‹ Le livre des singularitésChapitre 1 sur 67 · L'ESTOMACH.

L'ESTOMACH.

Fendray-je l'estomach, qui, cuisinier parfait, Cuit les vivres si bien qu'en peu d'heure il en fait Un chyle nourricier; et fidèle l'envoye Par la veine portière ès cavernes du foye? Le foye en fait du sang, puis le jettant dehors, Le départ justement aux membres de ce corps Par les conduits rameux d'une plus grande veine: Semblable (ou peu s'en faut) à la vive fontaine, Qui, divisant son cours en cent petits ruisseaux, Humecte un beau jardin de ses esparses eaux. De vray comme ceste eau diversement conduite Fait croistre ici l'œillet, là le froid aconite, Ici le prunier doux, ici l'aigre meurier, Ici la basse vigne, ici le haut poirier, Ici la molle figue, ici la dure amande, Ici l'alvine amère et deçà la lavande: Tout de mesme le sang et le bon aliment, Par tout le corps humain courant diversement, S'allongent soit en nerfs, soit en os se durcissent, S'estendent soit en veine, ou en chair s'amollissent, Se font ici mouelle, ici muscle, ici peau, Pour rendre nostre corps et plus fort et plus beau.

EPILOGUE.

Quant au reste, ne veux faire une ample revue De ces membres que Dieu desrobe à notre vue; Je ne veux despecer tout ce palais humain: Car ce brave projet requiert la docte main Des deux fils d'Esculape et l'eslabouré style Du disert Galien ou du haut Hérophile. Par cet eschantillon il me suffit d'avoir Tellement quellement monstré le saint pouvoir Du sublime ouvrier, fabricateur de l'homme, Chef-d'œuvre qu'on peut dire un petit monde en somme; Car forment ses cheveux le règne végétal, Ses os le minéral, et ses chairs l'animal[25].

[Note 25: Pythagore a dit: «L'homme est un abrégé de l'univers: il a la raison par laquelle il tient à Dieu; une puissance végétative, nutritive, reproductrice, par laquelle il tient aux animaux; et une substance inerte qui lui est commune avec la terre.»]

LAUS DEO.

Tel est le magnifique poëme de la CRÉATION DE L'HOMME. L'auteur s'est beaucoup moins étendu sur la création de la femme, sans doute parce qu'elle a été formée instantanément et complètement de la côte d'Adam. Cependant il est bon de rapporter ce qu'il dit de cette dernière opération, ne serait-ce que pour compléter le grand tableau de notre origine.

CRÉATION DE LA FEMME.

Après avoir donné tous les détails que nous avons vus sur les diverses parties du corps humain, le poète a consacré un grand nombre de vers à peindre le génie et les facultés de l'homme, puis à citer plusieurs faits qui les constatent; mais il n'avait point encore été question de la femme; ne pouvant se dispenser d'en parler, le poète aborde ainsi cet objet important:

Vous qui dans ce tableau, parmi tant de pourtraits, Du roi des animaux contemplez les beaux traits, Çà, çà, tournez un peu et vostre œil et vostre ame, Et, ravis, contemplez les beaux traits de la femme, Sans qui l'homme ici-bas n'est homme qu'à demi; Ce n'est qu'un loup-garou, du soleil ennemi, Qu'un animal sauvage, ombrageux, solitaire, Bizarre, frénétique, à qui rien ne peut plaire Que le seul desplaisir, né pour soi seulement, Privé de cœur, d'esprit, d'amour, de sentiment. Dieu donc, pour ne monstrer sa main moins libérale Envers le mâle humain qu'envers tout autre mâle, Pour le parfaict patron d'une saincte amitié, A la moitié d'Adam joinct une autre moitié; La prenant de son corps, pour estreindre en tout âge D'un lien plus estroit le sacré mariage.

