‹ Le livre des singularitésChapitre 11 sur 67 · V

V

Alors elles expriment l'inscription portée sur le labarum de Constantin, et qui signifiait IN HOC SIGNO VINCES. «Vous vaincrez par ce signe.» Mais ce n'est qu'une traduction latine de la véritable inscription du labarum; car dans le prodige qui arriva sous Constantin allant combattre Maxence l'an 311, ce prince vit dans les airs une croix avec ces mots grecs: ΕΝ ΤΟΥΤΩ ΝΙΚΑ, c'est-à-dire, sois vainqueur par ce signe.

DU MOT SALIGIA,

OU

SIGLES SUR LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

Ce mot créé dans le XVIe siècle, est composé des initiales des sept péchés capitaux, exprimés en latin; sur quoi Antoine, archevêque de Florence, a fait ce vers léonin:

Ut tibi sit vita, semper SALIGIA vita.

Le P. Crespet, religieux célestin de Paris, dans son Jardin de plaisir et récréation spirituelle, Paris, 1602, in-8º, dit, p. 401, que «sept diables sont députés pour présider à chacun péché mortel.» On en va voir le nom dans le petit tableau suivant, où chaque lettre du mot SALIGIA se trouve être l'initiale d'un péché capital:

S UPERBIA L'orgueil, présidé par LIVIATHAM. A VARITIA L'avarice par MAMMON. L UXURIA La luxure par ASMODÉE. I RA La colère par ABEDEDON. G ULA La gourmandise par BEHEMOTH. I NVIDIA L'envie par SATHAN. A CEDIA La paresse par LUCIFER.

Dans un vieux bouquin sans date, intitulé Articuli fidei, et imprimé chez Michel Lenoir, en goth., nous trouvons les mêmes sept péchés mortels, comparés aux sept animaux avec lesquels on leur croit de l'affinité, et ensuite les sept vertus qui leur sont opposées. Voici le tableau, copié textuellement, à part l'ordre des péchés que nous changeons pour les faire rapporter au mot SALIGIA.

Quibus comparantur. Quibus contrariantur.

S UPERBIA leoni. S UPERBIA humilitati. A VARITIA camelo. A VARITIA largitati. L UXURIA hirco. L UXURIA castitati. I RA. lupo. I RA patientie. (Sic). G ULA urso vel porco. G ULA sobrietati. I NVIDIA cani. I NVIDIA pietati. A CEDIA asino. A CEDIA diligentie. (Sic).

On trouve aussi dans les vieux livres d'Heures, imprimés vers le commencement du XVIe siècle, des vignettes au nombre de sept, où sont représentées sous la figure de femmes les vertus combattant les vices. Chaque vertu, armée de toutes pièces, montée sur un très-beau cheval, terrasse chaque péché capital, représenté aussi par une femme et monté sur l'animal dont il est l'emblême. Ainsi, dans des Heures, imprimées chez Sim. Vostre, en 1518, gr. in-8º, on voit les légendes suivantes inscrites dans chaque vignette, au-dessus de la tête des deux femmes combattant:

1º «HUMILITÉ TRÉBUCHE ORGUEIL, montée sur un lion.

2º »CHASTETÉ TRÉBUCHE PAILLARDISE (sic), montée sur un bouc.

3º »CHARITÉ TRÉBUCHE ENVYE, montée sur un chien.

4º »PATIENSE (sic) TRÉBUCHE YRE (colère), montée sur un ours.

5º »DILIGENSE TRÉBUCHE PARESSE, montée sur un âne.

6º »LARGESSE TRÉBUCHE AVARICE, montée sur un singe.

7º »SOBRIÉTÉ TRÉBUCHE GLOUTONIE, Montée sur un porc.

On voit qu'il y a différence dans l'ordre des péchés et dans la nomenclature des animaux. Ici la colère est montée sur un ours au lieu de l'être sur un loup; et l'avarice est sur un singe, au lieu d'être sur un chameau, comme dans le précédent tableau.

· · ·

Lorsque l'Oreste de Voltaire parut pour la première fois, le 12 février 1750, l'affluence fut grande à la représentation, et l'on mit sur les contremarques des billets du parterre, les lettres suivantes:

O. T. P. Q. M. U. D.

Omne Tulit Punctum Qui Miscuit Utile Dulci.

Un mauvais plaisant interpréta ces sigles de la manière suivante:

Oreste, Tragédie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.

Puisqu'il est ici question de l'une des tragédies de Voltaire, nous en citerons une autre du même auteur; c'est Zaïre, dont il a retranché quatre vers qui ont été retrouvés, en 1792, dans un manuscrit qui était parmi les papiers déposés dans les bureaux de la police à Paris. Ces quatre vers faisaient partie de la troisième scène du second acte, vers le milieu, à l'endroit où le vieux Lusignan implore Dieu après avoir reconnu sa fille:

Ne m'abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes! »Et toi, cher instrument du salut des mortels, »Gage auguste du Dieu vivant sur nos autels, »Bois rougi de son sang, relique incorruptible, »Croix sur qui s'accomplit ce mystère terrible, Dieu mort sur cette croix et qui revis pour nous, Parle, achève, ô mon Dieu, ce sont là de tes coups.

Les quatre vers précédés de guillemets, sont ceux qui ont été retranchés.

AFFICHE VÉNITIENNE.

Dans le siècle dernier, on placarda clandestinement à la porte du Sénat de Venise une affiche qui ne contenait que ces neuf sigles:

P. P. P. J. J. J. R. R. R.

On conçoit aisément que l'inquisition d'état, toujours si susceptible, et sans doute composée alors de jeunes sénateurs, prit l'éveil, et, ne pouvant deviner le mot de l'énigme, promit ample récompense à celui qui le donnerait et qui ferait connaître l'auteur de la pièce. L'explication ne se fit pas attendre; le lendemain, une nouvelle affiche porta:

PRUDENTIA PATRUM PERIIT, JMPRUDENTIA JUVENUM JMPERAT, RESPUBLICA RECENS RUIT.

Gratis.

Les sénateurs ont-ils profité de cette leçon gratuite? c'est ce que l'histoire ne dit pas.

Il existe dans un vieux recueil d'inscriptions, un distique qui pourrait bien avoir quelque rapport avec l'affiche précédente; il est ainsi conçu:

Defunctis patribus, successit prava juventus, Cujus consilio quæ valuêre ruunt.

Ce distique est précédé d'un autre que l'on dit avoir été gravé sur les portes de la cathédrale de Breslaw; le voici:

Quas sacras ædes pietas construxit avorum, Has nunc hæredes invadunt more luporum.

Il paraît que les auteurs de ces méchants quolibets en voulaient à la jeunesse de leur temps; c'était au XVIe siècle; et comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil, nous retrouvons au temps présent des gens chagrins qui, le sourire ironique sur les lèvres, s'avisent aussi de nous parler de la jeunesse avec une irrévérence à peu près égale à celle de ces anciens. Nous sommes bien aise de profiter de cette occasion pour dénoncer à nos lecteurs un pitoyable article inséré, il y a quelque temps, dans la Bibliothèque de Genève, sous le titre suivant: DES ADOLESCENS de notre époque, comme gros d'avenir. Nous nous bornons à un petit extrait, car, en fait de sottises, les plus courtes sont les meilleures.

«Dans l'heureux siècle où nous vivons, dit ce mauvais plaisant, il y a des hommes de quinze ans, mais il n'y a plus d'adolescens. On passe de plein saut de l'enfance à l'âge mur, de la toupie à la gazette, du rudiment à la science infuse. Avant la première barbe, l'esprit est fait, parfait, il n'hésite plus; il a son idée fixe sur les choses, les hommes, les principes, les systêmes. Le cœur est froid, blasé, vu qu'il se connoît et se domine. On en remontre aux autres, et surtout à son père qui se fait vieux. Aussi il résulte de ce nouvel ordre de choses des principes vrais, justes, invariables, dont on ne doit plus s'écarter; les voici:

«L'expérience est une chose inutile.

»Le commerce des hommes et l'observation n'apprennent rien.

»Dans ce siècle de lumières, les lumières sont infuses à la jeunesse.

»L'âge où les passions sont dans toute leur effervescence, est naturellement celui où la raison domine.

»Le point culminant du bon sens et du jugement se rencontre nécessairement entre vingt et vingt-cinq ans, et rarement au-dessus. Passé cet âge, la société n'est plus composée que d'hommes usés et parfaitement désignés par ces judicieuses qualifications: à vingt ans, homme fait;--à vingt-cinq ans, maturité complète;--à trente ans, faux toupet;--à quarante ans, perruque;--à cinquante ans, ganache[59];--à soixante ans, momie;--à soixante et dix ans, fossile, outre-tombe, néant.»

