‹ Le livre des lotus entr'ouvertsChapitre 12 sur 17 · L’HIRONDELLE EN CHEMISE DE LIN

L’HIRONDELLE EN CHEMISE DE LIN

Elle se lève avant le jour et veut à tout prix me persuader que j’ai dormi plus que de coutume et qu’il est grand temps que je me lève aussi.

«Entends-tu? me dit-elle, la marchande de dahi qui passe là-bas avec ses paniers.» Mais moi je reconnais bien le cri de la vieille chouette du jardin.

«Et maintenant, voilà le porteur d’eau dans la cour qui se dispute avec les servantes». Il y a seulement une hirondelle en chemise de lin qui tourbillonne dans la chambre.

En vain elle agite les rideaux de papier. Il fait nuit dehors. Il fait nuit... Et pourtant... Je me trompe, amie. Puisque tu es debout, l’aurore est levée.

UNE CHOSE SANS IMPORTANCE

Elle m’a dit: Tu pousseras une barrière de bois. Tu traverseras un jardin grand comme la main au bout duquel est une toute petite maison de bambou. Je t’attendrai toute nue à minuit sur la natte de joncs peinte en bleu. Mais va, tu attaches de l’importance à ce qui n’en vaut guère la peine.

Je l’avais tant suppliée d’être à moi! J’avais tellement souffert le jour où elle était partie avec un Afghan de Kaboul qui avait jeté sur elle son manteau de laine rayé! J’avais pleuré si amèrement quand les trois bateliers du Gange l’avaient étendue au fond de leur barque et avaient ramé en chantant! «Est-ce que c’est ma faute?» m’avait-elle dit par la suite. Elle était si faible. Ce n’était jamais sa faute.

Comme les heures se succédaient avec lenteur! Je voyais des cortèges qui s’en allaient vers des bûchers et des fumées de bûchers qui s’en allaient vers le ciel et des nuages du ciel que le vent emportait. Des vautours planaient sur le cimetière des Parsis. La nuit se déployait comme une bouffée de vapeur sortie d’une immense et invisible cassolette.

J’ai poussé la barrière de bois, traversé un petit jardin entre deux plates-bandes de pavots blancs et par la porte entr’ouverte j’ai regardé dans la maison de bambous. Elle était nue sur la natte peinte en bleu, elle avait son éventail sur son visage et elle tapotait le sol avec sa main. J’ai baisé cette main et je me suis étendu à côté d’elle.

Comme le petit jour naissait je me suis arrêté en m’en allant près de la barrière de bois et j’ai vu que les pavots blancs des deux plates-bandes avaient pleuré de toutes petites larmes qui coulaient le long de leurs tiges. Debout, sur la porte, elle refaisait sa coiffure et elle me dit en guise d’adieu: Tu vois bien que tu attachais trop d’importance à ce qui n’en valait guère la peine.

LA MORT DE L’EMPEREUR DE CHINE

Au milieu de la nuit silencieuse, dans le palais des Clartés surnaturelles, l’empereur de Chine entendit, très loin, le pas léger de la mort, qui venait vers lui. Elle marchait dans l’avenue des Dragons divins, puis elle franchit le jardin des bassins de jade bleu, le jardin des héliotropes, elle passa sous son armure noire et son masque de cuivre, en agitant son éventail de plumes de corbeau, au milieu des eunuques endormis et elle traversa les salles muettes, les salles des trônes et des dieux, les salles sans candélabres et sans résonnances. Et elle se tint dernière la tenture de soie violette qui fut agitée d’un imperceptible frémissement. Alors l’empereur de Chine eut pour la première fois la connaissance de la grande solitude dans laquelle il avait toujours vécu.

Il aurait pu frapper sur le gong de bronze. Le ministre des Châtiments, le ministre des Rites, les mandarins du grand Conseil, les princes mandchous seraient accourus des quatre points cardinaux de la Ville Interdite. Les trois cents épouses auraient déchiré leurs robes et auraient poussé les gémissements désespérés prescrits par les millénaires ordonnances. Il aurait contemplé sur les visages l’essor des ambitions nouvelles, les haines longtemps contenues, les allégresses mauvaises s’élançant hors des âmes comme un vol d’oiseaux noirs libérés par la mort. Mais non! Il valait mieux rester seul comme il avait toujours été dans la glace de sa robe d’argent, sous la neige de sa couronne de diamants.