Ici l'auteur compare Dieu à un chirurgien qui, ayant à faire une opération douloureuse, endort le patient avant de mettre le scalpel dans ses chairs. Puis, parlant de la position d'Adam, il dit:

Dieu si bien engourdit et son corps et son ame, Que la chair sans douleur par ses flancs il entame, Qu'il en tire une côte, et va d'elle formant La mère des humains; gravant si dextrement Tous les beaux traits d'Adam en la côte animée, Qu'on ne peut discerner l'amant d'avec l'aimée. Bien est vray toutefois qu'elle a l'œil plus riant, Le teint plus délicat, le front plus attrayant, Le menton net de poil, la parole moins forte, Et que deux monts d'yvoire en son sein elle porte. Or après la douceur d'un si profond sommeil, L'homme unique n'a point sitôt jeté son œil Sur les rares beautez de sa moitié nouvelle, Qu'il l'admire, l'embrasse, et haut et clair l'appelle Sa vie, son amour, son appui, son repos, Et la chair de sa chair, et les os de ses os. Source de tout bonheur, amoureux androgyne, Jamais je ne discours sur ta saincte origine, Que, ravi, je n'admire en quelle sorte alors D'un corps Dieu fit deux corps, puis de deux corps un corps. O bienheureux lien, ô nopce fortunée Qui de Christ et de nous figures l'hyménée! O pudique amitié, qui fonds par ton ardeur Deux ames en une ame et deux cœurs en un cœur! O contract inventé dans l'odorant parterre Du printanier Eden et non dans cette terre Toute rouge de sang, toute comble de maux Et le premier enfer des maudits animaux..... Par ton alme faveur, après nos funérailles, Bienheureux nous laissons de vivantes médailles..... Par toy nous esteignons les impudiques flammes Que l'archer paphien[26] allume dans nos ames; Et apprenant de toy comment il faut aimer, Trouvons le miel plus doux et le fiel moins amer..... Cela fait, l'Eternel aux bienheureux amants Commande de peupler par saincts embrassements Le désert univers, et faire qu'en tous âges Leur beau couple eût ci-bas des survivants images. Il avoit imposé naguères mesmes loix Aux félons animaux qui logent dans les bois, Aux troupeaux emplumez, aux bandes qui, fécondes, Ont reçu de sa main en partage les ondes. Les ours depuis ce temps engendrèrent des ours, Les dauphins des dauphins, les vautours des vautours, Les humains des humains; et, d'un ordre immuable, Nature à ses parents rendit le fils semblable.

[Note 26: Cupidon.]

· · ·

Terminons par un mot sur le grand homme, auquel nous devons le chef-d'œuvre de la création de l'homme, et sur le prosateur qui nous a fourni quelques notes que nous avons ajoutées au poëme.

Le poète, ce soleil du XVIe siècle, est l'illustre Guillaume de Salluste du Bartas, né près de Nérac en 1544, et mort en juillet 1590. Il servit Henri IV de son épée et de sa plume; il fut employé par ce prince dans d'utiles négociations en Angleterre, en Danemarck et en Ecosse. Son principal ouvrage, celui d'où nous avons tiré l'épisode en question, est sa fameuse SEMAINE, divisée en sept jours, poëme où il célèbre la création, et qui a fait une telle sensation que, dans l'espace de cinq à six ans, il a eu plus de trente éditions dans tous les formats, depuis l'in-fol. jusqu'à l'in-24, sans compter les nombreuses traductions[27] en latin, en italien, en espagnol, en allemand et en anglais. Cela n'a pas empêché que certains modernes, jaloux de sa gloire, et sans doute vieilles perruques en fait de goût, ne se soient avisés de traiter son style «de bas, de lâche, d'incorrect, et rempli d'images dégoûtantes.» Quelle profanation! Aussi, dans notre indignation contre cette perversité du siècle, et pour venger la mémoire du grand homme, n'avons-nous rien trouvé de mieux à faire, que de détacher le plus beau diamant de sa couronne hebdomadique, et de le présenter de nouveau à l'admiration de notre siècle.

[Note 27: Une de ces traductions que l'on a distinguée dans le temps, est intitulée: Joan. Edoardi Dumonin Beresithias, sive mundi creatio, ex gallico Sallustii du Bartas expressa, etc. Parisiis, 1579, in-8º. On assure que ce Dumonin, né à Gy en Franche-Comté, en 1557, avait une telle facilité pour la poésie latine, qu'il fit cette traduction en 50 jours. Il fut assassiné à Paris le 5 nov. 1586, âgé seulement de 29 ans. Il a laissé plusieurs ouvrages français, dont un biographe franc-comtois porte un jugement peu favorable: «L'exemple de Ronsard, dit-il, gâta Dumonin. La connaissance superficielle qu'il avait de plusieurs langues, lui fournit le moyen d'inventer une multitude de mots qui sont inintelligibles. Un galimatias perpétuel, une affectation d'érudition dont il n'avait que l'écorce, en font un pédant dont on ne peut soutenir la lecture. On est étonné que Gabriel Naudé, qui joignait le bon goût à un jugement sain, ait pu donner des éloges à notre auteur, cinquante à soixante ans après sa mort.» (Voy. l'Essai sur quelques gens de lettres, nés dans le comté de Bourgogne, (par M. Girod de Novillars). Besançon, 1806, in-8º, pp. 145-47.)]