[Note 59: Ce mot, dans son vrai sens, signifie mâchoire inférieure du cheval. Et comme cette mâchoire est assez grosse, on a appliqué familièrement ce mot à ceux qui ont l'esprit ou le parler pédant et lourd. Borel dérive ganache de gena, joue; mais il vient de l'italien ganascia, ou de l'espagnol ganassa.]

En 1835, un poète tourangeau ne s'est-il pas avisé d'exprimer la même pensée et d'enchâsser les mêmes dénominations dans une pièce de vers intitulée LE SEPTUAGÉNAIRE, ou le chant du Cygne! Nous ne citerons que la tirade où ces dénominations se trouvent:

....... «D'après nos grands faiseurs, on est homme à quinze ans; A vingt, par son mérite et son expérience, On appartient à cette jeune France Qui seule fait autorité: A vingt-cinq ans on est dans sa maturité, A trente, faux-toupet; à quarante, perruque, Et relégué dans la classe caduque; A cinquante, momie, ou fossile, ou néant[60].» .......

[Note 60: Extrait des ANNALES de la Société d'agriculture, des Sciences, Arts et Belles-Lettres d'Indre-et-Loire, tom. XV, 1835, in-8º, pp. 160-164.]

Les cinq P.

Toute jeune personne que l'on recherche en mariage sera suffisamment dotée, si elle a ces cinq P en partage.

Sit Pia, sit Prudens, Pulchra, Pudica, Potens.

C'est-à-dire qu'elle soit pieuse, prudente, belle, pudique et riche. N'en demandez pas davantage.

Les trois O de Théodore de Bèze.

Ces trois O signifient Opus, Opes, Ops, travail, richesses et soins. Théodore de Bèze eut le bonheur de les rencontrer successivement dans les trois femmes qu'il eut pendant le cours de sa vie. Il s'en explique lui-même ainsi:

Tres mihi disparili sunt junctæ ætate puellæ; Hæc juveni, illa viro, tertia deindè seni. Propter Opus validis prima est mihi ducta sub annis, Altera propter Opes, tertia propter Opem.

«J'ai eu trois femmes aux différents âges de ma vie, dans ma jeunesse, dans la force de l'âge et dans ma vieillesse. La première m'a aidé dans mes travaux; la seconde m'a apporté de la fortune, et la troisième a pris soin de mes vieux jours.»

Les cinq mots latins de Louis XI.

On prétend que ce prince si doux, si franc, si humain, se faisait gloire de son ignorance; et c'est au point qu'il voulait bannir de sa Cour et de l'éducation de son fils (Charles VIII), la langue latine, sauf cependant cinq mots qu'il réservait par privilège et qu'il trouvait si admirables qu'il en fit toute sa vie la règle de sa conduite. «Non, disait-il, le latin n'est nullement nécessaire à un roi, ou du moins le lui est très peu, et il suffira que mon fils en sache les cinq mots suivants: QUI NESCIT DISSIMULARE, NESCIT REGNARE; là gît tout l'art de gouverner.» Aussi posait-il en principe dans son Rosier des guerres[61], cette maxime: «Nuls conseils ne sont meilleurs que ceulx que ton adversaire ne peut savoir avant que tu les faces.» C'est-à-dire: dissimule toute résolution, de sorte que ton adversaire ne puisse la connaître qu'après que tu l'auras mise à exécution.--Autre maxime tirée du même ouvrage: «De tant que fust vault mieulx que escorce, autant vault mieux soustilleté que force.» ce qui signifie:

[Note 61: Cet ouvrage est un recueil d'instructions et de maximes que ce roi n'a pas fait lui-même, quoiqu'on l'ait imprimé vers 1521, sous le titre de Rozier des guerres, compilé par le feu roi Louis, onzième de ce nom, Paris, in-4º goth., mais qu'il a fait rédiger pour son fils. On peut consulter sur ce livre le journal littéraire, Le Conservateur, mars 1760, p. 67-88;--Naudé, Additions à l'histoire de Louis XI, ch. 3;--La Croix du Maine, in-4º, tom. II, p. 39;--Bibliothèque historique de France, in-folº, tom. II, p. 771, nº 27, 182.--Brunet, Manuel, tom. III, p. 253, etc., etc.]

Sachez qu'autant le bois l'emporte sur l'écorce, Autant subtilité l'emporte sur la force.

MAXIMES TIRÉES DU BRÉVIAIRE DES POLITIQUES.

Ces maximes sont dans le genre de celles dont nous venons de parler; mais elles ont une autre source, et sont un peu plus étendues. On prétend qu'elles ont été enseignées par Mazarin à Louis XIV, comme la règle de conduite la plus sûre dans l'administration des affaires publiques et privées; en voici l'énoncé:

SIMULA, DISSIMULA; NULLI CREDE; OMNIA LAUDA; NOSCE TE IPSUM; NOSCE ALIOS.

Comme ces principes sont extraits d'une diatribe forcenée, publiée contre Mazarin, il est tout naturel de penser que la conscience de ce doucereux ministre n'est point chargée de ce délit machiavélique. Le livre d'où sont tirées ces belles maximes est intitulé BREVIARIUM politicorum secundum rubricas mazarinicas. Colon. Agrip., Joan. Selliba, 1684, pet. in-12. La Bibliothèque historique de France, Nº 32,564, en annonce une édition, Parisiis, J. Le Petit, 1695, in-24, et ajoute que «ce livre est assez curieux, et n'est pas mal fait dans son espèce diabolique.» On en connaît encore une édition, Vesaliæ, et Amstelodami, Joh. Wolters, 1700, pet. in-12. Il ne faut pas confondre cet ouvrage avec Le grand Bréviaire de Mazarin, in-4º, pièce badine sur les mœurs du Cardinal et sur la manière dont il passe la journée.

QUATRIÈME OBJET.

RÊVERIES RENOUVELÉES DES GRECS, OU SYMBOLES ET PRÉCEPTES DE PYTHAGORE.

Si la vénérable antiquité nous présente souvent d'une manière claire et précise, des objets graves, des objets dignes de nos hommages et de notre admiration, sous le rapport moral, philosophique et scientifique, il faut convenir que parfois elle nous en offre aussi qui, par l'expression, sont d'une singularité et d'une bizarrerie vraiment inconcevables. Peut-être ces objets ne sont-ils devenus tels que par le long laps de temps, ou par le changement de mœurs? cela se peut; mais leur tour grotesque et obscur ne les rend pas moins d'autant plus surprenants pour nous, qu'ils proviennent, dit-on, d'anciens sages, d'illustres personnages qui ont tenu les premiers rangs parmi cette foule de philosophes à la longue barbe, au bâton noueux, au costume sévère, et de plus fondateurs de tant d'écoles, d'académies et de sectes qui ont illustré la Grèce et l'Italie[62].

[Note 62: On en énumère dix-sept de bon compte chez les Anciens, depuis Thalès jusqu'à Sextus-Empiricus, savoir:

1º L'ÉCOLE IONIQUE, fondée par Thalès, mort vers 548 av. J.-C., puis renouvelée par Anaxagore, mort 428 av. J.-C.

2º L'ÉCOLE D'ITALIE, fondée par l'auteur des SYMBOLES, notre Pythagore, m. vers 490 av. J.-C.

3º L'ÉCOLE ÉLÉATIQUE ou d'Élée, fondée par Xénophanes de Colophon, m. vers 517 av. J.-C.

4º L'ACADÉMIE, fondée par Platon, m. vers 348 av. J.-C.

5º LE LYCÉE, ou Péripatétisme, fondé par Aristote, m. 322 av. J-C.

6º L'ÉCOLE CYNIQUE, fondée par Antisthènes, m. vers l'an 363, et Diogène, m. l'an 323 av. J.-C.

7º L'ÉCOLE DE CYRÈNE, fondée par Aristippe, m. l'an 399 av. J.-C.

8º L'ÉCOLE DE MÉGARE, fondée par Euclide, m. vers 390 av. J.-C.

9º L'ÉCOLE ERÉTRIAQUE ou d'Elis, fondée par Phédon, m. vers 391 av. J.-C.

10º L'ÉCOLE D'EPICURE, fondée par ce philosophe, m. l'an 271 av. J.-C.

11º L'ÉCOLE SCEPTIQUE, fondée par Pyrrhon qui florissait vers 366 av. J.-C.

12º L'ÉCOLE STOÏQUE, fondée par Zénon, m. vers l'an 309 av. J.-C.

13º LA NOUVELLE ACADÉMIE, fondée par Arcésilas, m. l'an 241 av. J.-C.

14º L'ÉCOLE ECLECTIQUE et Synerétique, fondée par Potamon, m. vers 279 av. J.-C.

15º L'ÉCOLE THÉOSOPHIQUE ou Mystique, fondée par Aristobule, m. 184 ans av. J.-C.

16º L'EMPIRISME, ou Néo-Scepticisme, fondé par Sextus-Empiricus, vers 170 dep. J.-C.