Et de l’ombre du passé il vit sortir la figure de celle qui ne viendrait pas, l’unique dont il aurait désiré la présence. Jamais il n’avait pensé à elle depuis sa vingtième année. Son nom était Hirondelle perdue et elle avait coutume de joindre les mains comme des ailes se ferment. Oh! la fête des lanternes, au printemps, sur la montagne d’Emoui, le chemin des pèlerins où tombaient les fleurs de pêcher et les yeux de cette fille de pauvre, si riche d’amour! Qu’était-elle devenue maintenant? Sans doute un peu de poussière sous une stèle sans inscription. Et lui, au sommet de l’univers, avait vécu au milieu du rythme des cérémonies, dans la majesté des fêtes impériales, isolé dans une solitude parfaite comme une figure géométrique, rigoureuse comme une loi, exacte comme une vérité. Et il regardait frémir le rideau de soie violette que soulevait lentement une main gantée de métal noir.

Aucun ambassadeur d’Occident, aucun souverain en voyage ne devait être mieux reçu que cette princesse de l’au-delà au masque de cuivre sombre. Il ceignit l’épée de guerre du premier des Han, il jeta sur ses épaules l’étendard sacré de l’empire céleste et il prit dans sa main droite le globe de cristal que l’on se transmettait de dynastie en dynastie, parce qu’il reflétait une parcelle de l’inconnaissable. Il aurait mieux aimé y voir l’image d’Hirondelle perdue que celle de Dieu. Mais faute de mémoire ou d’esprit philosophique il n’aperçut ni l’une ni l’autre. O solitude! Tel était le sens de sa destinée. A travers le rideau violet l’épée de la mort atteignit son cœur. Tout seul! Dans le grand miroir, il aperçut un chemin de songe où tombaient des fleurs de pêcher, un chemin idéalement solitaire. Et il se mit à y marcher en levant très haut le globe de cristal où il n’y avait rien.

LE JUGE ET LE BOURREAU

Tu levais le brûle-parfum et tu l’abaissais tour à tour et tu poursuivais de tes bras ouverts les belles fumées mauves et bleues qui tournoyaient avec lenteur et se perdaient mystérieusement dans les ténèbres du plafond.

Et tu me disais en riant, mais avec un peu de crainte pourtant en me montrant l’air parfumé: «Regarde! Il y a un juge avec une longue robe rouge et un turban noir et derrière lui portant une épée recourbée, je vois le bourreau du roi des Mahrattes.»

Et je t’ai répondu: «Il y a bien longtemps que je suis suivi par un juge, un juge au turban noir derrière qui un bourreau se tient. Même quand le soleil couchant ne rougit pas le bleu des fumées, il est toujours à côté de moi, ce juge éternel.

«Celui que tu me montres se dissipera tout à coup si tu ouvres la fenêtre et si tu fais pénétrer le vent du soir. Mais mon invisible juge demeurera et le bourreau du remords mille fois plus impitoyable que celui du roi des Mahrattes me tourmentera avec son épée.»

LE PASSAGE DE L’OISEAU SIMOURGH[1]

[1] L’oiseau Simourgh était chez les soufis de la Perse et de l’Inde le symbole de la pensée divine.

L’oiseau Simourgh qui habite au sommet du mont Kaf en Perse ne passe qu’une seule fois dans la vie sur la demeure de l’homme. Heureux celui qui, à cette minute, a le visage tourné vers le ciel!

N’est-ce pas son plumage d’or, ô ma bien-aimée, qui vient de frôler le palmier? Il ne faut pas fermer la fenêtre car on ne peut voir le ciel à travers les carreaux de nacre.

Une seule fois et puis c’est fini. L’oiseau miraculeux ne revient jamais. Sera-ce par une nuit criblée d’étoiles ou dans l’éclat du soleil levant? Dois-je placer un vase de lait au sommet de l’eucalyptus pour qu’il y vienne se désaltérer.

