‹ Le livre des singularitésChapitre 2 sur 67 · I.

I.

DE CERTAINS NOMS PROPRES CHEZ LES SAUVAGES.

Les langues des peuples que nous appelons Sauvages et qui, à la vérité, ne sont pas encore très-avancés dans les progrès de la civilisation, tels que les Osages, les Renards, les Sacs, les Yaméos et autres tribus, ces langues, disons-nous, offrent parfois des mots et surtout des noms-propres d'une construction fort surprenante soit à raison de leur longueur, soit sous le rapport d'une prononciation à laquelle les organes vocaux des Européens auraient beaucoup de peine à se plier et à s'habituer. Parmi ces mots ou plutôt ces noms, nous en avons peu trouvé qui puissent rivaliser avec celui de Monsieur DEMSTRGRFRWOMLDAMMFR. On peut compter sur l'exactitude scrupuleuse de l'orthographe de ce nom. Mais comment le prononcer? Tirez tout le parti possible de votre instrument vocal[34], c'est-à-dire de votre trachée-artère, de votre larynx, de votre langue tournée dans tous les sens, de votre palais, de vos dents, de vos lèvres, si vous parvenez à prononcer ce nom d'une manière prompte, claire, facile et agréable à l'oreille, eris mihi magnus Apollo. Il est certain que dans les mots composés de peu de voyelles et de beaucoup de consonnes, la prononciation devient très-difficile, pour ne pas dire impossible, surtout dans le français, car la consonne n'est qu'un signe qui sert à modifier le son et qui ne le produit jamais; on ne peut donc appuyer que sur les syllabes où se rencontre une voyelle; c'est ce qui fait que, dans la prononciation, le mot en question n'a que trois syllabes, quoique composé de vingt lettres[35]. En voilà suffisamment pour la partie philologique; passons à l'historique.

[Note 34: «Les organes de la parole et du chant, dit Court de Gébelin, sont en très-grand nombre; ils composent un instrument très-compliqué, qui réunit tous les avantages des instruments à vent, tels que la flûte, des instruments à cordes, tels que le violon, des instruments à touche, tels que l'orgue; et c'est avec celui-ci qu'il a le plus de rapports: car, comme l'orgue, l'instrument vocal a des soufflets (les poumons), des tuyaux (le gosier et les narines), une caisse (la bouche), et des touches (les parois de la bouche).» Ne soyons donc pas surpris de toutes les merveilles qu'enfantent la parole et le chant avec de telles ressources. (COURT DE GÉBELIN, MONDE PRIMITIF, de l'Origine du Langage et de l'Ecriture, pp. 65-373.]

[Note 35: Il en est de même du mot DSBUSHNCOLS qu'il faut réduire à deux syllabes. Cet ancien sceau, qui porte la date de 1399, appartenait à la maison de Jehan sire de Prie de Besançois.]

Ce Monsieur Demstrgrfrwomldammfr est l'un des chefs de l'île Tahiti[36], et il a marié, en 1834, sa fille Mademoiselle KINGATARA-ORURUTH, avec un européen, M. Charles Spooner, capitaine du baleinier américain l'Eric. Le portrait de cette jeune insulaire, alors âgée de seize ans, n'est pas moins agréable à connaître que le nom de Monsieur Demstrgrfrwomldammfr, son cher père. La taille élégante de cette belle n'a que six pieds de haut; son teint est couleur acajou-clair; ses joues sont tatouées de la manière la plus gracieuse, et ses yeux verdâtres sont grands et bien fendus. Elle est douée d'une infinité de qualités remarquables; le jour de son mariage, elle excita l'admiration de tous les assistants par la vigueur et l'habileté qu'elle déploya, en traversant un bras de mer à la nage. Aussi son époux, brave et joyeux marin de Newport, jura à plusieurs reprises, que l'aimable Kingatara-Oruruth était la seule digne de partager le hamac d'un marin tel que lui. La noce présidée par M. Demstrgrfrwomldammfr, s'est passée à merveille; tout y a été dans les convenances, dans la joie et les plaisirs[37]. On a fait des vœux pour que la lune de miel étendît sa douce et bénigne influence au-delà du terme ordinaire et qu'elle se renouvelât souvent pendant le long bail conjugal, passé entre M. Ch. Spooner et la charmante Miss Kingatara-Oruruth. Nous ignorons ce qui s'est passé dans le ménage depuis 1834; les annales maritimes ont oublié de nous en instruire.