Quant au prosateur, c'est un nommé Pierre Boaistuau, surnommé Launay, né à Nantes, mort à Paris en 1566; il a laissé beaucoup d'ouvrages plusieurs fois réimprimés, car, d'après Lacroix-du-Maine, «c'étoit homme très-docte et des plus éloquents orateurs de son siècle, et lequel avoit une façon de parler autant douce, coulante et agréable qu'aucun autre.» Mais nous ne citons ici que son Discours sur l'excellence et dignité de l'homme, qui est à la suite de son Théâtre du monde, «où l'on trouve d'abord un ample Discours des misères humaines;» imprimé à Paris, par Jean Longis et Rob. Maignier, 1558, in-8º. Si Lacroix-du-Maine fait un grand éloge de ce Boaistuau, La Monnoye en rabat beaucoup: «Il a passé dans son temps, dit-il, pour un beau parleur, avoit quelque lecture, du reste fort superficiel, ne sachant absolument point de grec, et n'entendant qu'assez médiocrement le latin.» Voilà deux jugements très-différents; arrangez-vous, Messieurs:

Non nostrum inter vos tantas componere lites.

TROISIÈME OBJET.

ONOMATOGRAPHIE AMUSANTE.

PRÉLIMINAIRE.

Dites-moi, je vous prie, où en serait la pauvre espèce humaine si tout ce qui existe dans la nature, si tout ce qui frappe les yeux, l'esprit, l'ame et le cœur dans la société, était dépourvu de noms? si l'on ne pouvait distinguer spécialement et nominativement sa droite de sa gauche, une vallée d'une montagne, un rhinocéros d'un lapin, une feuille de houx d'une feuille de rose, un boa d'un colibri? Il faut en convenir, l'homme, qui prend fièrement le titre pompeux de Roi de la nature, serait, ma foi, un pauvre sire, un être bien misérable, une vraie machine à ressorts. Sombre, isolé, morose, sans relations avec son Créateur, avec tout ce qui l'environne, il ne pourrait se rendre compte de rien; semblable à la brute, il lui suffirait de chercher à satisfaire, par-ci par-là, ses besoins physiques les plus pressants. Naître, croître, boire, manger, dormir, souffrir, dépérir et mourir, voilà ce à quoi se réduirait sa chétive et passagère existence. La parole, cette clef de la voûte sociale[28], dont le plus bel attribut est d'exprimer les sensations dans toutes leurs nuances, de nommer les objets qui les produisent, et de communiquer la pensée, n'existerait pas, ou ne serait qu'un cri, ou un hurlement presque inutile. Il est donc incontestable que les noms imposés à tout ce qui nous touche, soit au moral, soit au physique, soit de près, soit de loin, sont la chose la plus essentielle dont l'homme a dû d'abord sentir le besoin. Aussi voyons-nous, dès le principe, la bonté divine initier notre premier père à des nomenclatures qui lui devenaient indispensables dans le haut rang qu'elle lui destinait parmi les êtres créés. A peine Dieu a-t-il formé Adam, et l'a-t-il pourvu d'organes propres au développement de son intelligence, qu'il fait défiler devant lui tous les animaux, et qu'il le charge d'imposer à chacun d'eux le nom qu'il doit avoir et conserver: Adduxit animantia ad Adamum ut videret quid vocaret ea; omne enim quod vocavit animæ viventis, ipsum est nomen ejus. (GENES., Cap. II, v. 19.) Voilà qui est fort bien pour les animaux; mais par la suite vinrent les enfants de la famille primitive qui sans doute s'accrut assez rapidement; car d'après une ancienne tradition hébraïque, qui pourtant n'est pas plus article de foi que toutes les folies rabbiniques que nous ont débitées les docteurs juifs, Adam, mourant à l'âge de 930 ans, laissa quinze mille enfants, sans compter les femmes[29]; ce qui devait faire un assez joli cercle autour du foyer paternel. Il fallut bien que ces enfants eussent chacun leur nom particulier, bien connu du père et de la mère d'abord, puis des frères et sœurs, et par la suite, des oncles, des tantes, des cousins germains, des issus de germains, enfin de toute la famille. Et cette mesure est devenue indispensable pour toutes les branches de l'arbre, à mesure que, s'éloignant du tronc, elles se divisaient en rameaux.