Lorsque je m’assieds le soir sur la terrasse à côté de toi, je m’incline toujours vers ton visage et il est impossible de détacher mes yeux des tiens. Je suis bien sûr que l’oiseau Simourgh choisira ce moment pour passer à travers mon ciel. J’entendrai le bruit de ses ailes. Lèverai-je la tête?

LE GÉNÉREUX ENLUMINEUR DE LIVRES

Votre père Bétab l’enlumineur de livres, m’a dit en m’accueillant: «Tout ce qui est dans ma maison entre ces quatre piliers de bambou noir, sous le manteau du toit blanchi de chaux, ô mon hôte, vous appartient.

«Voici le vin qui contient la pensée de dieu et le gâteau de farine où il y a la substance intime de la terre matérielle. Voici les coussins, voici les bijoux réunis par l’amour que les hommes ont pour les pierres précieuses. O mon hôte, tout est à vous.»

Et un peu plus tard il m’a dit, quand j’ai voulu jouer de la cithare pour lui plaire, et charmer la fin de la soirée: «C’est bien dommage que mes filles ne puissent venir s’asseoir à côté de vous sur le tapis afin de voir l’hôte jouant de la cithare.

«Elles vous écouteront, au haut de l’escalier, derrière cette gaze d’or. Ne vous offensez pas si elles chuchotent et si vous entendez les froissements de leurs babouches d’argent tissé quand elles s’éloigneront.»

Et c’est pour vous que je ne voyais pas, que j’ai joué de la cithare. Vous avez chuchoté derrière la gaze d’or, vos babouches ont glissé sur des étoffes et je me suis senti du génie.

Et plus tard quand j’ai été seul dans la chambre de l’hôte, la porte a tourné silencieusement et sans chuchotements et sans froissements de babouches vous êtes venues toutes les deux vous blottir à côté de moi.

La lampe était morte et je continuais à ne pas vous voir. Vous disiez: «O joueur de cithare, sens-tu comme mes lèvres sont tièdes! Sens-tu comme mon sein est dur sur le tien!» Et la nuit miraculeuse jetait par la fenêtre des bouffées d’enchantement.

Mais avec tristesse j’ai caressé votre front de la main et j’ai répondu: «Certes j’aurais voulu prendre à votre père l’enlumineur de livres le plus précieux de ses biens, mais il m’a tout donné d’un cœur si généreux! Allez jeunes filles. Le joueur de cithare dormira cette nuit auprès de la confiance respectée.»

LES TERREURS DE PADMANI

Au milieu de la forêt nous avons trouvé la statue de jade d’une divinité inconnue. Padmani a commencé par s’enfuir mais elle est revenue sur ses pas et je lui ai dit: Les dieux sont inoffensifs, il n’y a que le cœur des hommes qui est mauvais.

Et sur la route, en revenant vers la maison, nous avons croisé des vagabonds de mauvaise mine. Padmani a commencé par s’enfuir mais elle est revenue sur ses pas et je lui ai dit: Ces hommes sont inoffensifs et il n’y a en eux qu’obscurité et tristesse.

Et comme nous arrivions devant ma porte, un scorpion marchait sur la pierre du seuil. Padmani a commencé par s’enfuir mais elle est revenue sur ses pas et je lui ai dit: Les bêtes sont inoffensives. Vois comme je fais s’éloigner celle-là avec le bout de mon bâton. Et elle a joint les mains en disant: Comme tu es courageux, ô mon bien-aimé!

Oui, je suis courageux ai-je répondu, d’affronter sans cesse les yeux de celle que j’aime, tes beaux yeux, ô Padmani, sans connaître le danger qu’ils cachent au lieu de m’enfuir bien loin, bien loin de toi qui es plus redoutable pour mon âme que le dieu oublié, l’homme errant, le scorpion du seuil. Alors Padmani a ri, en disant: Tu ferais comme moi, si tu fuyais tu reviendrais aussitôt sur tes pas.

LE CIMETIÈRE DES APPARITIONS MÉLANCOLIQUES

O cimetière des apparitions mélancoliques! Le tissu d’un mur blanc, le dessin d’un lézard sur l’apparence de la porte, les dalles et le gazon, damier funéraire où se posent les hirondelles, comme des jetons de rêve, et le crépuscule déployant les mousselines vaporeuses de ses bleus éteints, de ses amarantes passés. Et le croissant de la lune au bord de l’horizon...