[Note 36: Cette île, située par 18° lat. S. et 152° long. O. est improprement appelée Otahïti dans divers ouvrages de géographie. Cette erreur provient des premiers navigateurs qui, abordant cette île, ont demandé comment elle s'appelait; les habitants ont répondu OTAHITI, qui, littéralement dans la langue du pays, signifie c'est Tahïti; et les Anglais écrivirent OTHAEITE; mais depuis, on a reconnu que o veut dire c'est, et que Tahïti est le seul et véritable nom de l'île.]

[Note 37: Nous ignorons si, à Tahïti, il règne dans les mariages une coutume aussi bizarre que celle qui s'observe chez les Reyangs, peuplade originaire de Bornéo et qui habite l'île de Sumatra. Là, toute nouvelle épousée doit se défendre du bec et des ongles, même contre la possession légitime. Elle lutte de toutes ses forces avec son mari, et ce combat dure quelquefois plusieurs jours. S'il en est ainsi à Tahïti, M. Charles Spooner aura eu à faire à forte partie, surtout si sa jeune et robuste moitié a employé tous ses moyens de défense dans le combat.]

· · ·

Nous vivons dans le siècle des Mémoires; la presse, depuis une vingtaine d'années, nous en a donné de toutes les couleurs, de toutes les qualités: l'ancienne et la nouvelle Cour, les assemblées nationales, les champs de bataille, la magistrature, le cabinet de l'homme de lettres, les coulisses du théâtre, le boudoir de la petite-maîtresse, le vagabondage de certaines femmes, l'antre obscur de la police, jusqu'à l'homme de l'échafaud, tout a fourni son contingent aux entreprises de Mémoires, à ce nouveau genre de fabrique, qui s'est singulièrement multiplié, comme on sait, sous l'égide de la simplicité, de la bonne foi et de la vérité. Mais malgré l'immense quantité de tant de Mémoires si variés, il en est un, un seul, qui nous semble faire classe à part, et qui sans doute ne se renouvellera pas beaucoup, à moins que la presse n'aille s'implanter et porter ses bienfaits aux extrémités de l'Amérique, chez ces tribus que leurs forêts vierges et les rives de leurs grands fleuves séparent encore du monde civilisé. L'ouvrage dont nous voulons parler est l'autobiographie d'un Sauvage, ce sont les Mémoires d'un chef indien qui sont publiés d'après sa propre rédaction; livre que l'on peut regarder comme unique dans son genre, car il est plus que rare de voir un sauvage habitué à écraser son ennemi avec le tomahawk, à le scalper ou enlever sa chevelure, il est rare, disons-nous, de voir ce sauvage prendre la plume d'oie, la tailler, la tremper dans l'eau noire et en tracer sur une surface blanche le récit de sa vie, c'est-à-dire de ses sensations, de ses passions, de ses aventures, et le tout raconté dans un style simple, vrai, naïf et qui n'appartient qu'à l'homme de la nature. Oui, un pareil ouvrage est une chose surprenante[38]. Il serait cependant difficile de suspecter l'authenticité de celui dont nous allons parler. Elle est garantie par l'attestation signée Antoine le Clère, interprète du Gouvernement pour les Renards et les Sacs (deux tribus indiennes.) Ce livre a paru en 1834 à Boston; il est écrit en mauvais anglais, et mérite bien que nous en parlions en français vaille que vaille.

[Note 38: Notre surprise a un peu diminué quand, deux ans après avoir rédigé cette notice, nous avons lu l'article suivant dans un journal du 29 octobre 1839.

«Les Indiens natifs du Nouveau Monde ont imité l'homme blanc; ils font des journaux; et un journal Cherokee, imprimé partie en dialecte du pays, et partie en anglais, instruit maintenant les soldats rouges dans les arts de la civilisation.» Quand on a ou qu'on lit des journaux, on peut bien faire des Mémoires.

Les Cherokis forment l'une des tribus indiennes qui habitent entre Georgie, Tennessée et Mississipi. On divise ces tribus en Muskogulgues, Chacktaws, Chikasas et Cherokis. Ceux-ci sont bien faits et belliqueux; ils sont au nombre d'environ 15000, et font des progrès dans la civilisation.]