[Note 28: Vinculum societatis oratio, a dit Cicéron, OFF., lib. 1, parag. 16; ce que l'original et facétieux Grosley traduisait ainsi: «C'est le babil qui forma la société, c'est le babil qui la soutient.»]

[Note 29: La note relative au livre qui renferme cette tradition devait se trouver ici; mais étant un peu longue, nous la renvoyons à la fin de ce préliminaire, où elle sera désignée par la lettre (A); il en sera de même pour les autres notes qui suivront; chacune sera désignée par une lettre de l'alphabet.]

On voit par l'exposé ci-dessus que les noms-propres sont aussi anciens que le monde, puisqu'ils remontent à l'époque de la création. Ceux des animaux, imposés aux espèces et non aux individus, se sont conservés purement et simplement sans tirer à aucune conséquence; mais il n'en a pas été de même des noms-propres d'homme. A mesure que la grande famille s'est répandue sur la surface du globe, et s'est frayé divers sentiers vers la civilisation, ces noms-propres ont pris une certaine consistance et ont acquis une importance dont les nomenclatures, qui se rencontrent assez fréquemment dans la Bible, font déjà foi. Cette importance s'est encore mieux fait remarquer par la suite des temps, lorsque les rabbins, les philosophes, les littérateurs ont jugé à propos d'en faire l'objet de leurs méditations, ou, tranchons le mot, de leurs rêveries. Combien de choses admirables ne nous ont-ils pas débitées à ce sujet, les uns sérieusement, les autres en plaisantant! Donnons-leur un moment d'audience, cela suffira pour les juger et faire apprécier leurs importantes élucubrations.

«Les rabbins cabalistiques, par exemple, soutiennent avec le plus grand sang-froid du monde, que les noms-propres sont les rayons des objets dans lesquels il y a une espèce de vie cachée. C'est Dieu, ajoutent-ils, qui a donné les noms aux choses, et qui, en liant l'un à l'autre, n'a pas manqué de leur communiquer une union efficace. Les noms des hommes sont écrits au ciel, et pourquoi Dieu aurait-il placé ces noms dans ses livres, s'ils ne méritaient pas d'être conservés?» (Voy. BASNAGE, Histoire des Juifs, tom. III, p. 388.)

Platon, le sage Platon n'a-t-il pas établi dans son Cratyle, que l'imposition des noms n'a rien d'arbitraire, que ce n'est point une chose indifférente, ni qui doive dépendre du hasard, et qu'il y a un rapport certain entre le sens du mot et la vie de celui qui le porte? Il hasarde plusieurs étymologies sur les noms des héros, des génies et des dieux; puis il distingue les noms en simples et en composés, etc., etc., etc.

Et dans les temps modernes, ne voyons-nous pas le bon Sterne, toujours gai, facétieux et profond, traiter de l'influence des noms sur la vie entière? «Le choix des noms de baptême, fait-il dire à son père, est d'une plus grande conséquence que les esprits superficiels ne se l'imaginent. Les noms, par une espèce de biais magique, ont sur notre conduite, sur notre caractère une influence qu'on ne peut détourner...... Combien de Césars, combien de Pompées, par la seule inspiration de ces noms fameux, se sont-ils rendus dignes de le porter! et combien a-t-on vu de gens dans le monde qui s'y seraient distingués, si leur caractère, leur génie n'avaient été abattus, avilis sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de Nicodème!.... Dites-moi; voudriez-vous que l'on donnât à votre enfant le nom de Judas? Si un Juif se présentait comme parrain, avec sa bourse, pour vous exciter à lui imposer ce nom exécrable, ne le fouleriez-vous pas aux pieds?..... Oui, si votre enfant se nommait Judas, l'idée de sordidité et de fourberie, inséparable de ce nom, l'accompagnerait comme son ombre dans toutes les situations de sa vie, et le rendrait à la fin un avare, un coquin, un scélérat, malgré vos instructions et votre exemple........» (VOY. Tristram Shandy, ch. XXI.)