Ghazlane la Persane s’avance vers moi, légère comme une buée et tenant une cithare transparente comme un nuage. Dans le monde sans forme réelle comment peut-on baiser tes lèvres, étreindre ta taille souple? Et à côté d’elle je vois un cyprès qui s’élance vers le ciel, pareil à une prière douloureuse.

Azad le poète, me sourit de loin. Il s’appuie sur un bâton comme jadis: «N’aimais-tu pas le vin, ami? Avec quelle bouche bois-tu?» Il me fait signe de m’approcher... Plus près encore. Il veut me dire un secret à l’oreille, le grand secret, qui fait rêver les hommes vivants. Mais d’un citronnier, dans une mare de pluie, tombe un citron et il jaillit une étoile de gouttes d’argent. Je m’éloigne sans me retourner. Que le croissant de la lune est beau au bord de l’horizon! Comme la terre est solide! O cimetière des apparitions mélancoliques!

LE SILENCE DES MASQUES

Quand nous sommes allés chez le collectionneur de masques, nous avons vu des samouraï, des empereurs et des dieux.

Certains visages avaient des cornes de métal et d’autres des barbes rouges et de longues dents aiguës.

Il y en avait qui ressemblaient à Vritra et d’autres à Ahi et d’autres qui étaient comme Naga le démon serpent.

Tu avais peur et tu tremblais au milieu de tous ces visages de laque et d’ivoire et tu demandais s’ils n’allaient pas s’animer et faire claquer leur mâchoire.

Mais le collectionneur de masques t’a dit: O mon enfant! Nous sommes dans le monde des apparences trompeuses, des passions immobiles, du mal inoffensif.

Je vis au milieu de ces figures parce que si elles sont terribles, elles sont muettes et que je préfère la fureur tranquille des masques à l’hypocrite bonté des visages d’hommes.

LE PRÊTRE UVASTRI

Il ne fallait jamais faire devant elle le récit d’un meurtre. Alors, elle se mettait à trembler, elle prononçait des mots incompréhensibles, ses prunelles devenaient fixes, elle suivait dans l’espace une mystérieuse scène tragique.

Le voilà le prêtre Uvastri! disait-elle avec épouvante. Il faut avoir pitié de moi. Et elle cherchait à s’enfuir ou elle s’avançait d’autres fois avec un visage menaçant. Et tournée vers la porte close, elle criait: Il vient d’entrer, le prêtre Uvastri se tient là.

Et le soir quand nous étions seuls elle s’arrêtait parfois de chanter, elle se blottissait contre moi, elle me serrait la main longuement et regardant obliquement la porte elle murmurait avec une voix de petite fille, elle murmurait comme en rêve: Est-ce que tu sais si les morts pardonnent?

Souvent je croyais le voir marcher autour de la maison. Il avait des yeux étrangement rouges dans un visage pâle et triste et ses dents luisaient entre ses lèvres. Il était tout de blanc vêtu et tirait un peu une jambe. Il semblait las et quand il se tournait je distinguais entre ses deux épaules la trace sanglante d’une blessure.

Et elle me disait, certains jours: O mon bien-aimé que la vie est belle quand on s’aime. Le prêtre Uvastri ne reviendra plus. Elle se trompait pourtant. On ne tue pas le passé d’un coup de poignard entre les deux épaules. Toujours il sera derrière la porte, ce triste, ce terrible, ce pitoyable prêtre Uvastri.

DANS CE VIEUX, CE TRÈS VIEUX JARDIN...

C’était un vieux, un très vieux jardin. L’automne en avait pris possession et s’y lamentait sans cesse avec le vent. Et là, les morts s’étaient accoutumés à venir errer.

Pourquoi avaient-ils choisi ce vieux, ce très vieux jardin? A cause du pourrissement des feuilles? des exhalations de l’étang? Je ne sais. Mais je les voyais de ma fenêtre.

Je voyais les morts dans les allées. Ils n’avaient pas l’air très malheureux. Ils se tenait immobiles regardant la terre avec obstination et ils semblaient privés d’intelligence.

Quelquefois ils trottinaient deux par deux. D’autres fois ils levaient les bras tristement. Je croyais qu’ils allaient se plaindre mais ils demeuraient silencieux comme la descente du crépuscule.