17º LE NÉO-PLATONISME, ou nouvel Eclectisme, fondé par Ammonius-Saccas, vers 195 dep. J.-C., suivi et développé par Plotin, m. en 270; par Porphyre, m. vers 305; par Jamblique, m. vers 333; par Proclus, m. en 435; par etc., etc., etc.]

Ce petit préliminaire nous est suggéré par les SYMBOLES de Pythagore que nous avons découverts et que nous allons rendre tels que les ont révélés les investigateurs de sa haute philosophie, entre autres Plutarque[63], Diogène-Laërce, Porphyre, Jamblique, etc., et tels qu'ils ont été traduits au XVIe siècle. Il nous a semblé que la plupart de ces symboles, par leur hétéroclite énonciation, ont tous les droits possibles à figurer dans notre recueil de singularités; sauf ensuite à retrouver ce grand homme dans toute la sublimité de sa morale rendue de la manière la plus simple et la plus claire. Mais sa doctrine symbolique n'en est pas moins fort singulière quant à l'expression. On dira peut-être que Pythagore lui-même ou bien ses disciples ont pensé qu'il était bon de ne pas annoncer trop ouvertement au vulgaire certaines vérités; que d'ailleurs ce sont des symboles, et que tout symbole n'est qu'un emblême, une image, une enveloppe qui, par son tour pittoresque et un peu obscur, présente quelque chose de plus attrayant? Soit; mais si cette enveloppe, loin d'être une gaze transparente qui rende plus piquant le précepte, est un voile épais dont la contexture frise le trivial et le ridicule, on ne peut guère s'empêcher de témoigner sa surprise et même de sourire; c'est sans doute ce que fera plus d'un lecteur en parcourant les tablettes symboliques suivantes. Nous donnons ces symboles textuellement traduits, tels que nous les puisons dans les différents auteurs et commentateurs familiarisés avec la philosophie de Pythagore; et nous ajoutons à quelques articles les explications que nous avons découvertes dans ces mêmes auteurs, sans garantir l'exactitude de leur perspicacité à deviner ces plaisants logogriphes dont un grand nombre est sans interprétation.

[Note 63: Il en cite plusieurs dans ses Œuvres morales, et notamment dans le chapitre intitulé, Comment il faut nourrir les enfants. Il y dit: «... C'est ce que Pythagoras commandoit expressément en ses préceptes énigmatiques, sous paroles couvertes, lesquels je veux en passant exposer pour ce qu'ils ne sont pas de petite efficace pour acquérir vertu.....» (TRADUCTION d'Amyot.)]

Voici donc les recommandations symboliques de notre sage et illustre philosophe.

«Ne manque jamais de te gratter le devant de la tête en sortant, et le derrière de la tête[64] en entrant.»

[Note 64: L'auteur ou plutôt le traducteur a fort bien fait de répéter les mots «de la tête;» cela épargne tout doute et tout embarras sur la partie qu'il convient de gratter.]

Cela signifie, dit-on: «Songe dès le matin à ce que tu dois faire pendant la journée; et le soir, avant de t'endormir, songe à te rendre un compte exact de ce que tu as fait depuis ton lever.» Un ancien poète latin a dit plus clairement:

Nec priùs in dulcem declinent lumina somnum Omnia quam longi reputaveris acta diei.

«Aie toujours soin de chausser le pied droit le premier, et de lever le pied gauche avant le pied droit.»

C'est-à-dire, «Fais d'abord les affaires utiles les premières, et ne donne que le second rang aux occupations agréables, frivoles ou indifférentes.» Nos militaires sont encore fidèles au second précepte de Pythagore: ils partent toujours du pied gauche.

«Brouille les draps de ton lit, incontinent que tu es levé.» (Selon Plutarque; et selon Diogène-Laërce): «Aie toujours tes couvertures pliées.»

Plutarque donne plusieurs conjectures sur ce précepte: la plus plausible est que la confusion des draps est recommandée pour que l'on ne soit pas tenté de se coucher pendant le jour. Ce que le vieux traducteur de Plutarque, Amyot, rend ainsi: «Il faut reposer la nuict; et le jour se lever pour travailler, et ne pas laisser au lict la trace de son corps; car à rien ne sert un homme qui dort, non plus que quand il est mort.»

«Honore les Dieux et les Héros, mais honore-les différemment: les Dieux en tout temps, avec chasteté et en habit blanc[65]; les Héros seulement lorsque le soleil a achevé la moitié de sa course, dans la journée.»

[Note 65: On prétend que Pythagore était toujours vêtu d'une robe blanche, emblême de sa douceur et de la pureté de sa morale.]

Sans interprétation.

«Ne goûte point de ceux qui ont la queue noire.»

Ce précepte tiré de Plutarque est ainsi interprété dans la vieille traduction d'Amyot: «C'est autant à dire, ne fréquente point aux hommes difamez et dénigrez pour leur meschante vie.»

«Préfère le silence à l'écho.»

Excellent précepte de modestie pratique.

«Souviens-toi que la nature t'a donné deux oreilles et une seule bouche.»

Encore un bon précepte, qui signifie: «Ecoute beaucoup, et parle peu.»

«Ne saute point par-dessus le joug.»

Nous n'avons trouvé aucune interprétation de ce précepte; mais il doit signifier: «Sois soumis aux lois, et ne t'écarte point des devoirs imposés dans la société.»

«Ne passe point par-dessus la balance.»

Extrait de Plutarque: «c'est-à-dire qu'il faut faire grand cas de la justice et se donner bien garde de la transgresser.»

«Ne t'assieds point sur le boisseau.»

Encore tiré de Plutarque avec cette interprétation: «Il faut fuir l'oisiveté pour se pourvoir des choses nécessaires à la vie de l'homme.»--D. Laërce donne une autre interprétation; cela signifie selon lui: «On doit prendre également soin du présent et de l'avenir, parce que le boisseau est la mesure d'une portion de nourriture pour un jour.»

«Laisse les grands chemins, suis les sentiers.»

Nulle interprétation. Il nous semble que cela doit signifier: «Il ne faut point, dans le cours de la vie, suivre toutes les habitudes du vulgaire, de la foule; il faut vivre d'une manière plus réservée.» Au reste, on trouve dans Diogène-Laërce un symbole attribué aussi à Pythagore, et diamétralement opposé à celui-ci: «Ne marche point hors du grand chemin;» ce qui pourrait s'interpréter ainsi: «N'adopte point d'opinions extraordinaires, ni de manières inusitées.»

«Choisis bien le moment pour nettoyer les étables publiques.»

Sans interprétation. Cela ne signifierait-il pas qu'il faut prendre de grandes précautions quand on veut réformer quelques abus parmi le peuple, surtout lorsque ces abus tiennent à des penchants vicieux?

«Le lever du soleil est plus estimable que le coucher.»

Sans explication. Cette pensée signifierait-elle qu'au lever du soleil, tout se réveille dans la nature et tout se dispose au travail, tandis qu'au coucher de cet astre, tout tend au repos?

«Ne pisse jamais (sic) le visage tourné vers le soleil.»

Propres expressions d'Amyot dans Plutarque, sans interprétation. C'est sans doute un précepte de superstition emprunté au Sabéisme, ou peut-être une recommandation relative à la pudeur et à la décence.

«Ne fais jamais d'ordures sur des rognures d'ongles ou de cheveux, et n'arrête jamais le pied sur les unes, ni sur les autres.»

Point d'explication. C'est encore un précepte qui tient probablement à la superstition. Chez les Modernes, dans les XVe, XVIe et XVIIe siècles, les rognures d'ongles et de cheveux jouaient encore un rôle dans les affaires de sortilège, de sabat, de sorciers et autres sottises, qui heureusement ont disparu pour le bien de la religion et l'honneur de humanité.

«Reste pauvre plutôt que de te courber et de salir tes mains dans la boue.»

Ce précepte n'a pas besoin d'explication. Nous ignorons s'il était exécuté à la lettre chez les Anciens, ce dont nous doutons cependant; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que chez les Modernes et surtout dans le siècle où nous vivons, siècle d'or par excellence, on peut, à coup sûr, l'appeler vox clamantis in deserto, à part cependant quelques très-légères exceptions.

«Ne coupe point de bois sur les chemins.»

Sans interprétation.

«Adore l'haleine des vents.»

De même.

«Plante la mauve dans ton jardin, mais ne la mange pas.»

De même.

«Nourris le coq, mais ne l'immole pas.»

De même.

«Ne nourris point d'oiseaux à ongles crochus.»

De même.

«Ne maltraite pas les animaux qui ne nuisent point à l'homme.»

De même.

«Ne fais point cuire le chevreau dans le lait de sa mère.»

De même.

«Ne jette point la viande en un pot à pisser (sic).»