Mais il est temps d'en revenir à notre objet, les noms-propres bizarres. Nous dirons donc que le nom polysyllabique de l'auteur, de ce héros sauvage, tient plus de la moitié du titre du volume. Ce chef indien de la tribu des Sacs, qui vit encore, quoique sa tribu soit détruite et que lui-même soit prisonnier chez les Américains, s'appelle MAIKAMICHIKIAKIAK, charmant nom d'une prononciation aussi douce qu'agréable, et que l'on doit traduire par Corbeau-Noir.

Entrons maintenant dans quelques détails sur l'ouvrage de M. Maïkamichikiakiak; ils nous viennent de bonne source, (la Revue britannique de juin 1835, pp. 327-344). L'auteur de l'article (traduit du foreign Review), parlant du livre en question, dit: «Je l'ai lu, c'est bien le livre d'un sauvage; toute la pensée appartient à un indigène du continent américain. C'est le seul document écrit qui nous fasse partager les sentiments secrets de ces races inconnues. Ce sont les seules pages où les Indiens opprimés et décimés aient laissé la trace de leurs passions. Jamais homme de race blanche n'eût deviné le génie de Corbeau-Noir. Voilà bien le héros des forêts primitives; il n'estime qu'une chose au monde, l'art de détruire son ennemi à peu de frais et en s'exposant à peu de dangers. Il ne profère jamais un mensonge, etc., etc.»

On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon du style de ce singulier narrateur. Nous allons le puiser dans le commencement de ses Mémoires. On l'appréciera encore mieux par son propre récit (quoique traduit) que par le jugement que vient d'en porter l'auteur de l'article précité. Nous dirons préalablement que Corbeau-Noir est né en 1781, à l'embouchure de la rivière du Rocher, qui se jette dans le Mississipi, et qu'il appartenait à la tribu des Sacs dont il était devenu le chef, comme nous l'avons déjà dit. Voici comment il raconte les premiers exploits de sa jeunesse.

«J'étais près de mon père, quand un Osage vint l'attaquer. Je vis mon père tuer l'Osage, son ennemi, et lui arracher la peau du crâne; l'ardeur guerrière s'empara de moi; je m'élançai sur un autre ennemi, mon tomahawk l'écrasa, ma lance transperça son corps, je le scalpai, et je rapportai la chevelure à mon père. Mon père ne me dit rien, mais il eut l'air joyeux; j'avais quinze ans (c'était en 1796). Peu de lunes après, accompagné de sept autres jeunes gens de ma tribu, j'attaquai cent Osages, j'en tuai un et je ne perdis pas un homme. Le lendemain j'attaquai toute la tribu, à la tête de cent quatre-vingts hommes. Tous mes guerriers m'abandonnèrent, jugeant l'entreprise imprudente. Il ne me resta que cinq combattants, et je remerciai le Grand Esprit de ce qu'il m'en restait un seul. Nous tuâmes un homme et un enfant. Les Osages nous rendirent la pareille et la guerre continua. A dix-neuf ans (en 1800), je leur livrai combat; deux cents hommes me suivaient. La bataille était furieuse; l'ennemi perdit cent hommes en tout. Pour moi, je tuai cinq hommes et une femme; le Grand-Esprit le voulut......

«Nous nous battîmes ensuite contre les Cherokis. Mon père, dans un combat qu'ils nous livrèrent, fut blessé à mort; mais j'eus le bonheur de voir tomber sous mon tomahawk celui qui l'avait tué. Je revins au village, je noircis mon visage avec la suie, je laissai croître ma chevelure et ma barbe, je jeûnai, je veillai, et je laissai s'écouler soixante lunes sans prendre part à aucun combat......»

Ce fragment de la naïve narration de Maïkamichikiakiak ou Corbeau-Noir, suffit pour donner une idée assez juste de son caractère, de son courage, de sa piété filiale et de ses exploits. On trouve là-dessous quelque chose qui se rapproche de la manière des héros d'Homère; c'est la nature dans sa rudesse primitive, soit pour les actions, soit pour l'expression.

Pour donner une idée moins incomplète du style des sauvages de l'Amérique du Nord, nous allons encore rapporter une pièce écrite récemment dans ces mêmes parages; c'est une adresse présentée en janvier (1840), au nouveau gouverneur-général du Canada, M. Poulett-Thomson, par les chefs de plusieurs tribus de l'une desquelles était Corbeau-Noir. Cette pièce nous paraît plus empreinte du cachet original qui doit distinguer le style de ceux qui l'ont rédigée.

