IL VAUT MIEUX QUE TU NE REVIENNES PAS
Il vaut mieux que tu ne reviennes pas, puisque tu es parti une fois de la maison. D’autres fleurs de pêchers tombent dans le jardin, d’autres lotus s’entr’ouvrent sur l’étang. Mais ce sont les anciennes fleurs qui m’étaient chères. Il vaut mieux que tu ne reviennes pas.
Puisque tu t’es éloigné de moi, que le voyage te soit doux. Le monde est grand. Il y a dans de tièdes intérieurs d’autres lampes qui éclairent des visages remplis de douceur. Là, on joue aussi de la cythare, on lit des livres. Tu y seras tendrement aimé, puisque tu t’es éloigné de moi.
Ce n’est pas le départ qui est la plus grande tristesse. On se dit adieu avec un cœur ferme. A ce carrefour tu trouveras une auberge. A ce carrefour tu trouveras un ami. Et puis on sait que les séparations et les chagrins forment le tissu quotidien de la vie. Ce n’est pas le départ qui est la plus grande tristesse.
Il vaut mieux que tu ne reviennes pas à cause du regard qui n’est plus le même, à cause de la main qui ne se tend plus avec la même franchise. Je sais bien que la puissance d’oubli est illimitée et que le pardon est le cœur de Dieu. Pourtant, puisque tu es parti une fois de la maison, ô bonheur, il vaut mieux que tu ne reviennes pas.
LES DEUX BAYADÈRES ET L’UNIQUE VISAGE
Deux bayadères dans le même clair de lune ont vu au fond du puits l’unique visage de leur bien-aimé.
Elles ont descendu le seau de métal pour le ramener et il n’y avait qu’une eau trouble, pleine de reflets brisés.
Elles ont refusé de danser sur les trois pierres du temple de Ganesa et elles ont pleuré quand la lune montait.
Et le Brahmane aux cheveux de lin et aux doigts de parchemin leur a dit: «Telle est la loi, mes filles, et il vaut mieux...
«Une seule fois apparaît le bien-aimé, le vrai bien-aimé immortel, et malheur à celles qui veulent l’arracher au mystère et à la distance du puits.»
Mais les bayadères ont continué à pleurer au clair de lune car celles qui ont entrevu une fois le visage du bien-aimé, jamais plus ne l’oublient.
UNE SILHOUETTE BLANCHE QUI S’ENFUIT
C’était un pas léger que j’avais entendu sur les feuilles mortes. C’était une silhouette blanche que j’avais vue s’enfuir au bout de l’allée. J’ai été seule toute la journée, me dit-elle, et les heures m’ont paru longues. Et elle souriait en montrant ses dents comme si elle avait envie de mordre à un invisible fruit.
Je désirais tellement qu’elle expliquât d’une façon naturelle cette silhouette blanche au fond de l’allée que je lui dis: Est-ce que Taswir, la joueuse de vina, n’est pas venue tout à l’heure jouer avec toi. Mais elle me répondit étourdiment: «Non, il y a bien des jours que je n’ai pas vu Taswir, la joueuse de vina.»
Elle me regardait avec des prunelles pleines d’amour et au milieu des coussins j’aperçus un de ces foulards bigarrés en mousseline légère comme ont coutume de mettre autour de leur cou, les jeunes hommes du Népal. Mais déjà elle m’avait fait asseoir sur ces coussins et elle passait ses bras autour de mon cou. O mystère du cœur de la femme!
N’as-tu pas soif, mon bien-aimé? dit-elle encore. Et elle prit la jarre de vin et je vis que sur le plateau il y avait deux verres et qu’on avait bu dans tous les deux. Ses yeux étaient tranquilles, sa main ne tremblait pas quand elle m’a tendu le verre, et moi j’ai bu longuement, j’ai bu avec ivresse. O mystère du cœur de l’homme!
LA RACINE DES UNIVERS ET DES DIEUX
Je ne vois partout que douleur. Le riz va manquer bientôt aux hommes des pauvres villages. Dans les basses rues de la ville, il y a les maladies qui passent et qui marquent les maisons pour que la mort vienne les visiter. L’un est déchiré par le fer et l’autre l’est par le chagrin. Je ne vois partout que douleur. Je ne vois partout que des cœurs fermés.