Pythagore a raison, cela serait fort malpropre. Mais ce n'est point là la réflexion de Plutarque; voici l'interprétation qu'il nous donne par l'intermédiaire de son vieux traducteur: «Il ne faut pas mettre un bon propos en une méchante ame, car la parole est comme la nourriture de l'ame, laquelle devient pollue par la méchanceté des hommes.»

«Ne mange jamais de la main gauche.»

C'est ce que recommandent encore aujourd'hui les mamans à leurs petits enfants; mais, selon Plutarque, cette défense exprime toute prohibition d'un gain illicite.»

«Ne t'assieds point à table, si le sel n'y a été mis auparavant.»

Les commentateurs voient dans ce précepte, une recommandation de ne rien entreprendre avant d'avoir consulté la sagesse et la justice: «attendu que le sel préserve de la corruption, et que, par l'effervescence du soleil, il est formé des parties les plus pures de l'eau de la mer.»

«Ne ramasse point ce qui tombe de la table pendant le repas.»

Diogène-Laërce prétend que cela signifie qu'on doit s'accoutumer à manger modérément.

«Ne souffre point d'hirondelles sous ton toit.»

Sans interprétation. C'est sans doute parce que la pose de l'hirondelle sur certains lieux était regardée, chez les Anciens, comme un présage funeste. C'est tout le contraire chez les Modernes, du moins dans certains pays.

«Ne porte point un anneau étroit.»

Extrait de Plutarque qui interprète ainsi ce précepte: Il faut vivre une vie libre et ne se mettre pas soi-même aux ceps (fers).

«Ne nettoie pas ton siège avec de l'huile.»

Sans interprétation.

«Si l'indépendance t'est chère, ne touche point dans la main d'une femme; il y a de la glu.»

Facile interprétation.

«Ne touche pas à tous en la main.» (Ou, comme dit Diogène-Laërce): «Ne tends pas légèrement la main droite.»

C'est-à-dire, selon Plutarque, «Ne contracte aucun engagement sans y avoir réfléchi.» Cela peut signifier aussi: «Préserve-toi d'une trop grande familiarité avec tout le monde.»

«Ne rince pas avec du vinaigre la coupe de l'amitié.»

Ce précepte n'a pas besoin d'interprétation; n'est-il pas tout naturel de reprendre son ami avec douceur et bonté?

«N'aide point ton ami à décharger un fardeau, mais bien à le charger et à le mettre sur ses épaules.»

Ce précepte, dit Plutarque, a été donné comme n'approuvant aucune paresse, ni aucune oisiveté. Diogène-Laërce rend ce symbole en termes opposés à ceux de Plutarque: «Otez, dit-il, les fardeaux de concert, mais n'aidez point à les imposer.»

«Ne mange point ton cœur.»

Cela signifie: «Ne te laisse point accabler par le chagrin,» ou, selon l'expression du vieil Amyot: «N'offense pas ton ame et ton esprit en les consumant de cures (soucis) et ennuis.»

«Les nèfles mûrissent sur la paille.»

Cela s'adresse, dit-on, à ceux qui sont malheureux dans leur jeunesse.

«Ne remue point le feu avec l'épée.»

C'est-à-dire, n'irrite point un homme courroucé.

«Détourne-toi d'un glaive pointu.»

Quand le danger menace, il faut l'éviter.

«Ne laisse point l'empreinte du cul de la marmite en la cendre quand tu l'ôtes; mais remue la cendre pour l'effacer.»

Ce symbole, dit Plutarque, enseigne qu'il ne faut laisser aucune marque ni aucun vestige apparent de colère; au contraire, après qu'elle est apaisée et rassise, il faut effacer toute rancune.

«Touche la terre quand il tonne.»

Sans interprétation. Le conseil de fuir l'abri sous les arbres isolés dans la campagne, ou les lieux élevés, eût bien valu celui de toucher la terre.

«Ne t'en retourne pas des confins.»

Extrait de Plutarque. C'est-à-dire: Quand tu te sentiras près de la mort et que tu seras arrivé aux extrêmes confins de la vie, supporte patiemment ta position et ne t'en décourage point.

«Ne te sers point de planches de cyprès pour ton sépulcre; le sceptre de Jupiter est fait de ce bois.»

Idée superstitieuse du temps.

Arrêtons-nous. Les symboles et préceptes que nous venons de rapporter suffisent pour justifier ce que nous avons dit de l'enveloppe plus ou moins singulière, plus ou moins énigmatique, sous laquelle le célèbre philosophe présentait, dit-on, ses instructions morales.

DES NOMBRES, DE LEUR PUISSANCE, FACULTÉ ET PROPRIÉTÉ.

Un autre objet qui signale encore Pythagore et qui peut figurer à côté des symboles, est la manière dont il envisageait les nombres. De toutes les sciences qu'il a cultivées, celle-ci a le plus contribué à sa haute célébrité. Aussi nous nous reprocherions de passer sous silence cette partie, du moins dans ce qu'elle nous a paru offrir de singulier.

L'arithmétique ou la science des nombres est, selon Pythagore, la première, la plus grande, la plus importante et la plus belle de toutes les connaissances humaines; celui qui la saurait parfaitement posséderait le souverain bien. Car les nombres sont le principe de toutes choses, la raison de l'ordre universel, ses éléments et ses causes efficientes. Ils s'élèvent de la terre aux cieux et redescendent des cieux à la terre, formant une chaîne d'émanations par laquelle sont liés des natures diverses et des accidents opposés. C'est là ce qui forme l'harmonie du monde, cette harmonie des sphères, musique enchanteresse, causée par le mouvement des astres, et dont les sons raviraient, si son trop grand éloignement ne nous empêchait pas de l'entendre. Après avoir fait des recherches approfondies sur la nature et la propriété des nombres, notre philosophe a trouvé qu'ils avaient chacun en particulier, leur vertu et leur efficacité bienfaisante ou malfaisante; par exemple:

«L'UNITÉ ou la monade est le principe et la fin de tout; c'est ce nœud sublime auquel se rallie nécessairement la chaîne des causes; c'est le symbole de l'identité, de l'égalité, de l'existence, de la conservation et de l'harmonie générale. N'ayant point de parties, la monade représente la Divinité; elle annonce aussi l'ordre, la paix, la tranquillité, qui sont fondées sur une unité de sentiments; donc UN est un bon principe.

»Le nombre DEUX ou la dyade, origine des contrastes, est le symbole de la diversité, de l'inégalité, de la division et de la séparation. DEUX est donc un mauvais principe, un nombre de mauvais augure, qui caractérise le désordre, la confusion et le changement.

»TROIS ou la triade est le premier des impairs; c'est le nombre qui renferme les plus sublimes mystères, car toute chose est composée de trois substances; il représente Dieu, l'ame du monde, l'esprit de l'homme[66]. Ce nombre qui joue un si grand rôle dans les traditions de l'Asie et dans la philosophie platonicienne, est l'image des attributs de Dieu.

[Note 66: A la Société royale de littérature à Londres, en 1825, le Rév. John Jamieson a lu sur le nombre ternaire, un Mémoire dans lequel il démontre que si tous les nombres impairs étaient anciennement regardés comme possédant un caractère particulier de sainteté, il a existé dans les siècles reculés et parmi des nations diverses et il existe encore particulièrement de nos jours, une croyance qui attache au nombre trois une vertu mystique encore plus puissante et plus spécialement efficace dans sa connexion avec les cérémonies religieuses.]

»QUATRE ou la tétrade, comme première puissance mathématique, est aussi l'un des éléments principaux; il représente la vertu génératrice, de laquelle dérivent toutes les combinaisons; c'est le plus parfait des nombres; c'est la racine de toutes choses. Il est saint par sa nature, puisqu'il constitue l'essence divine en rappelant son unité, sa puissance, sa bonté, sa sagesse, quatre perfections qui caractérisent particulièrement Dieu. Aussi les Pythagoriciens juraient par le saint quartenaire donnant à l'ame humaine éternelle nature.

»Le nombre CINQ ou la pentade a une force particulière dans les expiations sacrées; il est tout; il arrête l'effet des venins et est redoutable aux mauvais génies.

»Le nombre SIX ou l'exade est un nombre heureux, et il tire son mérite de ce que les premiers sculpteurs ont partagé la figure en six modules; mais, selon les Chaldéens, c'est parce que Dieu a créé le monde en six gahambars.

»SEPT ou l'eptade est un nombre très-puissant soit en bien soit en mal. Il appartient particulièrement aux choses sacrées.

»Le nombre HUIT ou l'octade est le premier cubique, c'est-à-dire carré en tous sens comme un dé, procédant du deux pour son pied, nombre qui est non-pair; aussi l'homme est-il carré, singulier et parfait. Fiat lux.

»Le nombre NEUF ou l'ennéade, étant le multiple de trois, doit être réputé sacré.

»Enfin, le nombre DIX ou la décade est la mesure de tout, puisqu'il contient tous les rapports numériques et harmoniques. Comme réunion des quatre premiers nombres, il joue un rôle éminent, puisque toutes les branches des sciences, toutes les nomenclatures fondamentales en émanent et y rentrent[67].»

