IV
Et à cause du luth lointain, à cause des invisibles dévas, il revint à la fin au palais de Gunnaur. Et comme l’âme a des reflux, le flux de la raison l’emporta. Il oublia le royaume des bêtes pour ne régner que sur les hommes.
Il fut puissant, il fut clément, il eut des armées pour la guerre, il bâtit des temples pour la prière. Il fut craint et il fut aimé. Il pratiqua la justice, mais dans la ville ou sur les routes, ou dans les fêtes de son palais il demeurait enveloppé d’une intérieure solitude. Et il n’entendit plus jamais résonner au loin, le luth aérien.
Un jour, qu’il était à la chasse avec tous les grands du royaume, il s’arrêta sous un vieil arbre majestueux pour se reposer. Et il remarqua des ossements humains que la pluie avait blanchis. Il vit un poignet délicat avec un anneau de fer sculpté.
«Quel peut-être cet anneau de fer?» demanda-t-il. «Je le reconnais, dit un de ses serviteurs. C’est l’anneau que les esclaves Boundi ont coutume de porter au poignet. Sous ce vieil arbre majestueux, une esclave Boundi est venue mourir.» Alors pour la première fois, le rajah de Gunnaur pleura.
LE PAPILLON ET LA BOUGIE
Elle était à genoux sur le tapis de prière. A côté d’elle était une bougie allumée et un flacon d’essence de roses débouché. Un papillon aux couleurs miraculeuses volait dans la chambre. Son visage était en extase.
Quand je suis entré, elle a fait un mouvement comme quelqu’un qui est pris en faute. Je me suis penché sur elle et j’ai vu dans ses prunelles l’image du jeune homme auquel elle pensait. J’ai éteint la bougie. Le papillon s’est envolé.
LA SUIE DE LA VÉRITÉ
L’homme qui aime la vérité, sous sa chevelure plate et sa robe de lin gris, s’est avancé vers moi dans le vestibule de ma maison et derrière lui se tenait la jeune fille qui sourit toujours avec douceur. L’homme était rayonnant de vertu et la jeune fille d’innocence.
Et l’homme dit mille paroles sur tous les sujets, avec une voix basse et émue et dans ses discours revenait sans cesse la grande affection qu’il avait pour moi. Et même il prit ma main et il la serra tendrement. «Étendez-vous sur les coussins, ai-je dit. Vous boirez du vin de Chiraz.» Le visage de la jeune fille était comme une lune de lait frais.
Et l’homme qui aime la vérité et qui regarde obliquement, eut soudain un élan si amical qu’il faillit me prendre dans ses bras. «Il faut que vous le sachiez à la fin. Il s’agit de la femme que vous aimez. Elle n’est pas digne de cet amour.» Et il me dit toutes les choses auxquelles on pense quand on n’a pas bu le vin de Chiraz qui fait oublier. Le visage de la jeune fille était si pur que je craignais qu’il ne s’envolât comme un oiseau rond.
Et comme on apportait le vin de Chiraz, je me levai, j’allai chercher un peu de fiel et je le répandis au fond des coupes avant de les offrir. Et l’homme sincère dit après avoir bu: «Sans doute un scorpion était endormi au fond de l’outre quand on y a versé ce vin pour le transporter dans l’Inde, car le goût en est bien amer...» J’ai répondu: «Ne faut-il pas rendre à chacun ce qu’il vous donna.» Sur la virginale lune laiteuse l’amertume mettait une grimace.
Et lorsque je fus tout seul, je perçus une amertume plus amère entre mes dents. Les sandales des visiteurs avaient souillé les tapis en peau de chamois blanc, l’haleine de l’homme en s’échappant avait couvert le miroir d’une vapeur, la rose du vase s’était contractée, l’eau où elle baignait était trouble, les vraies étoiles aux fenêtres s’étaient éteintes au passage de la vertueuse lune innocente et sur la peinture des beaux souvenirs il y avait la suie de la vérité.
SUR CES TABLETTES DE SANTAL ROUGE
Sur ces tablettes de santal rouge, un poète de Gwalior, dont le nom est perdu, à écrit un poème que les siècles avec leur sable ont effacé.
C’était peut-être un roi puissant qui traça ces vers dans la houdah de soie de son éléphant, c’était peut-être un ascète assis parmi les roseaux d’un marécage.
Un grand cri d’amour où les maximes de la sagesse?... Douleur, espoir ou renoncement, nous ne saurons pas... Que de choses à jamais oubliées!
Moi aussi, sur du papier tressé de lin à Gwalior, j’ai écrit ton nom et la description de ta beauté et le sable inexorable des années effacera mes vers.
Qu’importe, ô Padmani, que les hommes plus tard ignorent tout de nous deux, si toi tu sais dans cette minute combien je t’ai aimée.
LE ROSAIRE NOIR DES OCCASIONS PERDUES
Dans une rue de Bénarès, une femme m’a fait signe à une fenêtre. Elle souriait et j’ai fait semblant de ne pas la voir. Je suis revenu à la tombée de la nuit. La fenêtre était fermée.
Dans une rue de Bénarès, un mendiant m’a tendu la main et j’ai hâté le pas en détournant la tête. Mais je me suis rappelé soudain les enseignements du prophète et je suis revenu en arrière. Il n’y avait plus trace du mendiant.