Je ne vois partout que des cœurs fermés. Il n’y a pas de pitié sincère, il n’y a qu’un orgueil démesuré. Le soufi, le juge intègre et l’honnête épouse se glorifient trop vite d’être les premiers. Comme dans une tour de pierre, ils s’enferment dans leur vertu. Et cette vertu est vraiment de pierre. Sur elle se brise l’humaine douleur. Chacun ne croit qu’à sa vérité. Il n’y a pas de pitié sincère. Et pourtant il y a une voie différente pour chacun.
Il y a une voie différente pour chacun, quelquefois bordée de fleurs et d’autres fois semée de cailloux. Mais toutes les voies montent et la plus dure est souvent la plus courte, entre les voies qui mènent au sommet de la montagne. J’ai vu une femme appeler les passants sur un tas de cailloux et tendre avec la lassitude de son geste, une incommensurable mesure de pitié et j’ai vu dans les yeux du voleur qu’on allait étrangler briller la vraie lumière de Dieu. Mais la vraie lumière de Dieu n’est pas visible pour les aveugles.
La vraie lumière de Dieu n’est pas visible pour les aveugles. Chacun clôt sa porte au crépuscule et étend la barre sur les vantaux car le mendiant pourrait passer avec sa lanterne accrochée à un bâton noir. Personne ne veut voir les étoiles de la pitié qui s’allument avec la nuit et cheminent le long des portes inexorablement muettes. Et pourtant les porteurs désespérés d’étoiles sont souvent les meilleurs et les plus purs. Ils frappent aux portes. Ouvrez-nous, hommes justes, ouvrez-nous, hommes vertueux! N’est-il pas juste que nous ayons une petite part de richesse, une petite part de vertu? Mais jamais on ne leur répond, jamais il ne leur sera répondu.
Car le soleil de la justice ne se lève jamais dans le ciel étroit de la terre. Les méchants ne sont pas punis et les bons ne sont pas récompensés et ce sont les hypocrites qui sont les maîtres. Les causes engendrent les effets, mais ceux qui subissent les effets ne connaissent pas les causes et l’on maudit Dieu avec raison parce qu’il donne assez d’intelligence pour désirer la justice et qu’il n’en donne pas assez pour comprendre la lenteur de sa marche et l’étendue mystérieuse de sa loi. Et quand on maudit Dieu, le cœur se ferme davantage et la douleur devient plus grande et c’est pourquoi je ne vois partout que douleur, je ne vois partout que des cœurs fermés et il n’y a rien à espérer de la pitié des hommes.
Il n’y a rien à espérer de la pitié des hommes, et il n’y a rien à espérer de la pitié de Dieu puisque tout ce que nous voyons de lui est le déroulement d’une loi impassible et immuable. Il n’y a rien à espérer de personne. Mais au fond de l’abîme du désespoir et de l’injustice, il est permis de contempler la lampe inaltérable de l’espérance. Car en soi-même, dans le rayonnement de sa propre âme est la divine justice qui ne faillit jamais, celle qui n’a pas besoin de pitié pour briller, celle qui a en elle une huile d’amour qui se consume sans s’épuiser. O puissance intérieure! racine des univers et des dieux! immortelle justice de l’homme!
LA PERTE DE LA RICHESSE VÉRITABLE
Un navire chargé de poivre et de vanille, en s’éloignant du port de Surate, a emporté tout l’héritage de mon père. Il a fait naufrage non loin de Goa. Qu’Allah soit glorifié! me suis-je écrié, quand on m’annonça que j’étais ruiné. Le monde est tellement rempli de richesse!
Sur l’eau de la fontaine qui est entre des figuiers, près de la porte de Cachemyr, je me penchai un soir et je vis deux taches grisonnantes de chaque côté de mon front. Ainsi j’appris que j’avais perdu ma jeunesse et je fus rempli de joie, pensant qu’il y a plus de beauté dans le crépuscule que dans le jour qui se lève et que le voyageur doit se féliciter d’approcher de la fin du voyage.