Tout en rejetant ces plaisanteries, ces observations singulières, ces influences ridicules, nous devons reconnaître que l'imposition des noms a été, est et sera dans tous les temps la chose la plus utile, la plus indispensable et la plus propre à éclairer et à diriger la marche sociale chez tous les peuples; c'est ce qui fait que dans les temps modernes, on apporte tant de soins à la tenue des registres de l'état civil[30].

[Note 30: On trouvera dans nos Mélanges littéraires, philologiques et bibliographiques, Paris, Renouard, 1818, in-8º, pp. 31-34, une liste des ordonnances, lettres-patentes, édits, déclarations et décrets, relatifs à la tenue des registres de l'état civil, depuis François Ier (10 août 1519) jusques à Louis XVIII (4 juin 1814). Cette liste est suivie d'une Notice bibliographique des principaux ouvrages relatifs aux noms-propres, pp. 34-49.]

Mais tous les noms propres et en général tous les mots, quant à leur construction, leur forme et leur prononciation, dépendent de la langue et de l'idiôme qui les fournit; et Dieu sait combien de langues et de jargons issus les uns des autres, se sont succédés sur la terre depuis la fatale aventure de Babel en 2234 av. J.-C., jusqu'à l'immense registre, et pourtant incomplet, qu'en a dressé le savant M. Balbi dans son Atlas ethnographique en 1826[31]! D'ailleurs, combien de langues ont disparu et dont il ne reste qu'un vague souvenir ou de très-légers monuments, comme celui de la langue carthaginoise dont Plaute nous a conservé dix à douze lignes dans son Pœnulus, act. V, Sc. 1re!

[Note 31: VOY. à la fin de ce préliminaire la note (B) relative aux opinions des savants publiées à diverses époques sur le nombre de langues connues et parlées dans les différentes parties du globe.]

Et si du nombre des langues nous descendions au nombre de mots qui entrent dans la composition de chacune d'elles[32], l'imagination reculerait devant cette quotité, à supposer qu'elle fût calculable. Pour se convaincre de la vérité de cette assertion, il suffit de s'enfoncer un peu dans le dédale immense de la glossologie; et si peu que l'on soit familiarisé avec l'histoire, les voyages, la littérature et l'ethnographie des divers peuples, l'effroi égalera la surprise en voyant ces myriades d'expressions, de noms-propres, de mots de toutes les espèces, de toutes les formes et de toutes les dimensions.

[Note 32: VOY. à la fin, la note (C) sur le nombre de mots qui appartiennent à quelques langues modernes.]

Il nous est arrivé quelquefois d'en rencontrer d'une construction si singulière, si bizarre, si baroque, qu'ils nous ont arrêté tout court dans nos lectures. Après leur avoir donné un moment d'attention et les avoir honorés d'un sourire, nous avons succombé à la tentation de les enlever de leur résidence avec quelques accessoires, et d'en former un petit recueil édulcoré, propre à rafraîchir le sang et à désopiler la rate des plus intrépides lexicolopolyglottonomatographes connus.

Les matériaux de cette petite nouvelle tour de Babel, plus grotesque et moins périlleuse que la première, ont été puisés un peu partout, en Amérique, dans le grand Archipel, en Asie, en Europe, enfin dans tous les lieux ou, pour mieux dire, dans tous les livres qui nous ont offert des noms-propres et des mots vraiment hétéroclites. Cette petite distraction facétieuse, au milieu de travaux sérieux, nous a délassé et amusé un instant; puisse-t-elle produire le même effet sur les personnes indulgentes qui auront la patience de la parcourir!

NOTE A

Sur le livre renfermant la tradition relative au nombre des enfants d'Adam.

Voyez pag. 32. Cette tradition se trouve consignée dans un vieux petit bouquin rabbinique, rempli de contes bleus à la manière des auteurs de la Misnah. Adam, sur le point de mourir, appela tous ses enfants qui étaient au nombre de quinze mille, sans compter les femmes: Adam, ante mortem ejus, convocavit omnes filios suos qui erant in numero XV millia virorum absque mulieribus, et il leur fit une belle allocution.