[Note 67: «Parmi ces diverses idées (sur les nombres), a dit un savant moderne, et une foule d'autres analogues qui, faute d'ouvrages originaux et de développements, sont de véritables énigmes, il faut remarquer cependant deux points importants: 1º Pythagore sentit qu'il y a deux sortes d'UNITÉS ou monades, l'une réelle, primitive, vraiment élémentaire; l'autre fictive, secondaire, collective, et à l'aide de laquelle des milliers de monades primitives se réunissent en un faisceau unique; 2º le premier, il sentit l'accord de toutes les parties de l'univers et disait que le monde était une harmonie, substituant au mot To Pan, le grand tout, que l'on employait pour désigner l'univers, le mot Kosmos, l'ordre. Ces deux idées le conduisirent à des notions élevées sur la Divinité elle-même qu'il regardait comme une intelligence suprême, immense, ordonnatrice universelle. Quoiqu'on ne sache pas d'une manière certaine qu'il ait donné formellement cette conséquence, comme le fit depuis Anaxagore, il n'est cependant guère possible d'en douter; seulement il est à croire qu'il ne le fit qu'avec mystère, et ne la communiqua qu'aux adeptes de sa doctrine. Il voyait dans l'ame humaine, une partie de l'intelligence divine, et la distinguait nettement de la matière, faisant de celle-ci la source des penchants honteux et des passions vicieuses.»]

Nous nous bornons à cette courte indication du système de Pythagore sur les nombres; il serait trop long de détailler toutes les qualités et propriétés arithmétiques, physiques, théologiques et morales qu'il attache à chaque nombre depuis un jusqu'à dix. Ce que nous venons de rapporter suffit pour donner une idée de ses hautes, vastes et creuses spéculations en ce genre.

Puisqu'il est ici question du nombre dix, nous allons donner, en passant, un petit tableau dressé par Pythagore des dix choses qu'il regardait comme bonnes, et des dix qu'il regardait comme mauvaises. C'est le vieil historien Scipion Dupleix qui va nous le fournir dans un petit bouquin de sa façon, intitulé: Ethique ou Philosophie morale; Genève, 1643, petit in-8º. Il l'annonce ainsi:

«Pythagoras distinguoit les choses bonnes d'avec les mauvaises et en mettoit dix d'une part et autant de l'autre, selon la description suivante:

«LES DIX CHOSES BONNES. «LES DIX CHOSES MAUVAISES.

» 1º Le finy. » 1º L'infiny. 2º Le non-pair. 2º Le pair[68]. 3º L'un. 3º La pluralité. 4º Le dextre. 4º Le sénestre. 5º Le masle. 5º La femelle. 6º Le reposant. 6º Le meu (mû). 7º Le droit. 7º Le courbé. 8º La lumière. 8º Les ténèbres. 9º Le bien. 9º Le mal. 10º Le quarré.» 10º L'oblong.»

[Note 68: Nous avons oublié, à l'article précédent sur les nombres, de dire que, selon les Pythagoriciens, le nombre pair était femelle et l'impair était mâle; voilà pourquoi, à Rome, on imposait le nom aux enfants mâles le neuvième jour de leur naissance, et aux filles le huitième.--Autre raison pour laquelle on nommait les filles le huitième jour: c'est que le nombre huit, comme nous l'avons dit, est le premier cube, et qu'il convient, selon l'expression du vieil Amyot, que «la femme, ne plus ne moins qu'un dé, soit ferme, gardant la maison, et difficile à remuer.»]

On avouera que la conception de ce petit tableau, du moins comme nous le présente S. Dupleix, n'a pas dû ajouter infiniment à la haute renommée du philosophe de Samos.

PRÉCEPTES DIÉTÉTIQUES.

Si nous ne nous accommodons pas beaucoup des symboles de Pythagore, de ses nombres et de son tableau moral, nous sommes obligé de convenir que nous serons encore moins tenté de nous conformer à ses préceptes diététiques. On peut certes assurer qu'ils n'ont rien de commun avec ceux qui sont si agréablement consignés dans la Gastronomie de Berchoux, et dans la Physiologie du goût de Brillat-Savarin, deux aimables auteurs dont la perte récente a dû sincèrement affliger les amis des lettres et de la bonne chère. Nous doutons qu'à leur arrivée dans l'Elysée, notre vieux philosophe leur ait fait grand accueil, car c'était le plus pauvre homme du monde sous le rapport gastronomique; on va en juger. Ce n'est pas que, dans ses recommandations diététiques, il ne débute par un principe fort raisonnable et très-vrai. «La conservation de la santé, dit-il, dépend d'une juste proportion entre le travail, le repos et la diète.» Mais en dirons-nous autant des préceptes suivants?

»Il faut s'interdire le vin et les viandes[69].

[Note 69: Cependant Aristoxène prétend qu'il permettait de manger toutes sortes d'animaux, excepté le bœuf, qui sert au labourage, le bélier et la brebis. «Mais lui ne vivait, dit Diogène-Laërce, que de miel et de quelques légumes crus ou bouillis qu'il mangeait avec du pain; il ne buvait jamais de vin.»]

»Il ne faut pas rompre le pain, parce qu'anciennement les amis se réunissaient pour le manger ensemble.

»Il ne faut point manger de poisson, surtout du rouget, de la sèche et du surmulet.

»Il y a autant de mal à manger des fèves qu'à manger la tête de son père ou de sa mère[70].

[Note 70: Voyez dans les Stromates de St. Clément d'Alexandrie, liv. III, un vers grec qui rend cette pensée. Mais est-il certain que Pythagore a lui-même donné ce précepte? Le savant auteur du Voyage d'Anacharsis n'est point de cet avis. Il dit, chap. 75, que ce philosophe n'attachait aucun mérite à l'abstinence des fèves, et même qu'il en faisait usage dans ses repas, mais que ses disciples condamnèrent ce légume, parce qu'il produit des flatuosités et autres effets nuisibles à la santé. Leur opinion, conforme à celle des plus grands médecins, a prévalu, et ils en firent une loi au nom de leur maître.

L'école de Salerne dit:

Manducare fabam timeas, facit illa podagram.

Plutarque donne un autre motif du précepte prohibitif des fèves; c'est, dit-il, une recommandation de ne point s'entremettre dans les affaires du Gouvernement, parce qu'autrefois on donnait les voix avec les fèves pour l'élection des magistrats.

D'autres prétendent que les fèves sont aphrodisiaques, et que c'est la cause de leur proscription.

Quant à Cicéron, il insinue que les fèves, en échauffant trop, nuisent aux fonctions divinatoires; opinion qui nous semble ne pas faire grand honneur au célèbre orateur.]

»Abstiens-toi de manger du coq blanc par quatre raisons: 1º cet animal est sous la protection de Jupiter; 2º la couleur blanche est le symbole des bonnes choses; 3º le coq est consacré à la lune; 4º il annonce les heures.

»Ne te nourris ni du cœur, ni de la cervelle des animaux; les œufs, les ovipares sont également défendus; il en est de même de la mauve et de la mûre.

»Le pain et le miel, le pain de millet avec le chou crud ou cuit, telle doit être la nourriture du sage.

»Il n'y a point de meilleur préservatif que le vinaigre.»

Etc., etc., etc., etc.

Il faut convenir que voilà une triste cuisine dont les maigres préceptes ne pouvaient guère sortir que d'un cerveau-creux absorbé dans les plus hautes spéculations de la philosophie. Il est vrai qu'on assure que ce sublime génie a été, comme beaucoup d'hommes célèbres, nourri, tout en naissant, d'une manière merveilleuse, sans doute par la faveur des Dieux[71]; il n'a eu pour nourrice, dit-on, qu'un peuplier qui lui a prodigué un suc distillant en guise de lait. C'est sans doute à cette frugale nourriture qu'il faut attribuer son goût pour la sobriété et la bizarre sévérité de ses préceptes culinaires. En vérité, l'imagination des Grecs était féconde en folles sornettes.