Mais lorsque je poussais la porte de ma maison, que je vis la table vide de tes boîtes de fard, et que je compris que tu m’avais quitté, alors je m’assis sur le seuil et je pleurai ma solitude parce que je venais de perdre pour la première fois ma fortune et ma jeunesse.
LA NUIT DES PAVOTS MORTS
La chambre était pleine de pavots et le vent avait entr’ouvert la fenêtre.
Étendu au milieu des coussins j’attendais que le rossignol se mît à chanter.
Mais cette nuit-là, il n’y avait, dans le jardin, que le chuchotement des cèdres entre eux.
Je posai ma cithare à côté de la coupe à demi pleine et je m’endormis quand baissa la lampe.
Alors celle que je ne dois plus revoir écarta le rideau de soie.
Elle avait une robe traînante, parfumée avec du musc de la Perse.
Elle avait des babouches silencieuses, des colliers muets, des bagues sans reflets.
Elle avait ce sourire lointain de ceux dont l’âme est absente.
Elle a pris la coupe, elle l’a portée à ses lèvres et elle l’a vidée.
Elle a pris la cithare et elle a joué un air doux et triste que j’ai entendu sans me réveiller.
Elle a hésité un peu, elle s’est regardée dans le miroir, elle a touché les panneaux de laque.
Et puis elle a disparu comme le souvenir d’une soirée d’autrefois.
Quand je me réveillai je vis le carmin de ses lèvres aux bords de la coupe.
Et sur une corde vibrante de la cithare, la teinture de son ongle avait fait comme une goutte de sang.
Le vent était froid, les pavots mouraient, dehors le rossignol commençait à chanter...
A L’AMI INGRAT
Louange à toi qui m’as offensé, qui m’a permis de contempler à loisir le visage de l’ingratitude. J’ai su quelle lumière la trahison peut donner au regard, avec quelle hypocrite affection elle sait déguiser, tendre la main loyalement, faire des confidences sincères pour mieux tromper. Louange à toi qui m’as offensé.
Car j’ignorais la force du mal, je n’avais pas encore mesuré la puissance avec laquelle il passe dans certaines âmes, arrachant les bons souvenirs comme la tempête arrache les arbres, dévastant le champ de l’amitié où la récolte avait si péniblement fleuri. J’ignorais un des deux versants de la montagne, celui où il y a de l’ombre, où il pleut sans cesse, où l’on est toujours triste.
Je ne te rappellerai pas que je t’ai aimé avec un cœur véridique et que si je ne te l’ai pas exprimé par des paroles vaines, mon silence te l’avait souvent dit. N’y a-t-il pas d’ailleurs, quand l’ami retrouve son ami, un mystère dans le regard et la formule du salut, qui est le signe du plaisir fraternel? Je ne te rappellerai pas le plaisir fraternel que ta présence me procurait, mais je te dis: Louange à toi qui m’as offensé!
Car je ne te rendrai aucun mal. Non par manque de courage et non plus par manque de douleur. Le plus beau courage est dans le silence, dans la faculté de détruire en soi-même tout ce qui naît de mal, engendré par le mal. Et pour ce qui est de la douleur, je l’ai connu, je l’ai mesuré de l’extrémité de sa racine profonde jusqu’à sa dernière feuille lointaine et je la garde jalousement, égoïstement, pour moi seul. Et je te dis: Louange à toi qui m’as offensé!
Car tu m’as fait présent d’une magnifique richesse. Le morceau de plomb était de l’or souillé que j’ai lavé de mes mains. J’ai pris ton offense et je l’ai pétrie, je l’ai polie, je l’ai chauffée dans mon cœur. Je l’ai transformée en ce pardon secret qui me fait comprendre la vie. Ce pardon est désormais pour moi la clef de toutes les portes fermées que l’homme rencontre dans son voyage. Tu m’as donné plus que tu m’as pris. Louange à toi qui m’as offensé!
LA DESCENTE DU FLEUVE
Nous n’arriverons jamais! Allez plus vite, rameurs! Sous la toiture en bambous de mon bateau, à force d’avoir bu du vin, je ne vois qu’un morceau circulaire du ciel où dansent les étoiles. Descendez, descendez le fleuve, rameurs, nous n’arriverons jamais.