Ce petit livre renferme une histoire de notre premier père, fabriquée dans le moyen âge. On croit qu'elle a d'abord été écrite en hébreu, puis traduite en latin sous le titre de Vita Ade et Eue, dont on connaît trois ou quatre éditions. Colard Mansion en a donné, vers 1460, une traduction française, intitulée: Petit traitié de la pénitance Adam, qui est restée inédite; mais on en connaît trois beaux manuscrits sur vélin, dont deux anciens, et un moderne que feu mon respectable et savant ami M. Van Praet a fait faire pour lui, vers 1789, par le fameux Lesclabart, le Jarry de la fin du XVIIIe siècle. M. Van Praet a donné d'amples détails sur la PÉNITANCE ADAM, dans les deux ouvrages suivants: NOTICE sur Colard Mansion, libraire et imprimeur à Bruges dans le XVe siècle. Paris, 1829, gr. in-8º, fig. Voy. p. 13-20 et p. 96-100.--RECHERCHES sur Louis de Bruges, Seigneur de la Gruthuyse. Paris, 1831, gr. in-8º, fig. Voy. p. 94-103.

Cette VIE d'Adam, comme nous l'avons déjà dit, est dans le genre des folies rabbiniques, dont Basnage a souvent fait mention dans son Histoire des Juifs, la Haye, 1716, 9 tom. en 15 vol. in-12. Nous ne citerons qu'une de ces folies, prise, tom. III, p. 391, parce qu'elle a rapport à Adam et qu'on y trouve un mot qui, par sa singularité, tient à l'objet de notre travail sur les noms bizarres. «Les rabbins cabalistes, dit Basnage, assurent qu'Adam, qui était déjà dans les enfers, en fut tiré et porté au ciel par le moyen du très-saint nom LAVERERERARERI. Ce mot barbare, ainsi que le suivant: RUBA-THEY-HISTITON-HYA, se trouvent dans l'Antidotarium animæ, fol. 42, en tête d'une oraison qui commence par ces mots: Père très-débonnaire, ou en latin: Pater piissime, etc., etc.» Nous donnerons des noms d'une bien autre étendue dans les articles qui suivront ces notes.

NOTE B

Relative aux opinions des savants sur le nombre des Langues connues et parlées dans les différentes parties du globe.

Voyez pag. 35. On n'aura jamais que des données incertaines sur le nombre des langues, parce que, dans leur diversité, elles embrassent un horizon trop vaste et trop peu connu à ses extrémités, pour que l'œil de la science puisse le saisir dans son ensemble. Aussi leur histoire, malgré l'activité et l'étendue des recherches des Hervas, des Pallas, des Adelung, des Balbi, n'est point encore aussi avancée qu'on pourrait le croire. D'ailleurs, combien de découvertes restent encore à faire sur le globe[33]! Puis, pourra-t-on jamais déterminer d'une manière précise la vraie filiation des langues même les plus connues, et, je dis plus, la ligne de démarcation entre une langue et ses dialectes? Ne soyons donc pas surpris si les savants n'ont jamais été et ne sont point d'accord sur le nombre des langues.

[Note 33: On en fait tous les jours; il y a peu de temps, un missionnaire évangélique, M. Williams, a fait imprimer à Londres un Nouveau Testament, traduit par lui dans la langue des Rarotongs, insulaires de la mer du Sud. Cette langue n'est point connue en Europe, même de nom, même parmi les savants.]

Autrefois le P. Kircher se croyait très-généreux envers les peuples des quatre parties du monde, en voulant bien leur en accorder 500;--ensuite M. d'Azara en a compté 1000;--puis D. Juan Francisco Lopez, 1500;--et enfin D. Juan Estanislao Rayo, 2000.

Mais M. Frédéric Adelung, dans son Catalogue de toutes les langues et de leurs dialectes. Pétersbourg, 1820, in-8º de 185 pag., est allé beaucoup plus loin; il établit le budget de la glossographie universelle, dans les proportions suivantes, pour chaque partie du globe:

En Europe 587 lang. En Asie 937 id. En Afrique 276 lang. En Amérique } et Océanie } 1264 id.

ce qui présente un total de 3,064 langues.

Enfin, M. Balbi, qui a écrit postérieurement sur le même sujet, sépare les langues de leurs dialectes et établit ainsi ses divisions:

En Asie 153 lang. En Europe 48 id. En Afrique 118 id. En Océanie 117 lang. En Amérique 424 id. Dialectes, environ 5,000.

Ainsi les langues des cinq parties du monde et leurs dialectes réunis, sont portés par M. Balbi à environ 5,860; ce qui excède de beaucoup le nombre de 3,064 indiqué par M. Adelung. Tout cela prouve non pas la difficulté, mais l'impossibilité de parvenir à une fixation précise du nombre des langues et des dialectes; mille obstacles s'y opposent, et ils sont insurmontables.