[Note 71: Parmi ces illustres personnages privés du sein maternel, on compte:

Le roi HABIS, qui a été nourri par une biche; CYRUS, qui l'a été par une chienne; SÉMIRAMIS, par des colombes; MIDAS, par des fourmis; HIÉRON et PLATON, par des abeilles; PÉLIAS, par une jument; ATALANTE, par une ourse; ESCULAPE, par une chèvre; RÉMUS et ROMULUS, par une louve. ]

Nous avions recueilli beaucoup d'autres renseignements marqués au coin d'une certaine singularité dans ce qui nous reste de Pythagore, mais il faut se borner; nous nous reprocherions cependant de ne pas dire un mot de la métempsycose[72], singulière idée qu'il a mise à la mode, de son temps. C'était le résultat du système général qu'il s'était formé, ou que plutôt il avait adopté sur l'univers. Il pensait que le monde avait une ame intelligente, et que l'ame de cette machine immense était l'Ether, et que de cette ame créatrice sortaient toutes les ames particulières. Mais celles-ci erraient long-temps dans les airs, cherchant des corps auxquels elles pussent s'attacher, et prenant au hasard les premiers qu'elles rencontraient. Elles étaient bien plus pressées encore de s'incorporer quand elles s'échappaient de nos dépouilles mortelles. Tel est le principe de la métempsycose ou transmigration des ames. Aussi notre sage se vantait-il de se rappeler par quels corps son ame avait passé avant d'arriver à celui qui s'appelait alors Pythagore. Sa mémoire ne remontait guère qu'à environ l'an 35 avant le siége de Troie, qui a commencé l'an 1218 avant J.-C. A cette époque, il était Ethalidès, ce fils de Mercure et d'Eupolème, qui fut le héraut des Argonautes; ensuite il fut Euphorbe, le même qui, au siége de Troie, fut blessé par Ménélas. Du corps d'Euphorbe, il passa dans celui d'Hermotime, ce singulier personnage dont l'ame se séparait de temps en temps de son corps, qu'elle laissait à demi-vivant, pour aller voir ce qui se passait dans des pays fort éloignés. A la mort d'Hermotime, son ame passa dans celui d'un pêcheur dont il ne cite pas le nom. Enfin elle arriva dans le corps qu'il avait au moment où il débitait ces rêveries, qu'Horace, épit. 1re, liv. II, a bien raison d'appeler somnia pythagorea. Il était tellement préoccupé et persuadé de la vérité de son système de transmigration, que passant un jour dans la rue près d'un homme maltraitant outre mesure son chien qui jetait des cris lamentables: «Arrêtez, arrêtez, lui cria Pythagore, ne frappez plus; c'est l'ame infortunée d'un de mes amis, je le reconnais à sa voix.»

[Note 72: Ce mot vient du grec méta, qui marque changement, d'én, en, et de psuché, ame; c'est-à-dire passage de l'ame, d'un corps dans un autre. Ce système, que Pythagore avait pris des anciens brahmes, est encore existant dans une partie de l'Indostan et de la Chine. Il faut cependant dire que Pythagore n'a point parcouru les régions de la Haute-Asie; mais il a connu les sciences que l'on y cultivait, et les doctrines que l'on y enseignait.]

On conjecture que notre sage est né dans l'île de Samos vers l'an 585 av. J.-C. Sa vie avait été écrite par sa femme Théano, puis par Aristoxène, Hermippe, Lycon, Modérat de Gades, etc.; mais il ne reste rien de ces différentes biographies. Nous ne possédons que celle qu'a donnée Diogène-Laërce, qui n'inspire pas grande confiance, et celles de Porphyre et Jamblique, qui n'en méritent pas davantage, ayant voulu rapporter à notre philosophe l'origine de leur secte. On regarde cependant comme certain que Pythagore a beaucoup voyagé; il a parcouru la Grèce et est allé chez les Egyptiens où il est resté 22 ans; c'est là qu'il s'est instruit de leurs mystères; on dit qu'il y fut fait prisonnier par Cambyse, qui l'envoya à Babylone où il eut un grand commerce avec les mages, les Chaldéens, et même, ajoute-t-on, avec Ezéchiel. A son retour dans sa patrie, l'ayant trouvée opprimée par un tyran, il alla s'établir à Crotone dans la Grande Grèce (Crotone était située dans la Calabre Citérieure, au royaume de Naples.) Il y enseigna publiquement la morale aux enfants, ensuite aux jeunes gens, aux sénateurs de Crotone, puis par leur ordre aux femmes. Il y fonda un institut célèbre; son but, en l'établissant, paraît avoir été de former une espèce d'ordre, de communauté ou de congrégation, qui pût être dépositaire des sciences et conservatrice de la pratique des bonnes mœurs. Ses disciples vivaient en commun, soumis à un régime sévère et distribués en différentes classes. Aucun vœu n'était exigé d'eux; mais s'il arrivait qu'un se retirât, aussitôt ses frères lui dressaient un cénotaphe comme étant mort à la perfection. Quoique son institut ait produit de très-grands hommes, il ne s'en attira pas moins la haine de la populace, et il fut dissous; on prétend même que le philosophe vit la fin de son institution. Pendant son long séjour à Crotone, il avait épousé Théano qui lui donna deux fils et plusieurs filles, et qui présida son école après sa mort dont la date est aussi incertaine que celle de sa naissance. Les uns le font mourir à 80 ans, et les autres à 104 ans, victime de la jalousie, de la stupidité et de la férocité des Crotoniates.

On assure que Pythagore joignait aux qualités de l'ame et de l'esprit une prestance imposante; une espèce de majesté empreinte sur son front et dans ses manières, l'austérité de sa vie, sa frugalité, son costume même composé d'une simple tunique blanche, inspiraient le respect. Ses discours excitaient l'admiration la plus vive; on accourait en foule autour de lui. D'Herbelot dit, dans sa Bibliothèque orientale, d'après Ben-Euschem, qu'il jeûnait, priait beaucoup, et que jamais on ne l'avait vu ni rire, ni pleurer, avant adopté pour devise: Khaif la jedoum scherir la jedoum, «Ni le bien ni le mal n'ont pas longue durée.» Alors il regardait comme indigne d'un vrai philosophe de paraître affecté de l'un ou de l'autre et de le manifester par des démonstrations extérieures.

Il est des écrivains, (entre autres Th. Stanley, dans son Histoire des philosophes de toutes les sectes, en anglais, Londres, 1687, in-fol., et en latin, Lipsiæ, 1711, 2 vol. in-4º), qui ont prétendu que Pythagore était juif d'origine; d'autres, tels que le R. P. Tessier, religieux carme, très-passionné pour l'antiquité de son Ordre, vont plus loin; ils avancent que notre philosophe, juif d'origine, a été longtemps au Mont-Carmel, qu'il y a reçu l'éducation des Carmes, et qu'ayant fondé un couvent de cet Ordre à Crotone, il en est devenu le supérieur. (Voyez la Vie du R. P. Pythagore, Carme, dans l'ouvrage intitulé Ordres monastiques, (par l'abbé Musson). Berlin, 1751, 5 vol. in-12, t. I, pp. 141-201. On y trouvera aussi la vie du R. P. Isaïe, du R. P. Jérémie, du R. P. Ezéchiel, du R. P. Numa, second roi de Rome, du R. P. Daniel, etc., tous religieux carmes.)

Jean Frédéric Mayer, savant théologien protestant, mort en 1712, auteur de plusieurs dissertations assez singulières, a eu la bonhomie d'en consacrer une à cette question: Utrum Pythagoras judæus fuerit, an monacus carmelita?

Trève à ces bagatelles qui ont trop occupé certains êtres singulièrement organisés, et finissons par un mot sur les ouvrages que l'on a attribués à notre philosophe. L'opinion la plus juste et la plus accréditée à cet égard est celle qui soutient qu'il n'a rien laissé par écrit. C'est l'avis de S. Augustin qui, dans son De consensu evangelist., lib. I, cap. VII, dit: Pythagoras, quo in illa contemplativâ virtute nihil tunc habuit Græcia clarius, non tantum de se, sed nec de nullâ re aliquid scripsisse perhibetur. Cependant quelques écrivains, dont la plupart sont antérieurs à saint Augustin, lui en attribuent plusieurs, qui, à dire vrai, ne sont plus connus que par leurs titres. On en compte jusqu'à douze ainsi désignés:

1º Un Livre du monde en général, dans lequel il expliquait la fabrique, l'harmonie et la proportion de cette vaste machine.

2º Un Livre des cieux, où il prouvait que le soleil, la lune et les autres planètes, ainsi que les étoiles, étaient autant de mondes habités par des créatures intelligentes.

3º Un calcul astronomique, dans lequel il marquait exactement la distance de chaque planète à la terre: celle de la lune était de 126,000 stades; celle du soleil de 252,000; et de la terre aux signes du zodiaque, il comptait 378,000 stades. (Le stade équivaut à environ 189 de nos mètres.)

4º Un Cours de musique, où il traitait à fond de l'harmonie céleste. Il composait ainsi son diapason: Distance de la Lune à la Terre, 1 ton; de la Lune à Mercure, 1/2 ton; de Mercure à Vénus, 1/2 ton; de Vénus au Soleil, 1/2 ton; du Soleil à Mars, 1 ton; de Mars à Jupiter, 1/2 ton; de Jupiter à Saturne, 1/2 ton; et de Saturne aux douze Signes, 1 ton 1/2; en tout 7 tons.--Nicomaque prétend, dans son Isagoge arithmet., que Pythagore a été amené à déterminer les rapports mathématiques des intervalles musicaux, par le fait suivant. Passant devant un atelier de forgerons, il avait entendu et observé que les sons des marteaux formaient la quarte, la quinte et l'octave, et il reconnut que les poids de ces marteaux étaient dans les rapports de 3/4, de 2/3, et de 1/2. C'est cette détermination calculée de l'harmonie des sons, qui distinguait l'école musicale de Pythagore de celle d'Aristoxène qui prétendait au contraire que les sons étaient seuls juges des rapports harmoniques.