Où allons-nous! Je ne sais pas bien. Mais allez plus vite, rameurs. Sous la toiture en bambous de mon bateau, je ne vois, à force d’avoir bu du vin, qu’une partie de mon âme où dansent des souvenirs. Descendez, descendez le fleuve, rameurs. Nous n’arriverons jamais!
Là-bas, il y a une maison où m’attend une femme belle comme un morceau de jade blanc. Allez plus vite, rameurs. J’ai tellement bu de vin que je n’arriverai pas à la reconnaître. Descendez, descendez le fleuve, rameurs, nous n’arriverons jamais!
C’est elle! Elle me fait signe. Elle trouve que je suis en retard. Allez plus vite, rameurs! Mais j’ai tellement bu du vin qu’il me semble que son visage est changé et que je suis en présence de Siva le destructeur des formes. Descendez, descendez le fleuve, rameurs, nous n’arriverons jamais.
Toutes les lanternes s’éteignent sur la rive. On entend au loin crier les panthères. Allez plus vite, rameurs. Il y a un endroit solitaire où commence la forêt. Vous me déposerez là et je m’en irai droit devant moi car la sagesse m’attend au pied d’un banian. Descendez, descendez le fleuve, rameurs, nous n’arriverons jamais.
LES YEUX BLEUS SONT DES MIROIRS MORTS
J’ai peur des yeux bleus parce qu’ils me font penser à des saphirs et que le saphir est un fragment d’un univers antérieur à la terre, qu’on ne reverra jamais plus.
J’ai peur des yeux bleus parce qu’ils rappellent un vin mélangé de feuilles que de belles filles me firent boire à Bagdad et que l’ivresse de ce vin, je ne la connaîtrai jamais plus.
J’ai peur des yeux bleus parce que ce sont ceux des âmes fermées et qu’ils reflètent les beaux paysages ensoleillés sans les voir et l’amour sans l’éprouver.
J’ai peur des yeux bleus parce que ce sont ceux que je regarde sans cesse dans le visage de ma bien-aimée, et qu’à l’inverse des autres yeux humains, ces yeux mortellement bleus ne reflètent pas mon image et sont pareils à des miroirs morts.
SUR LES RIVES DE LA JUMNA
Sur les rives de la Jumna, j’ai vu une femme qui pleurait. Elle jetait des pétales de fleurs sur un berceau où reposait un enfant mort. Le berceau était sur les flots et commençait à s’en aller.
C’est mon enfant, dit cette femme, mon enfant bien-aimé qui est mort. Je ne comprenais pas pourquoi il regardait toujours le ciel avec des yeux si grands et si tristes et pourquoi il se détournait du visage des vivants. Je le comprends maintenant.
Mais ce que je ne comprendrai jamais, c’est pourquoi il est né pour mourir si vite, c’est pourquoi il était si beau afin que grandisse dans mon cœur un amour d’autant plus tendre, ce que je ne comprendrai jamais, c’est l’injustice du dieu unique.
Et avec un geste désespéré elle lançait des pétales de fleurs vers le berceau qui s’éloignait. On ne voyait pas l’enfant mort. Le berceau fut arrêté par une branche. Des nénuphars l’enveloppèrent et semblèrent étendre sur lui l’étoffe pieuse de leurs feuilles et puis il disparut au loin.
Et je pensais en suivant les rives de la Jumna: Moi aussi j’ai perdu une enfant bien-aimée. Elle se détournait souvent de mon visage et elle regardait le ciel avec obstination. Mais je n’ai pu la mettre dans un berceau et la couvrir de pétales de fleurs.
Car si elle est morte pour moi, elle est vivante pour les autres. La rivière sur laquelle elle vogue est plus impétueuse que la Jumna. Elle est pleine de musiques qui jouent et de baisers d’amour. C’est la rivière de la vie où ma bien-aimée est partie en chantant et je suis tout seul sur le rivage.
Nous ne savons pas pourquoi les enfants sont arrachés aux bras des mères, pourquoi il y a cette attirance dans les visages qu’on va perdre, pourquoi celui qui aime n’est pas aimé également. Le dieu unique est peut-être injuste. Mais je t’envie, toi qui peux jeter des fleurs sur l’enfant mort que tu as perdu.