Les premiers temps ils m’avaient effrayé, mais je m’étais accoutumé à leur présence. L’absence de flamme de leur regard amenait dans mon âme l’absence de pitié.

Quelquefois je leur jetais des mies de pain comme aux oiseaux. Mais ils ne les ramassaient pas. Quelquefois je leur jetais des pensées amicales. Elles glissaient au milieu d’eux et ils ne s’en apercevaient pas.

Dans ce vieux, ce très vieux jardin, il y avait une fontaine pleine de jeunesse. Ils se détournaient en passant près d’elle et jamais ils n’allaient y boire.

Dans ce vieux, ce très vieux jardin, je cheminais au milieu des morts. Je les entendais s’éloigner quand je rentrais dans ma maison. Et il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre à quel point je leur ressemblais.

SOUS LE VOILE DU SOMMEIL SIMULÉ

Elle s’était dévêtue et elle s’était endormie auprès de moi. Son corps me paraissait plus long qu’à l’ordinaire. J’avais perdu la raison en voyant ma bien-aimée dévêtue et endormie auprès de moi.

Je n’osais pas bouger de peur de l’éveiller. La lampe avait perdu la raison comme moi, car elle jetait de grandes flammes qui dansaient sur les étoffes de soie et sur le corps nu de ma bien-aimée.

Comme moi-même et comme la lampe, ma bien-aimée était enivrée par le sommeil car soudain, d’un geste machinal et négligent, elle parcourut mon corps avec la main.

Et les étoffes, le lit d’acajou et les étoiles à la fenêtre devinrent ivres à leur tour et tourbillonnèrent autour de moi quand je vis que ma bien-aimée ne dormait pas et que ses prunelles luisaient entre ses paupières demi fermées.

LA VRAIE PURETÉ

Tu me dis que je ne dois pas m’habiller avec des vêtements de laine blanche parce que je ne suis pas assez pur. Mais, ô charmante, la vraie pureté n’est pas dans les actions, mais dans le cœur.

Quand je me suis tenu un soir sur le seuil de la porte avec des yeux légèrement troubles, tu t’es écrié: «Mon Dieu, tu viens encore de voir danser les bayadères!» Et pourtant, ô délicieuse, j’étais enveloppé par l’essaim des célestes pensées qu’inspire la danse.

Comme je remuais dans un vase de terre des milliers de minuscules coquillages tu en as pris une poignée que tu as fait retomber au soleil et tu as dit: Ils sont aussi nombreux que tes péchés. Et j’ai répondu: ô parfaite, comme mes péchés alors, sont propres et purs!

Et le soir où je t’ai trouvée endormie et nue sur la natte et où je t’ai éveillée en baisant tes lèvres, ton premier mouvement a été pour t’enrouler dans ton voile. Je t’ai demandé pourquoi et tu m’as dit simplement: «C’est pour que tu aies le plaisir de le dérouler.» O sincère, la vraie pureté n’est pas dans les actions, mais dans le cœur.

LA LOUANGE DES ANNÉES

Comme le vin qui en vieillissant se dépouille de ses âcretés, comme le palmier qui laisse choir chaque année un cercle de branches séchées pour faire jaillir vers le ciel une gerbe plus fraîche et plus jeune, ainsi mon âme rejette ses pensées impures au contact régénérateur des années et elle lance vers le ciel de la mort le juvénile bouquet des aspirations idéales.

La vieillesse n’est pas terrible. Elle pose sur le front de l’homme sage une couronne de roses cueillies au jardin mystique de la pensée. La vue des yeux physiques diminue, mais on aperçoit des jardins insoupçonnés, des fleuves d’argent, le déroulement des vallées et des montagnes du pays intérieur. L’on entend moins bien la résonnance des voix humaines mais la perception vient de toutes les mystérieuses paroles qui sont dites dans l’au-delà.

O puissance que j’ai redoutée quand je ne te connaissais pas, tu es bienveillante comme l’affection, tu es féconde comme la force du blé, tu es transformatrice comme le printemps. Tu m’as donné la connaissance de la mesure, tu m’as appris la valeur de l’amitié, tu m’as fait peser les actions humaines dans la balance du pardon. Tu es le trésor de l’homme pauvre, la clairvoyance de l’aveugle, la légèreté du paralytique.