«A notre Grand-Père, le Gouverneur de l'Amérique anglaise.

«Père, nous, les enfants de notre Grand'Mère[39] la Reine, qui réside au-delà des grandes eaux, te félicitons pour ton heureuse arrivée sur ces rivages.

[Note 39: Cette grand'mère est Victoria, reine d'Angleterre, âgée de 21 ans, étant née, le 24 mai 1819, du duc de Kent, quatrième fils du roi Georges III. Il paraît que les noms de grand-père et de grand'mère sont les titres les plus honorifiques que puissent conférer ces tribus sauvages de l'Amérique aux personnes pour lesquelles elles ont le plus profond respect.]

»Père, nous sommes les premiers maîtres de cette terre sur laquelle les enfants blancs ont bâti leurs villes et leurs fermes.

»Père, notre peuple était jadis nombreux, libre et heureux dans la jouissance de ses forêts, de ses lacs et de ses rivières.

»Père, quand l'homme blanc vint dans notre pays, nos ancêtres le prirent par la main et lui donnèrent de la terre pour y établir son hamac. Depuis lors, l'homme blanc est toujours venu à flots sur nos rives, et aujourd'hui il est plus grand et plus puissant que nos enfants rouges.

»Père, pendant beaucoup d'années, l'eau de feu[40] et les autres maux qui nous avaient été apportés, ont tué et ruiné des milliers de nos pères.

[Note 40: L'eau-de-vie.]

»Père, il y a environ seize ans, les paroles du Grand-Esprit nous ont été prêchées par des ministres du Christ; nous avons ouvert nos oreilles, et le Grand-Esprit a ouvert nos cœurs à l'Evangile; et aujourd'hui nous avons renoncé à nos vices, nous sommes bons chrétiens; nous avons des chapelles, des écoles, des maisons et des champs. Toutes ces choses réjouissent nos cœurs.

»Père, nous t'assurons que nous sommes heureux de vivre sous la bonne et puissante protection de notre Grand'Mère la Reine, qui est l'amie de l'homme rouge.

»Père, nous sommes heureux de voir aussi que la renommée de la générosité anglaise s'est étendue dans nos tribus, et que beaucoup de nos frères rouges qui vivent dans le territoire des Etats-Unis ont exprimé le désir de venir s'établir dans les terres de notre Grand'Mère la Reine.

»Père, nous élevons nos cœurs vers le Grand-Esprit très-haut, pour qu'il bénisse tes entreprises, et te fasse bénir par les hommes blancs et les hommes rouges de ces pays, afin que nos enfants se lèvent après nous pour te bénir.

»Père, nous te serrons la main de tout notre cœur, de concert avec tous nos guerriers, nos femmes et nos enfants. C'est tout ce que nous avons à dire.

Le 24 janvier 1840.

Signé, LES CHEFS des tribus, assemblés en Conseil.

Il règne dans cette pièce une simplicité et une expression de sentiments qui tient à l'homme de la nature, et dont n'approcheront jamais les plus beaux discours académiques, rédigés en pareille occurrence.

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L'Océan Pacifique renferme aussi des îles où nous pourrions découvrir quelques particularités du genre de celles qui nous occupent. Dans les Sandwich, par exemple, on trouve encore des noms assez singuliers. Nous citerons, entre autres, celui d'un ancien roi d'Haouai, ou plutôt d'Owhyhi, qui se nommait POURAHOUAOUKAIKAÏA; et celui d'une reine nommée KAÏKIRANIARIOPOUNA, épouse de Ronoakoua, qui furent l'un et l'autre divinisés par les habitants de l'île. Ces insulaires ont conservé un hymne consacré à ces deux divinités, et que l'on chantait dans les grandes solennités. Comme cet hymne est un peu historique, nous allons le rapporter.

O RONOAKOUA.

1º «Ronoakoua de Hawaii, dans les temps anciens, habitait avec sa femme à Kéarakekoua.

2º »Kaïkiraniariopouna était le nom de la déesse, son amour; un rocher escarpé était leur demeure.

3º »Un homme monta au sommet du rocher, et de là parla ainsi à l'épouse de Rono:

4º »O Kaïkiraniariopouna! ton amant te salue; daigne le regarder; éloigne l'époux, celui-ci te restera toujours.

5º »Rono entendant ce discours artificieux, tua sa femme dans un mouvement de fureur.