LES TROIS JEUNES FILLES ET LE LOTUS
Les trois jeunes filles venaient de se baigner dans l’étang et l’eau qui mouillait leur corps en s’évaporant au soleil, leur faisait une auréole de buée bleuâtre.
Quand elles m’aperçurent parmi les asokas, la première, la plus svelte, poussa un cri et fit le geste de se voiler avec une tunique invisible et elle était comme un roseau qui se plie sous le vent.
La deuxième, la plus grande, se mit à rire et elle continua à marcher tranquillement avec un je ne sais quoi d’impudique dans le mouvement des épaules et elle était comme l’arbre Ban quand, à midi, il fend son écorce avec la force de sa sève.
Mais la troisième, la plus petite, me regarda de loin sans me voir. Elle se baissa, cueillit un lotus et elle le tendit vers le ciel comme si elle faisait l’offrande de son cœur.
UNE ANCIENNE MAUVAISE NOUVELLE
O toi qui portes une lanterne au bout d’un bâton et un bouquet de feuilles séchées, pourquoi viens-tu frapper à ma porte, annonciateur de la mort? Je sais la nouvelle, elle vient de mourir, dans sa maison qui est de l’autre côté de la ville, au bout d’une longue allée de tamariniers.
Tu t’étonnes de ce que je dis, parce que l’événement vient de se produire, parce que sa vie est partie il y a quelques minutes avec la lumière qui baissait, parce que tu es le premier qui est sorti de sa demeure pour inviter ceux qui l’ont connue à la pleurer. Vois-tu, c’est que j’ai reçu des dieux le don de la clairvoyance.
Je l’ai vue déjà avec un visage muet et des yeux où il n’y a plus de flamme, j’ai marché déjà dans la longue allée de tamariniers avec un cœur désespéré et cette lanterne au bout d’un bâton s’est déjà agitée pour moi sur mon seuil. Ah! l’aveugle est mille fois plus heureux que le clairvoyant!
Il y a différentes manières de voir mourir ceux qu’on aime et la mort que tu annonces, annonciateur de la mort, est bien loin d’être la plus cruelle. Va, continue ta route. La nuit s’avance. Elle avait beaucoup d’amis qu’elle chérissait mieux que moi et tu dois frapper encore à beaucoup de portes. Il y a des années que je la pleure car je l’ai perdue depuis longtemps.
LA MUSIQUE, LA PRIÈRE ET LA VOLUPTÉ
Le serviteur s’est tenu devant moi et il m’a dit: «Sortez d’Agra et prenez la route qui mène aux ruines de Kanoudje. Vous suivrez à droite une grande allée et après une forêt de manguiers vous verrez, derrière un mur très haut, une maison couverte de sculptures des anciens temps qui a les signes du zodiaque sur sa porte. C’est là qu’elle vous attend et elle frappe avec impatience de son bracelet, les mosaïques de sa chambre.»
Devrai-je prendre ma cithare? Cacherai-je dans les plis de ma dopulta de soie noire un petit poignard où le nom d’Allah est gravé sur le manche d’or? Me ferai-je précéder de six esclaves vêtus de blanc avec un turban rose comme les pierres du Tadj à l’aurore, avec des babouches vertes comme les lézards du Gange? M’en irai-je tout seul portant comme présent un Koran en parchemin de Nichapour avec des enluminures d’El Moumen et relié dans une peau de faon immaculé.
J’ai trouvé l’allée, j’ai traversé la forêt de manguiers, j’ai vu les signes du zodiaque incrustés en nacre sur le bois d’ébène de la porte et j’ai respiré un parfum où il y avait une si inexprimable volupté que j’ai défailli et que j’ai laissé tomber le Koran relié en peau de faon. Trois chiens blancs se sont enfuis sans aboyer à mon approche et j’ai entendu s’égrener les notes d’un rire léger, comme si un bâtonnet d’ivoire frappait une feuille de cristal, quelque part, autour de moi, je ne savais où...
Elle était étendue sur une peau de tigre et elle ne portait ni voile, ni bijoux, rien qu’un étrange morceau de jade sur le front, entre ses yeux verts. Lorsque je lui ai tendu le livre et la cithare elle a eu une moue dédaigneuse de la bouche comme si la musique et la prière n’étaient pour elle que les formes immatérielles de l’ennui. J’ai bu un vin épais qu’elle tendait et j’ai caressé une matière charnelle plus colorée que les enluminures du Koran.