Je me réjouis de m’avancer dans ta voie inéluctable où chaque pas que je fais me rend le cœur plus léger et où je contemple une lumière de plus en plus pure. C’est grâce à toi que j’avance dans la connaissance de moi-même, que je me dépouille des voiles inutiles, des masques trompeurs et que je contemple les choses sous leur double aspect de bien et de mal. C’est grâce à toi que j’atteindrai la porte étroite de la mort, purifié par le pardon, illuminé par l’intelligence.

LA MINIATURE DE L’AMOUR

Chapour peignait en Perse des miniatures si délicates que l’on distinguait sur les robes des rois qu’il représentait le dessin de chaque fil de tissu avec sa forme particulière.

Et on voyait aussi sur le visage des favorites chaque grain de la peau comme un univers féerique ombragé par un duvet nain.

Ainsi je voudrais te peindre une miniature de mon âme avec mes pensées d’amour qui s’enroulent comme des fils de soie et mes espérances plus ténues que des duvets.

Mais je ne suis pas comme Chapour qui regardait la substance matérielle de la forme avec un verre grossissant. A travers mon propre esprit je suis mille couloirs ténébreux et je me perds dans le palais souterrain des choses spirituelles.

Je possède pour toi de tendres sentiments que je ne te dévoile pas et le trésor de mon amour, tu ne le connaîtras jamais et tu n’en recevras même pas de moi une miniature délicate.

LA BRODERIE DE PADMANI

Elles s’entendaient si bien toutes les trois qu’elles avaient fini par se ressembler. Elles faisaient régner une harmonie si douce dans la maison que je croyais entendre parfois comme de réelles vibrations musicales glisser du rez-de-chaussée à la terrasse.

Elles étaient également belles et leurs chambres étaient de la même couleur. Leur image pourtant ne se reflétait pas également dans l’eau claire d’un seau au soleil. Sans que j’aie pu m’expliquer comment, le visage de la plus jeune dont le nom était Padmani ne dessinait dans l’eau qu’un double mobile et couleur de cendres. La plus jeune était la plus triste des trois.

Elles étaient aussi gaies que les abeilles au printemps et que les chèvres sur les pentes des montagnes. Leur rire résonnait dans l’escalier comme un ruisseau frais.

La plus jeune était la seule qui aimait la broderie. Elle brodait sur de la laine avec des fils d’or un visage du Bouddha. Mais jamais elle n’arrivait à l’achever.

Quand nous sortions ensemble d’Arcate elles couraient de-ci de-là et elles coupaient de grands bouquets de fleurs sauvages dont la sève faisait des taches sur leur voile. Mais la plus jeune disait qu’elle n’aimait que les fleurs qui croissent dans le ciel et sont invisibles.

Que font-elles à cette heure toutes les trois? Se sourient-elles dans le même miroir? Reposent-elles sous les moustiquaires? Y en a-t-il une qui dit mon nom? O mon Dieu, que mes bien-aimées goûtent la quiétude de l’âme et puisse Padmani ne jamais achever sa broderie.

UN PEU DE NOIR DE FUMÉE

Un peu de noir de fumée a sali tout à coup la feuille blanche sur laquelle j’écrivais le poème pour toi. J’avais peint tout autour une enluminure mogole comme celle d’Abdoul Samad et des maîtres de Samarcand. La lampe a filé. La feuille est salie.

Le poème retraçait la soirée, la merveilleuse soirée où pour la première fois tu m’as dit que tu m’aimais. Les étoiles étaient hautes et silencieuses et la forêt penchée sur toi semblait écouter tes paroles. Jamais je n’ai oublié ces heures et je te les rappelais dans le poème.

Comme tu étais belle et comme le paysage qui nous environnait était émouvant et profond. Mais il me souvient que tout à coup tu laissas tomber par étourderie le nom d’un homme que tu avais aimé avant moi. C’est dans l’ordre des choses. Sur le plus beau poème d’amour il tombe toujours un peu de noir de fumée.

LE RAJAH DE GUNNAUR ET L’ESCLAVE BOUNDI