6º »Désespéré de cet acte cruel, il porta dans un moraï (tombeau) son corps inanimé, et pleura long-temps sur elle.

7º »Ensuite atteint d'une folie frénétique, il parcourut Hawaii, se battant contre tous les hommes qu'il rencontrait.

8º »Et le peuple étonné disait: Rono est-il devenu fou? Et Rono répondait: Oui, je suis fou à cause d'elle, à cause de mon grand amour.

9º »Rono, ayant institué des jeux pour célébrer la mort de sa bien-aimée, s'embarqua sur une pirogue triangulaire et vogua vers les mers lointaines.

10º »Mais avant de partir, Rono prophétisa ainsi: Je reviendrai dans les temps futurs sur une île flottante qui portera des cocotiers, des cochons et des chiens.»

C'est cet hymne que les insulaires chantèrent, à la réception solennelle qu'ils firent au capitaine Cook, lors de son débarquement dans l'île d'Haouai (Owhihi), le 19 janvier 1779. On le reçut comme un Dieu, on en fit un Rono; puis on sait ce qui arriva un mois après: le nouveau Rono fut massacré par ses adorateurs le 14 février suivant.

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Long-temps après ce dernier événement, on voit un roi de ces mêmes îles Sandwich porter un nom qui n'est pas aussi étendu que celui de Pourahouaoukaïkaïa, mais qui présente toujours les mêmes éléments de composition. Ce roi se nomme KANIKEAOUOLI.

Il y a quelques années que les Anglais lui demandèrent la permission d'établir un Journal dans ses Etats; voici la réponse gracieuse de Sa Majesté:

«Hololulée Ohaie.

»A M. Stephen Mackintosch,

»Je consens de tout mon cœur à la demande que vous m'avez faite par votre lettre. J'éprouve un grand plaisir à voir les ouvrages des autres pays et les choses qui sont nouvelles. Si j'étais dans ces pays, j'aimerais beaucoup à voir tout cela. J'ai dit à Kinan de faire élever des presses d'imprimerie. Mes vœux sont enfin accomplis. Amitié à vous ainsi qu'à Reynolds.

Le Roi des îles Sandwich, Signé, KANIKEAOUOLI.»

Des extraits de ce premier journal[41] sont parvenus dans le temps à Londres par un bâtiment arrivé de Sidney, qui apportait les journaux de cette colonie jusqu'au 13 août (1837) inclusivement.

[Note 41: Cette feuille a pour titre: Sandwich island gazette; elle est, dit-on, fort intéressante. On y trouve non seulement les nouvelles du pays, des descriptions des îles voisines, mais encore des extraits des correspondances et des journaux de Siam, Kanton, Calcutta, Sincapour, de la Californie, avec des extraits des journaux d'Europe et d'Amérique.]

Le sieur Kinan, mentionné dans la lettre royale ci-dessus, est un habitant du pays, qui est riche, et qui sans doute est ministre du roi Kanikeaouoli; il a fait construire des maisons en remplacement des huttes, jusques alors seules habitations de ces insulaires. Au mois de juin 1834, il donna un grand dîner auquel assista le Roi avec dix de ses chefs; il y avait aussi vingt-quatre missionnaires Anglais et vingt autres nouveaux chrétiens. La sœur de M. Kinan, qui se nomme Melle MIRIAMIKEKAULUHOÏ, donna également, chez elle, dans une maison à deux étages qu'elle a fait bâtir, un repas dont elle a fait les honneurs avec autant de grâce que de dignité.

Si l'on en croit le Journal de la Société de la Morale chrétienne, Paris, in-8º, nº d'avril 1837, une imprimerie aurait été établie à Honolulu[42] long-temps avant que les Anglais n'eussent demandé au Roi la permission d'y publier une feuille publique. Voici ce que dit le journal français précité: «Il existe une imprimerie à Honolulu; on y imprime 28,000 feuilles par jour; et depuis huit ans on y a déjà imprimé 15,000,000 de pages; bien plus, on y a établi un Journal de la Morale chrétienne, imprimé d'abord à 1,500 exemplaires, et qui maintenant se tire à 3,000. Le prix d'abonnement est d'un dollar (5 fr. 42 c.)» Cela est très-beau, très-édifiant; reste à savoir si ces renseignements parvenus en France sont bien exacts; au reste nous n'avons parlé de ces différents objets qu'à l'occasion des noms de Mesdames Kaïkiraniariopouna et Miriamikekauluhoï, ainsi que de ceux de LL. MM. Sandwich Pourahoukaïkaïa et Kanikéaouoli, que décemment nous ne pouvions nous dispenser de mentionner dans notre recueil.