Quand je suis revenu à moi, j’étais à l’orée de la forêt de manguiers. Je respirais la résine balsamique de ces arbres et les grains des grappes rouges de leurs fleurs tombaient sur moi. Un serpent glissait dans l’herbe. Un singe mangeait une mangue. Il faisait chaud. Je voyais au loin l’allée qui m’aurait ramené vers Agra. Mais elle m’avait dit: «Chaque jour tu reviendras me voir.» Et j’ai cherché à travers les arbres la porte d’ébène noir où étaient incrustés les signes du zodiaque et je ne l’ai pas trouvée...
Et c’est depuis ce temps que je suis pareil à un mendiant, que je dispute les mangues au singe et chasse le serpent avec une branche pour boire au ruisseau. Jamais plus je ne prendrai l’allée qui me ramènerait vers Agra. Sans cithare et sans livre je regarde voler au loin l’oiseau de la musique et disparaître le nuage de la prière et je cherche, je cherche sans la trouver, la porte d’ébène de la magicienne nue dont le rire était comme la résonnance d’un bâtonnet d’ivoire sur une feuille de cristal. J’ai perdu l’idéal et je n’ai pas atteint le plaisir.
LE TEMPLE DE L’AME
Comme l’empereur Akbar[2] je suis allé prier dans la mosquée d’Agra. Mais les colonnes sous les ogives des coupoles étaient comme des files de pèlerins coiffés de dentelles de pierre qui cheminent et chuchotent et ne se mettent pas à genoux.
[2] L’empereur Akbar entrait indifféremment pour prier dans les églises, les mosquées ou les temples. Il tenta d’unifier les religions et il pensait que le vrai Dieu est en nous.
Comme l’empereur Akbar je suis allé prier dans le temple des Brahmanes. Mais on y respirait l’odeur suffocante des bûchers voisins. Les divinités étaient trop nombreuses. Ganesa agitait sa trompe et Siva déployait tellement de bras que j’ai eu peur d’être saisi avant d’avoir terminé ma prière à Dieu.
Comme l’empereur Akbar, je suis allé prier au milieu des Parsis. Mais le feu sacré avait toujours l’air de s’éteindre. J’étais enveloppé par l’ombre immense d’Ahriman et les Yatus avec leur corps pareil à celui des chauves-souris frissonnaient autour de moi et faisaient un bruit d’ailes feutrées.
Comme l’empereur Akbar, je suis allé prier dans l’Église catholique des religieux portugais. Mais de la tour s’est élevée une musique de cloches et je suis ressorti pour voir quelles étaient ces hirondelles de bronze qui faisaient ce bruit en s’envolant à travers l’azur.
Comme l’empereur Akbar, je suis allé prier dans la Synagogue des juifs. Mais quand on m’a présenté le livre de la Thora j’ai lu tant de caractères mystérieux que j’ai été comme un homme perdu dans une forêt millénaire et que j’ai reculé devant l’énigme des cosmogonies.
Comme l’empereur Akbar je me suis assis dans le temple intérieur de l’âme. Là il n’y a ni livre, ni colonnes, ni statues, ni feu sacré, ni harmonie de cloches. Aucune fenêtre ne s’ouvre sur le monde des hommes et cependant j’ai été illuminé par la pure lumière de la vérité.
ÉPITAPHE DE BAGAWALI
Ici repose Bagawali qui porta dans la forme mince de son corps un génie étrange toujours enflammé par le désir de la volupté.
Ce génie animait la clarté sombre de son regard, faisait palpiter ses narines, mouillait sa bouche et la rendait pareille à la pulpe d’un fruit qu’on ouvre pour le mordre.
Ce singulier génie invisible la poussait à entr’ouvrir la fenêtre quand le pas d’un jeune homme retentissait dans la rue et à lui faire un imperceptible signe pour lui désigner la porte.
Par la puissance de ce génie quand elle passait le long des remparts de Delhi, elle laissait derrière ses pas un parfum qui n’était ni l’ambre brûlé, ni le musc, mais une traînée indéfinissable et attractive qui vous forçait à la suivre sans y penser.