Nous en dirons de même d'un petit tableau où l'on a essayé de donner la proportion dans laquelle les langues européennes sont en usage dans le Nouveau Monde. On prétend que

L'anglais y est parlé par 11,647,000 individus. L'espagnol, par 10,504,000 Le portugais, par 3,740,000 Le français, par 1,242,000 Le hollandais, le danois et Le suédois, par 216,000 ---------- Total 27,349,000

Quant à l'indien (Orient) il est parlé, dit-on, par 7,593,000

Voilà donc le résultat approximatif de la transplantation des langues, dans les temps modernes. Croira qui voudra à l'énoncé de pareils tableaux même approximatifs; heureusement ce n'est point un article de foi.

NOTE C

Sur le nombre de mots qui appartiennent à quelques langues modernes.

Voyez page 36. La langue française seule comptait environ 30,000 mots avant la révolution de 1789. Un homme, doué d'une certaine dose de patience, et qui sans doute avait beaucoup de temps à lui, s'est avisé de compter les différentes espèces de nos mots, relevées dans le Dictionnaire de l'Académie française, Nîmes, 1786, 2 vol. in-4º, et il a trouvé:

Substantifs 18,716 Verbes 4,557 Adjectifs 4,803 Adverbes 1,634

Total 29,710 mots.

Combien dès-lors ce nombre est augmenté! Si maintenant un oisif, aussi patient que le précédent, s'occupait d'un même relevé de tous les mots anciens et nouveaux, d'après les dictionnaires de Boiste, de N. Landais et celui de l'Académie française, édition de 1836, il en trouverait à coup sûr plus de 40,000.

La langue anglaise, si l'on s'en rapporte à un article de la Revue britannique, décembre 1831, ne compterait que 15,799 mots dérivés; mais le nombre des mots indigènes serait beaucoup plus considérable, comme nous le verrons dans un instant. Voici la liste de ces dérivés:

Du latin 6,732 Du français 4,812 Du saxon 1,665 Du grec 1,148 Du hollandais 691 De l'italien 211 De l'allemand 173 Du welche 95 Du danois 75 De l'espagnol 56 Du suédois 50 De l'islandais 50 D'autres langues 41 ------ Total 15,799

Quant au nombre général des différentes espèces de mots de la langue anglaise, tant indigènes qu'exotiques ou dérivés, Sam. Johnson, dans son fameux DICTIONARI of the english language, London, 1784, 2 vol. in-fol., l'établit ainsi:

Substantifs 15,910 Verbes 10,142 Adjectifs 8,444 Adverbes 2,288

Total 36,784

On prétend que l'espagnol compte 30,000 mots. La langue italienne en aurait 35,000; etc., etc.

Que l'on juge, d'après ces faibles indications sur quatre langues seulement, du nombre de mots qui doivent exister dans les 5,860 langues et dialectes que M. Balbi a découverts dans les cinq parties du monde. Au reste il serait aussi impossible qu'inutile de chercher à en établir le chiffre, même pour les langues dont nous venons de présenter des résultats approximatifs, plus propres à piquer la curiosité qu'à être de quelque utilité.

N'a-t-on pas essayé de donner aussi le nombre des différents objets qui composent les règnes de la nature? Ces recherches nous paraissent tout aussi faciles et à peu près aussi utiles que celles que l'on a consacrées à la fixation du nombre des langues. Voici ce que l'on a prétendu à cet égard:

Dans le RÈGNE VÉGÉTAL, le nombre des plantes découvertes jusqu'en 1830, s'élevait à 80,000.

Dans le RÈGNE ANIMAL, on comptait:

Mammifères 1,500 Oiseaux 7,000 Reptiles 1,500 Poissons 8,000 Invertébrés 82,000

Dans le RÈGNE MINÉRAL, on porte le nombre des terres à 9 espèces.

Celui des pierres communes, à 46 id. Celui des pierres précieuses, à 48 id. Celui des métaux, à 39 id.

Il est inutile de dire que ces résultats d'énumérations en fait d'histoire naturelle sont d'une approximation à aussi large latitude, que les résultats précédents relatifs aux langues. Aussi les donnons-nous tels qu'on nous les a fournis, comme simple objet de curiosité.

FIN DU PRÉLIMINAIRE ET DES NOTES.

ONOMATOGRAPHIE.

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