5º Un livre des Antipodes, dont il admettait l'existence. (Il était plus avancé qu'on ne l'était à Rome au XVIIe siècle, du temps de Galilée, mort à Rome en 1642, à 78 ans.)

6º Un Dictionnaire des cas de conscience, (composé sans doute dans sa cellule, au couvent de Crotone).

7º Un Traité sur l'ame de l'homme, où il prouvait sa spiritualité et son immortalité.

8º Un recueil de Dissertations sur la métempsycose, système dont il expliquait, dit-on, toutes les difficultés.

9º Un livre sur la manière de parler par signes.

10º Un recueil de symboles et de préceptes, sans doute ceux dont nous avons tâché de donner une idée dans cet opuscule.

11º Les Vers dorés, seul ouvrage existant qui porte son nom, mais qui n'est point de lui; on ignore dans quel temps il a été composé. Ce livre, quoi qu'il en soit, est, sous le rapport moral, un monument admirable, et qui commande encore la vénération. Les signes d'une haute antiquité qui y sont empreints ne permettent guère de douter qu'ils ne renferment les traditions essentielles de cette école. VOY. les Vers dorés de Pythagore, expliqués et traduits pour la première fois en vers eumolpiques français, précédés d'un discours sur l'essence et la forme de la poésie chez les principaux peuples de la terre, etc., par Fabre d'Olivet; Paris, 1813, in-8º.

12º Enfin un Traité de la piété.

Il est bien reconnu qu'aucun de ces ouvrages n'est de Pythagore; mais il est présumable que ses disciples ayant recueilli scrupuleusement ses leçons et sa doctrine en auront publié différents traités sous son nom, lesquels ont tous disparu sous la faux du temps, excepté les Vers dorés.

CINQUIÈME OBJET.

SINGULARITÉS NUMÉRIQUES

SUR DIVERSES PROPRIÉTÉS DU NOMBRE NEUF.

On a attribué à un anglais nommé M. Will. Green, mort, je crois, en 1794, la découverte d'une singulière propriété du nombre 9[73]; mais elle n'est nullement de lui; elle appartient à notre célèbre Fontenelle, mort presque centenaire, le 9 janvier 1757[74]. Cette propriété du nombre 9 consiste en ce que, multipliant ce nombre par 2, par 3, par 4, par 5, par 6, par 7,par 8, par 9, etc., on trouvera que les chiffres composant le produit de chacune de ces multiplications, additionnés ensemble, donneront toujours 9. Ainsi:

[Note 73: Voyez un petit Choix de curiosités, trad. de l'anglais, Paris, 1822, in-12, fig., p. 115.]

[Note 74: Voyez le Traité de l'opinion de Legendre, 4e édition, Paris, 1758, 9 vol. in-12, tom. IX, p. 231.]

2 fois 9 font 18.--1 et 8 font 9. 3 fois 9 font 27.--2 et 7 font 9. 4 fois 9 font 36.--3 et 6 font 9. 5 fois 9 font 45.--4 et 5 font 9. 6 fois 9 font 54.--5 et 4 font 9. 7 fois 9 font 63.--6 et 3 font 9. 8 fois 9 font 72.--7 et 2 font 9. 9 fois 9 font 81.--8 et 1 font 9.

Nous pourrions prolonger à l'infini ces multiplications et additions, et nous trouverions que les chiffres des produits, additionnés entre eux, donnent toujours 9 ou le multiple de 9, tels que 108, 117, 126, 135, 144, 153, 1008, 1017, etc., etc., etc.; propriété dont jouit seul le chiffre 9.

M. de Mairan a encore découvert une autre propriété singulière du même nombre 9. Si l'on change l'ordre des chiffres qui expriment un nombre, la différence entre ces deux nombres changés d'ordre, sera toujours 9. Par exemple, je prends le nombre 21, je change de place ces deux chiffres, j'aurai 12; eh bien! la différence qui existe entre 12 et 21 sera 9; de 52 je fais 25, la différence entre ces deux nombres sera 27 multiple de 9. Le nombre 13 renversé m'offre 31; la différence entre ces deux nombres est 18 ou 2 fois 9. Etc., etc.

Bien plus, cette propriété qui se voit entre deux nombres ainsi changés se retrouve encore entre les puissances quelconques de ces mêmes nombres: prenons pour exemple 21 et 12; le quarré de 21 sera 441, et le quarré de 12 sera 144; eh bien! leur différence 297 sera un multiple de 9; et de plus, les chiffres des deux nombres exprimant ces puissances, additionnés entre eux, présentent encore chacun 9. Passons au cube, celui de 21 est 9261, et celui de 12 est 1728; leur différence 7533 sera encore un multiple de 9, et cependant ils ne sont point formés des mêmes chiffres. Toutes les autres puissances de 21 et de 12 suivront toujours la même règle.

PROPRIÉTÉ DU NOMBRE TRENTE-SEPT.

Le nombre 37, multiplié par 3 ou par un multiple de 3 jusqu'à 27, a la propriété de donner toujours pour produit trois chiffres absolument semblables. Il résulte de la connaissance de cette propriété une grande facilité pour faire ou plutôt pour abréger la multiplication du nombre 37, par 3, par 6, par 9, par 12, etc., jusqu'à 27. Cette facilité consiste à ne faire que la multiplication du premier chiffre du multiplicande par le premier chiffre du multiplicateur; aussitôt qu'on aura placé le chiffre des unités de cette première opération partielle, il sera inutile de passer à la seconde; il suffira d'écrire deux fois à la gauche de l'unité trouvée, un chiffre qui lui soit semblable, tant pour les dixaines que pour les centaines; et l'on peut être sûr que l'opération est exacte, c'est-à-dire que les trois chiffres semblables sont bien le vrai produit de la multiplication, et de plus l'addition entre eux des chiffres de chaque produit ramène toujours à l'énoncé du multiplicateur. C'est ce que va prouver un petit tableau des résultats de la multiplication du nombre 37, par 3, 6, 9, etc., jusqu'à 27:

37 multiplié par 3, donne 111. 3 fois 1 = 3. 37 multiplié par 6, donne 222. 3 fois 2 = 6. 37 multiplié par 9, donne 333. 3 fois 3 = 9. 37 multiplié par 12, donne 444. 3 fois 4 = 12. 37 multiplié par 15, donne 555. 3 fois 5 = 15. 37 multiplié par 18, donne 666. 3 fois 6 = 18. 37 multiplié par 21, donne 777. 3 fois 7 = 21. 37 multiplié par 24, donne 888. 3 fois 8 = 24. 37 multiplié par 27, donne 999. 3 fois 9 = 27.

Mais cette propriété n'a lieu que pour les multiplications de 3 à 27.

COURS DE GÉOMÉTRIE EN VERS.

Il nous est tombé sous la main une espèce de poëme qui nous a paru digne de figurer dans notre Recueil, soit par le choix du sujet qui prête tant à l'harmonie, soit par la manière heureuse dont l'auteur s'en est tiré. En effet, essayer de revêtir des charmes de la poésie les définitions et les détails élémentaires de la géométrie est une entreprise peu commune, bien digne de piquer la curiosité et de fixer l'attention des jeunes adeptes dans la science des lignes droites et des lignes courbes. C'est ce qu'a exécuté avec succès un digne professeur de mathématiques dans sa Géométrie en vers techniques; Paris, 1801, in-8º de 18 pag., avec cette épigraphe incontestable:

Rien n'est beau que le vrai.

L'ouvrage est divisé en petits chants ou chapitres avec ces titres anacréontiques: polygones, lignes proportionnelles, surfaces, plans, solides, etc. On va juger du talent poétique de l'auteur, dès le début de son livre. L'épître dédicatoire est ainsi conçue:

Chers géomètres de Juilly, Pour qui mon cœur est tout rempli De bienveillance et de tendresse, C'est à vous que ceci s'adresse, C'est à vous que j'offre mes vers. Ils ne vous rendront point pervers. La rime en est quelquefois dure, Mais la vérité, toujours pure; C'est là leur seule qualité; C'est là leur unique beauté.

Il vous faudra quelque courage Pour apprendre un pareil ouvrage; Mais enfin vous l'avez promis, Souvenez-vous en, mes amis.

Passons au corps de cette œuvre didactique, et voyons comment le poète allie le compas d'Euclide à la lyre d'Apollon, et comment il fait disparaître les épines de la géométrie sous les roses du Parnasse; par exemple, quoi de plus coulant que ces vers!