Ce génie criait par sa bouche sur le lit des herbes à l’ombre des cèdres, il tordait ses reins, il gonflait ses seins, il tendait ses jambes et il avait l’air d’expirer, lui qui pourtant est éternel.
A présent est morte la forme charnelle de Bagawali. Mais le génie demeure autour de ce tertre et de cette pierre blanche et si tu ne te hâtes pas, passant, il prendra possession de toi et ton existence sera désormais vouée à la poursuite du plaisir qui rend triste et met sur les lèvres la cendre amère de la mort.
LE DÉLICIEUX VISAGE DU MONSTRE EFFRAYANT
Jamais je n’avais vu un monstre aussi effrayant. Son corps était d’une matière intermédiaire entre la pierre morte et la chair vivante et semblait se décomposer perpétuellement et renaître de manière étrange. Ses pattes terminées par de larges mains, étaient ouvertes pour saisir. Il regardait sans voir avec des prunelles pleines d’eau glauque. Sa mâchoire branlait, ses cornes étaient immobiles, ses dents étaient rouges et ses poils bleuâtres. Il était lourd comme un éléphant, long comme un serpent, énigmatique comme un sphinx et il barrait entièrement l’indéfinie, l’inéluctable avenue entre les cèdres centenaires.
J’éprouvais une grande terreur à la vue de ce monstre et cependant je n’essayais pas de revenir en arrière et même je ne me préoccupais de lui que médiocrement. Je m’arrêtais parfois pour regarder un insecte cheminer sur le sable ou pour admirer la savante complication des dessins d’une feuille. Je savais qu’il faudrait, à un moment donné, plonger mes yeux dans les prunelles d’eau glauque, être saisi par les larges mains, sentir le contact de cette matière animée du grouillement de la décomposition. Pourtant je cheminais dans une parfaite inconscience avec ma terreur tapie en un coin de mon âme, ma terreur à laquelle je ne pensais pas.
Et peu à peu, sous d’ombre des cèdres plus épaisse, j’approchai du monstre effrayant. Mais une singulière transformation s’était opérée par degrés. Ce que j’avais pris pour des cornes n’étaient que les nœuds d’un turban. Dans l’eau glauque des yeux il y avait des éclats de saphir. Le branlement de la mâchoire était une illusion enfantée par les promesses de caresses que dégageait l’ivoire des dents. Ce qui était poil hérissé était devenu duvet délicat, et ce qui était chair décomposée était devenu translucide matière rose. Je voyais des courbes d’épaules, des cercles de bras ouverts. J’étais à côté du monstre qui m’avait semblé effrayant. Je contemplais le délicieux, le divin visage de la mort.
A L’HEURE DES LOTUS ENTR’OUVERTS
Il y a, quand l’aurore est naissante, un instant où les lotus ne sont qu’entr’ouverts. Ils sont légèrement mouillés par la rosée, comme s’ils avaient pleuré.
Il y a dans l’âme de l’homme qui s’est avancé dans la vie une minute où il entrevoit la sagesse et où il ne sait pas si son crépuscule n’est pas son aurore.
C’est à l’heure intermédiaire qu’il faut marcher le long de l’étang, regarder les buées délicates qui s’élèvent des eaux bleuâtres et prennent des formes imprécises.
Car la plus grande beauté humaine est dans le paysage qu’on devine, le ciel qu’on ne peut atteindre, l’aspiration incertaine de l’esprit, l’enthousiasme pour l’idéal mal défini.
C’est à l’heure intermédiaire qu’il faut formuler son désir parce que le palmier n’est qu’un fantôme, que la montagne n’est qu’une apparition, que le monde n’est pas mieux dessiné que notre âme.
A l’heure où les lotus ne sont qu’entr’ouverts et pleurent, il faut aller, le corps vêtu avec une robe de lin blanc, légère comme le brouillard, qui imprégnera ses plis de l’aurore.
A l’heure quotidienne de la naissance des choses, à l’heure où il n’y a encore ni bien ni mal sur terre il faut aller avec son âme qui vient de naître, il faut aller et il faut dire:
«O pouvoir infini, forces subtiles qui s’éveillent, loi innombrable dont les rouages sont invisibles, trésor des pensées spirituelles qui sont éparses et libres et voudraient devenir captives!
