‹ Le livre des singularitésChapitre 10 sur 67 · IX.

IX.

DES SIGLES.

On entend par sigles des lettres initiales qui, suivies d'un point, et disposées soit isolément, soit avec d'autres, présentent un sens lorsqu'on sait ou que l'on devine les mots dont elles sont les initiales. Nous allons donner différents exemples de sigles dont la signification n'est pas familière à tout le monde.

CROIX DE SAINT BENOIT, VULGAIREMENT APPELÉE LA CROIX DES SORCIERS.

[Illustration]

Cette croix, entièrement composée, comme on le voit, de sigles ou lettres initiales indiquant chacune un mot, a souvent embarrassé les amateurs curieux de deviner la signification de ces mots et le sens attaché à leur série si bizarrement disposée. C'est ce qui a fait appeler très-improprement cette espèce de médaille, la CROIX DES SORCIERS, par des gens qui ne l'étaient guère, par ces esprits faibles et superstitieux qui, dans les siècles précédents, trouvaient de la sorcellerie dans tout ce qu'ils ne comprenaient pas. L'explication que nous allons donner de ces lettres, prouvera combien on était dans l'erreur en attribuant à l'esprit malin ce qui lui était diamétralement opposé.

Commençons par la légende, c'est-à-dire par les lettres insérées dans la partie circulaire de cette pièce; chaque groupe de lettres doit être interprété ainsi qu'il suit:

IHS.--JESUS HOMINUM SALVATOR.; VRS.--VADE RETRÒ SATANA; NSMV.--NUNQUAM SUADEAS MIHI VANA; SMQL.--SUNT MALA QUÆ LIBAS; IVB.--IPSE VENENA BIBAS[57].

[Note 57: Ces deux espèces de vers léonins, ou plutôt ces quatre dernières lignes se retrouvent dans une vieille légende ou histoire superstitieuse de la construction du Pont-au-Diable à Sens, au commencement du XIIIe siècle. Le Diable avait fourni des fonds à l'architecte nommé Guinefort, moyennant la cession de son ame, marchés assez communs dans ces siècles de lumières. Cependant, ce Guinefort, longtemps après, éprouva des remords, et il demanda pardon à Dieu et aux Saints. M. le curé de Sens, touché de son repentir, survint en étole, avec l'eau bénite; puis chassa le Diable et l'exorcisa en prononçant ces paroles qu'il fit répéter au pénitent:

Vade retrò, Satana, nunquam suade mihi vana, Sunt mala quæ libas, ipse venena bibas. Retire-toi, Satan, cesse de me tenter, Garde bien ton poison, je n'y veux pas goûter.

Cette anecdote nous est communiquée par l'estimable et savant M. Théod. Tarbé, de Sens, qui l'a insérée dans l'un de ses curieux almanachs de Sens, année 1837, p. 184-188.]

Voilà pour la légende; passons à la croix dont les lettres placées verticalement sur la tige présentent le sens suivant.

CSSML.--CRUX SACRA SIS MIHI LUX.

Celles qui sont sur les croisillons signifient:

NDSMD.--NUNQUAM DÆMON SIS MIHI DUX.

Enfin les lettres qui sont dans le champ de la pièce se rendent ainsi:

CSPB.--CHRISTUS SIT PERPETUÒ BENEDICTUS!

Telle est l'interprétation des lettres composant la croix de Saint-Benoît, qui, comme on vient de le voir, n'a rien ni de sorcier, ni de diabolique, pas même de poétique, quoiqu'on y trouve la forme de quelques mauvais vers léonins.[58]

[Note 58: Cette croix a été dessinée et gravée, mais sans explication, dans les Epistolæ itinerariæ, de Bruckman, Wolfenbutel, 1742, 1749 et 1756, 3 parties en 1 vol. in-4º, avec beaucoup de fig. dont quelques-unes sont singulières. Deux autres croix plus riches et plus grandes y sont encore gravées. Voy. CENTURIA III. Epist. itin. 47, p. 548, tab. XIV, tab. XVI et tab. XV.]

Les trois premières lettres dont nous avons parlé, IHS, qui sont rendues par JESUS HOMINUM SALVATOR, ont encore une autre interprétation, mais c'est lorsqu'elles forment le monogramme suivant:

† IHS

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