L'angle dont le sommet à la courbe se rend, A moitié des degrés de l'arc que[75] qu'il comprend; Lorsqu'il est au-dehors, le cas devient complexe, Du concave moitié, moins moitié du convexe.

[Note 75: L'auteur a soin de prévenir que l'orthographe de ce mot est une licence. Autrefois on écrivait avecque; pourquoi, en cas de besoin, n'écrirait-on pas arcque? C'est très-conséquent.]

Et ceux-ci:

Mais par cuber le prisme il faut que l'on procède; Il en est un nommé parallélipipède.

On conviendra que, pour ne pas retenir ces vers aussi facilement que ceux de Racine, il faudrait qu'un élève fût bien dépourvu d'oreille, de mémoire et de goût.

C'est surtout dans le chapitre des lignes proportionnelles, que le poète, parlant du triangle rectangle, se surpasse:

Le triangle rectangle et son hypothénuse Ont des propriétés que pas un ne récuse; La perpendiculaire allant à l'angle droit, De nous les démontrer aura bientôt le droit. En deux extrêmes parts coupant l'hypothénuse, C'est un terme moyen dont au besoin l'on use. Les deux côtés de plus sont moyens en tout temps Entre l'hypothénuse et chacun des segments: Les cordes ont reçu le don non équivoque De se couper toujours en raison réciproque; Sécantes qui font angle en un point mitoyen, Font chacune un extrême et chacune un moyen, Ou réciproques sont aux parts extérieures: Les plus claires raisons sont toujours les meilleures.

Rien de plus juste; et comme le lecteur sera peut-être aussi d'avis que, pour certains ouvrages, les plus courts extraits sont toujours les meilleurs, nous terminons ici ce que nous avions à dire de cette géométrie en vers, et de son auteur, M. Desr..., qui sans doute maniait plus habilement la craie sur le tableau, que la lyre au bas du Parnasse.

Voici encore des vers qui sont à peu près du même genre, mais d'une application différente.

VERS TECHNIQUES

RELATIFS AU RAPPORT DU DIAMÈTRE DU CERCLE A SA CIRCONFÉRENCE EXPRIMÉE EN DÉCIMALES.

Si le diamètre d'un cercle est exprimé par le chiffre 1, sa circonférence le sera par le chiffre 3 suivi d'une série indéterminée de décimales dont on se borne à donner ici les 35 premières ainsi qu'il suit:

3,14159,26535,89793,23846,26433,83279,50288, etc., etc.[76]

[Note 76: Après Ludolphe Van-Ceulen, Lagni et Machin, Callet a poussé l'approximation du calcul jusqu'à la 154e décimale. (Voyez Tables portatives de logarithmes de Callet, p. 96; édition stéréotype, Paris, Didot, 1795.)]

Comme il peut arriver que l'on ait besoin de ce rapport qui ne se trouve pas dans toutes les tables de logarithmes, on a imaginé de composer les vers techniques suivants dans lesquels le nombre des lettres de chaque mot exprime successivement les chiffres du rapport:

3 1 4 1 5 9 2 6 5 3 5 Que j'aime à faire apprendre un nombre utile aux sages!

8 9 7 9 Immortel Archimède, artiste ingénieur,

3 2 3 8 4 6 2 6 Qui de ton jugement peut priser la valeur?

4 3 3 8 3 2 7 9 Pour moi ton problème eut de pareils avantages,

5 0 2 8 8 Tirez circonférence[77] au diamètre, etcætera.

[Note 77: Le mot circonférence, composé de plus de neuf lettres, signifie 0.]

Nous avons dit dans la note précédente que Callet avait poussé le calcul jusqu'à la 154e décimale, parce qu'il dit lui-même que Ludolphe Van-Ceulen en avait d'abord calculé les 35 premiers chiffres; que long-temps après lui Machin en avait trouvé 100, et que Lagni en avait porté le nombre à 128. Or comme Callet donne une suite de 154 décimales, nous en concluons que c'est lui qui a ajouté celles qui surpassent la 128e.

Callet fait observer que «Adrien Metius, contemporain de Ludolphe Van-Ceulen, ayant exprimé le diamètre 113, avait trouvé pour la circonférence un nombre beaucoup plus proche de 355 que de 354; ce nombre est 35499997.» Il ajoute que «le rapport de 113 à 355 est aussi exact que celui de 1 à 3,1415926; et que ce qui le rend précieux, c'est la propriété qu'il a de se graver aisément dans la mémoire. Si vous écrivez deux fois de suite et suivant leur ordre, les trois premiers nombres impairs 1, 3, 5, vous aurez un nombre de six chiffres (113355) dont les trois premiers, 113, seront le diamètre, et les trois derniers, 355, exprimeront la circonférence.»

VERS MNÉMONIQUES.

Cette sorte de vers sert, dans sa construction resserrée, à aider et à soulager la mémoire; nous rapporterons seulement les deux suivants, l'un très-simple et l'autre fort baroque; ils suffiront pour faire connaître ce genre.

1º Sur la Passion.

Cœna, Hortus, Caïphas, Pilatus, Cruxque, Sepulchrum.

Voilà bien l'indication de toutes les principales circonstances de la Passion.

2º Sur les conciles œcuméniques.

Nicoe cacoco nicola lalala luluvi flotri.

Si nous séparons ainsi toutes les syllabes de ce prétendu vers:

Ni Co E Ca Co Co Ni Co La La La La Lu Lu Vi Flo Tri,

nous trouverons que chacune de ces syllabes forme les initiales du nom des dix-sept Conciles généraux reconnus par le Saint-Siège, et dont voici la liste chronologique:

CONCILES. DATE DE LEUR DURÉE.

I. De NICÉE (Le 1er) Du 19 juin au 25 août 325. II. De CONSTANTINOPLE (Le 1er) Du mois de mai au 30 juillet 381. III. D'EPHÈSE Du 22 juin au 31 juillet 431. IV. De CALCÉDOINE Du 25 octobre au 451. V. De CONSTANTINOPLE (Le 2e) Du 6 mai au 2 juin 553. VI. De CONSTANTINOPLE (Le 3 e) Du 7 nov. 680, au 16 sept. 681. VII. De NICÉE(Le 2e) Du 24 sept. au 23 octobre 787. VIII. De CONSTANTINOPLE (Le 4e) Du 5 oct. 869 au 28 fév. 870. IX. De LATRAN (Le 1er) Du 18 mars au 5 avril 1123. X. De LATRAN (Le 2e) Du 20 avril au 1139. XI. De LATRAN (Le 3e) Du 5 au 19 mars 1179. XII. De LATRAN (Le 4e) Du 11 au 30 novembre 1215. XIII. De Lyon, Lugdunense (Le 1er) Du 28 juin au 17 juillet 1245. XIV. De Lyon, Lugdunense (Le 2e) Du 7 mai au 17 juillet 1274. XV. De VIENNE en Dauphiné Du 16 octob. 1311 au 3 avril 1312. De Constance (non reconnu) Du 6 nov. 1414 au 22 avril 1418. De Bâle (non reconnu) Du 23 juillet 1431 au mai 1443. XVI. De FLORENCE Du 26 févr. 1439 au 26 avril 1442. XVII. De Trente, Tridentinum Du 15 déc. 1545 au 3 déc. 1563.

Le comte de Guibert, auteur de l'Essai de statistique, n'avait pas besoin de recourir aux vers mnémoniques pour entretenir sa mémoire; la sienne était heureuse et si étonnante qu'il ouvrait un livre, et y jetant un coup d'œil plus rapide que l'éclair, il retenait jusqu'à six lignes qu'il répétait mot à mot; il avouait cependant qu'il cédait le pas à une personne de sa connaissance à qui l'on faisait lire six vers, et qui, fermant aussitôt le livre, disait immédiatement combien il y avait de mots, de syllabes et de lettres dans ces six vers. Nous avons en portefeuille une Bibliographie mnémonique qui renferme une infinité de prodiges de mémoire, tant anciens que modernes; les Cyrus, les Cynéas, les Mithridate, les Hortensius, les Accolti, les Grotius, les Neuvillaine, les Crébillon, les abbé Poule, les Delille, etc., etc., n'y sont pas omis.

DE QUELQUES VERS LATINS

DONT LA STRUCTURE A PRÊTÉ AU CALCUL.

Nous avons découvert trois de ces sortes de vers que l'on peut classer parmi les bagatelles amusantes, propres à piquer la curiosité. Le principal mérite de ces vers consiste dans le nombre extraordinaire de manières dont on peut les retourner, c'est-à-dire dont on peut disposer dans un ordre différent les mots qui les composent, sans altérer ni le sens, ni la nature du vers. Plus il y a de monosyllabes dans le vers, plus le résultat du calcul est considérable; c'est tout simple, mais la progression est surprenante. Entrons dans quelques détails historiques et numériques sur chacun de ces trois vers, qui sont tous hexamètres.

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