Dans une rue de Bénarès, un moullah m’a montré de loin la porte sculptée d’une mosquée et j’ai passé. Quand un peu plus tard j’ai voulu prier, j’ai erré interminablement le long des bazars et des murailles de bambous.
Et ainsi toute ma vie j’ai laissé derrière moi un rosaire noir d’occasions perdues. O insensé que tu es, toi qui ne sais pas qu’il vient un moment où l’on ne rencontre plus ni la femme, ni le mendiant, ni Dieu!
LE PAVOT NOIR
Jamais aucun baiser ne me fut plus cruel que celui qu’elle me donna devant la porte du jardin en me disant qu’elle était triste de me quitter jusqu’au lendemain et qu’elle m’aimerait toujours.
Une marchande de dahi passait dans la rue avec ses paniers d’osier. Des enfants dans la poussière se disputaient un morceau de camphre. Et je voyais sa joie de partir qui se dégageait d’elle comme un ange muet habillé de mensonge.
Jusqu’à demain sans te voir! dit-elle encore. Sa robe faisait un bruit soyeux de mousselines neuves. Que vas-tu faire en m’attendant? Elle s’est éloignée à petits pas, sans hâte apparente. Je l’ai suivie des yeux, j’ai cueilli un pavot noir et je suis rentré.
UNE FEMME DANS UN MIROIR
Rien n’est plus mélancolique que de regarder une femme dans un miroir. On ne reconnaît pas bien la chambre, derrière la femme, et la bougie, au fond, à l’air de brûler pour le culte d’un dieu oublié.
C’est une illusion de bonheur que l’on goûte auprès d’une illusion de créature. Je ne serai pas surpris si la femme s’envolait tout à coup par la fenêtre comme un oiseau et si la flamme se détachait de la bougie et tombait à terre comme un rubis mort.
Celle qui est auprès de moi pourrait être une autre. Je ne suis pas bien sûr d’être dans cette chambre-là. Un oiseau de mousseline tourbillonne, un rubis mort fait une goutte de flamme sur le tapis, et moi je me détache de mon corps, je cesse d’être moi-même, je me perds dans l’infini du miroir.
LA FÊTE DE BHAVANI, QU’ON APPELLE CELLE QUI FAIT PLEURER
O pourquoi n’es-tu pas venue? Je t’attendais avec tant d’impatience! J’avais préparé les châles et les mousselines que tu aimes. J’avais marché dans l’allée dont le détour te plaît. Comme le chant du rossignol est triste lorsque le cœur vous fait mal!
O pourquoi n’es-tu pas venue? C’était le jour de la fête de Bhavani, la déesse à qui on a donné quatorze noms différents et je me suis souvenu que l’un d’eux est Félicité. Comme le bruit de la gaîté des passants est triste lorsque le cœur vous fait mal!
O pourquoi n’es-tu pas venue? Tous les bazars étaient fermés. Tous les temples étaient muets!... Chaque pas qui résonnait au loin, c’était le tien. Je me suis souvenu que la déesse Bhavani s’appelle aussi: Celle qui fait pleurer... Comme le silence sur la ville est déchirant lorsque le cœur vous fait mal!
LE MYSTÈRE DES PERLES CREUSES
Dans une perle creuse il y a une petite princesse endormie. Elle tient dans sa main minuscule, une perle invisible à nos yeux et dans le sein de cette perle reposent un soleil, une lune, une terre et toutes les planètes en mouvement à travers un ciel moins grand qu’une fourmi.
Notre univers à nous repose aussi dans la perle creuse d’une princesse géante que nous ne voyons pas à cause de son immensité. Comme nous sommes grands et comme nous sommes petits! Lequel des deux, en vérité, et combien y a-t-il de princesses qui dorment?
LA RUE DU CHAGRIN
Cette rue, cette rue si courte, avec ses tamariniers par-dessus les murs qui faisaient une ombre bleuâtre, je l’appelais la rue de la félicité.
Je la franchissais d’un seul élan et j’arrachais avec la main une touffe de feuillage que j’éparpillais derrière moi.
Ta maison était à droite, une petite maison avec un toit bas et une porte en ébène noir et j’appelais cette maison la maison du bonheur.
La chambre où tu reposais sous la moustiquaire avait des carrelages de couleurs et j’y avais vécu tellement d’heures d’ivresse que je l’appelais la chambre des souvenirs.
A droite est toujours ta petite maison. Les tamariniers font une ombre bleuâtre. Mais la rue est interminable, et je l’appelle la rue du chagrin.
LE JEUNE HOMME DU CRÉPUSCULE
Le jeune homme que j’avais vu passer avait un turban couleur de safran et une robe blanche serrée à la taille par une cordelière d’or.
J’étais assis devant ma porte à l’heure où l’on remplace les veilleurs sur les remparts et il ne m’a fait qu’un signe, il ne m’a jeté qu’un regard.
J’ai écouté les trompettes résonner dans les tours, j’ai regardé les étoiles s’allumer et le jeune homme s’est éloigné sous son turban couleur de safran.
Et c’est seulement quand sa silhouette a disparu le long des murailles, quand il n’a plus été temps de courir après lui, que j’ai compris devant ma porte l’étendue de ma solitude.