«Je demande la clairvoyance qui fait pénétrer la vie des choses et l’âme des êtres, je demande le don d’éveiller la beauté cachée sous l’amour, comme un sultan éveille une favorite endormie sous un oranger en fleurs.
«Je veux entrer en communication avec les intelligences qui nous régissent pour qu’elles me versent leur étincelante lumière comme on verse une essence de fleurs condensées dans un flacon de jade aux veines d’azur.
«Je veux jusqu’à ma mort honorer l’esprit qui éclaire et conformer ma vie à l’idéal de ma jeunesse. Je crois, les lotus ne sont qu’entr’ouverts mais je sais que je serai exaucé parce que le soleil se lève toujours.»
TABLE DES POÈMES
En face du Bouddha de Bois... 7 Le Serpent Noir qui donne la Chance 11 Petite Lumière 13 L’Empereur de Chine et l’Empereur du Japon 15 La Charité de Padmani 19 Le Dieu de l’Intelligence Bienveillante 21 La Mère de Padmani 25 Le Tiroir Secret 27 La Sagesse Divine 29 Les Plumes du Paon 33 Le Jeune Homme de la Nuit 35 La Poétesse de Chine et les Pavots Blancs 37 Le Lotus et les Dévas 43 L’Assemblée des Musiciens Silencieux 45 Le Caravansérail de Mélancolie 47 L’Étoile de la Miséricorde 49 La Beauté des Reflets 51 Le Paradis Terrestre 55 Les Merveilles du Voyage en Chine 57 Le Jeune Homme nu 61 Les Trois Coups de la Créature Impatiente 63 Le Diamant des Morts 65 L’Amande Amère 69 La Supériorité des Connaissances 71 L’Empereur de Chine et le Soleil 73 La Meilleure Part 77 Le Miroir qui Conserve les Rêves 79 La Mosquée Intérieure 81 Le Désir d’être Aimée 83 L’Homme du Pays de Sittim 85 L’Armée Silencieuse des Pensées 87 Le Grain de Bonté 89 L’Hirondelle en Chemise de Lin 91 Une Chose sans importance 93 La Mort de l’Empereur de Chine 95 Le Juge et le Bourreau 99 Le Passage de l’Oiseau Simourgh 101 Le Généreux Enlumineur de Livres 103 Les Terreurs de Padmani 107 Le Cimetière des Apparitions Mélancoliques 109 Le Silence des Masques 111 Le Prêtre Uvastri 113 Dans ce Vieux, ce très Vieux Jardin... 115 Sous le Voile du Sommeil simulé 117 La Vraie Pureté 119 La Louange des Années 121 La Miniature de l’Amour 123 La Broderie de Padmani 125 Un peu de Noir de Fumée 127 Le Rajah de Gunnaur et l’Esclave Boundi 129 Le Papillon et la Bougie 135 La Suie de la Vérité 137 Sur les Tablettes de Santal Rouge 141 Le Rosaire Noir des Occasions Perdues 143 Le Pavot Noir 145 Une Femme dans un Miroir 147 La Fête de Bhavani, qu’on appelle celle qui fait pleurer 179 Le Mystère des Perles creuses 151 La Rue du Chagrin 153 Le Jeune Homme du Crépuscule 155 Il vaut mieux que tu ne reviennes pas 157 Les deux Bayadères et l’Unique Visage 159 Une Silhouette blanche qui s’enfuit 161 La Racine des Univers et des Dieux 163 La Perte de la Richesse Véritable 167 La Nuit des Pavots Morts 169 A l’Ami Ingrat 171 La Descente du Fleuve 175 Les Yeux Bleus sont des Miroirs Morts 177 Sur les Rives de la Jumna 179 Les Trois Jeunes Filles et le Lotus 181 Une Ancienne mauvaise Nouvelle 183 La Musique, la Prière et la Volupté 185 Le Temple de l’âme 189 Épitaphe de Bagawali 191 Le Délicieux Visage du Monstre Effrayant 193 A l’Heure des Lotus Entr’ouverts 197
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