âmes reviennent après la mort.
--Bah! dit l’esprit fort Guillaume, qu’est-ce qu’elles viendraient faire?...
--Et vous, qu’est-ce que vous faites ici?
--Oui, qu’est-ce que nous y venons faire?... Dites-le, si vous le savez?... Eh bien, Crozon, qu’est-il arrivé à l’ingénieur?
--Un conducteur des ponts, monsieur André... Mais, il n’était pas encore sorti du bourg, monsieur, qu’il se sentit inquiet. Il m’a tout raconté, depuis, bamm!... Passé la croix, il eut l’idée de tourner la tête, et là... qu’auriez-vous fait, hein?... il vit une ombre qui se cachait dans le mur, comme un rat. Plusieurs fois, il regarda derrière lui, et toujours l’ombre lui échappait. Il pensa qu’il avait dû se tromper. Après une heure de marche, il fut persuadé qu’il était suivi: il n’aurait pas su dire pourquoi; mais il en était bien sûr, allez... Il n’osait plus bouger la tête, sans quoi, me dit-il, peut-être serait-il revenu sur ses pas; il se repentait d’être parti, bamm! Il courait, tant il avait d’effroi; il ne marchait plus. A la moitié du chemin, il sentit qu’on lui soufflait dans le dos, et sur la nuque; il tremblait de peur. Il voulut heurter à la porte d’une ferme: mais est-ce qu’on le peut, quand on a une canaille de revenant sur les talons? On ne lui répondit pas. Enfin, je n’ai pas besoin de vous dire, mot pour mot, tout ce qu’il a souffert pendant cette nuit. Il a fait le trajet, peu s’en faut, aussi vite qu’en voiture. Quand il eut touché aux premières maisons de Loc Maria, il s’est cru sauvé; et, pensant se débarrasser du revenant, il a pris sur lui de se retourner, et de le regarder en face. Eh bien... il en est tombé à la renverse, comme mort: il avait devant lui L’HOMME SANS TÊTE,--un homme noir, grand, les bras en avant comme pour vous saisir, et sans tête... Oui, bamm!
--On raconte aussi que le revenant portait sa tête dans la main...
--Non, c’est l’Homme Sans Tête, que M. Pénerff a vu, répliqua Crozon avec irritation; et c’est la preuve que ce revenant-là n’était pas le sacristain de La Forêt... M. Pénerff en a fait une maladie.