[Note 42: Nous donnons ce mot tel qu'il est écrit dans le journal français; mais nous pensons que ce lieu est le même que celui qui est appelé Hololulée Ohaie en tête de la lettre du roi Kanikeaouoli, rapportée ci-dessus, ou Onorourou Oahou dans les Annales des voyages, août 1837, et Honoruru ailleurs. On sait combien diffèrent l'orthographe et la prononciation d'un même mot écrit, sous la dictée d'un Sauvage, par un Français, un Anglais, un Hollandais, etc. Chacun le trace selon les principes caractéristiques de sa langue et selon que le son et les articulations ont frappé son oreille; de sorte qu'au lieu d'un seul mot signifiant le même objet, on en a quelquefois deux, trois, quatre qui diffèrent d'orthographe et de consonnance; ce qui a, parfois, occasionné d'étranges méprises. Le seul moyen de remédier à cet inconvénient, serait de réunir tous les vocabulaires disséminés dans toutes les relations de voyages depuis plus de deux cents ans, et d'en faire un lexique polyglotte, où, sous chaque mot européen désignant un objet quelconque, on le rendrait dans la langue de chaque peuplade sauvage, tel qu'il a été écrit par un Anglais, un Français, un Hollandais, etc., etc. Cet ouvrage serait d'une utilité remarquable, et servirait à rectifier bien des erreurs.]

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Si de ces pays maritimes d'une civilisation très moderne, nous passons sur le continent dans cette partie de l'Inde où la civilisation très-ancienne n'en est pas moins barbare sous certains rapports, nous y trouverons encore des noms assez singuliers.

On sait que dans l'Hindoustan les veuves, par un fanatisme inconcevable, croient faire une chose agréable à la Divinité en se jetant dans le bûcher enflammé qui dévore le cadavre de leur époux. Depuis plus de trente ans, les Européens qui résident dans ces contrées, ont redoublé d'efforts pour détruire cet horrible usage, et ils n'ont encore pu en venir à bout, tant est enraciné profondément dans le cœur humain et surtout dans le cœur de la femme, le sentiment religieux, même quand il est erroné et le plus opposé aux droits de la nature et de l'humanité. Cependant en 1831, une jeune Indienne, nommée la belle SAROUVANGATAMALLA, veuve du Brame AYAROUXONKALA, résidant à Tirnoular, se laissa dissuader par M. Ducler, commissaire français de la marine à Karikal, de se brûler sur le corps de son mari. Par suite de cette sage résolution, M. Auguste de Melay, gouverneur des établissements français dans l'Inde, pour engager sans doute les jeunes veuves indiennes à imiter un si bel exemple, fit une pension viagère de 200 fr., à l'estimable madame Sarouvangatamalla, veuve Ayarouxonkala. M. Ducler transmit à celle-ci l'arrêté du gouverneur; aussitôt la jeune dame s'empressa d'écrire à M. Ducler et de lui exprimer toute sa reconnaissance; elle l'assura que ses sentiments de gratitude et de dévouement pour son libérateur et pour le gouverneur général, ne finiraient qu'avec sa vie, et qu'elle aurait toujours pour eux les égards et l'affection d'une fille soumise et respectueuse.

Nous avons appris par les journaux (avril 1838) que plusieurs habitants de l'Inde ont été condamnés à trois ans d'emprisonnement pour avoir engagé et aidé une jeune veuve indienne à partager le bûcher de son mari. Cela n'a pas empêché qu'à la mort du roi de Lahore arrivée récemment (en 1839), quatre de ses femmes et sept filles esclaves ont obtenu la permission de se jeter dans les flammes qui ont dévoré son corps.

Ce serait une histoire fort triste, mais assez curieuse, que celle des SUTTÉES ou sacrifices des veuves indiennes qui se brûlent sur le cadavre de leurs maris. Nous pourrons publier un jour le recueil des nombreuses et très-curieuses anecdotes que, depuis quarante ans, nous avons recueillies dans les journaux anglais et dans quelques ouvrages français sur ce sombre sujet dont l'origine remonte à plus de 2000 ans.

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