‹ Le livre des singularitésChapitre 22 sur 67 · VII.

VII.

COURS DE RHÉTORIQUE A LA CUILLER,

SUIVI D'UN DÎNER LOGIQUE.

Qui n'a pas connu Sébastien Mercier, auteur quelquefois assez original? Il voulut un jour (en 1794) donner à une jeune et aimable dame, une leçon de rhétorique, dont les sens du goût, de la vue et du tact, fissent à table tous les frais; il l'invita donc à dîner ainsi que son mari.

On sert la soupe et des cuillers de buis; ensuite des petits pois et des cuillers d'étain; bientôt après des fraises et des cuillers d'argent; puis du café avec des petites cuillers en vermeil; et enfin des glaces avec de très-petites cuillers en nacre de perles, ornées d'or. Ce frugal dîner finissant, le savant professeur commença son cours de rhétorique de la manière suivante en expliquant ainsi ces différents emblêmes.

La cuiller de buis signifie la manière modeste et simple dont un orateur doit commencer son discours, c'est l'exorde[89]; la cuiller d'étain annonce qu'il doit entrer en matière, c'est la proposition; les cuillers d'argent expriment que la logique et la rhétorique vont se donner la main, c'est la preuve; le vermeil indique le courageux effort que l'on doit faire pour donner à son ouvrage le plus haut degré d'intérêt, c'est la confirmation; enfin la nacre de perle a pour objet de rappeler qu'un ouvrage doit toujours finir par les plus belles pensées, c'est la péroraison.

[Note 89: Sans doute l'auteur n'entend parler que de l'exorde modéré; car il nous semble que Cicéron ne s'est pas servi de la cuiller de buis de M. Mercier pour apostropher Catilina.]

On avouera que ces applications sont, comme le dîner en question, plus bizarres que justes, on pourrait même dire plus ridicules. Au reste cette allégorie singulière ne doit point nous surprendre, elle provient du grand homme qui a voulu nous prouver à toute force que Newton et Racine étaient des sots. Il n'est pas mort ab intestat; et même sa succession n'a pas mal fructifié.

LE DÎNER LOGIQUE.

Cette niaiserie de Mercier m'en rappelle une autre de même force, que les écoliers faisaient jadis courir dans les pensionnats sous le titre de DÎNER LOGIQUE:

· · ·

LA SOUPE, symbole du PRINCIPE, parce qu'elle est claire et très-claire.

L'ENTRÉE, symbole de l'IDÉE, parce qu'elle est simple et très-simple.

La PORTION, symbole de la CONSÉQUENCE, parce qu'elle est juste et très-juste.

Dans tous les temps, les écoliers ont été peu prodigues d'éloges sur la nourriture dans les pensionnats.

LA DENT D'ARGENT.

La Belgique se distingue quelquefois par des institutions plus ou moins remarquables; en voici une qui peut figurer parmi les plus singulières. C'est la fondation d'un prix accordé à celui qui mangera le plus dans une fête annuelle vouée au culte de la grande chère; nous ne disons pas de la bonne, car l'appétit et la capacité de l'estomac donnent les premiers droits au prix qui est une DENT D'ARGENT.

Voici ce qu'ont annoncé les journaux d'octobre 1837.

«Plusieurs sociétés de Bruxelles, les unes en voiture avec drapeaux et en costume, les autres à pied, sont allées le lundi 2 octobre, à Zellich, sur la route de Gand, pour y faire des dîners suivant l'usage à pareil jour tous les ans. Une DENT D'ARGENT a été décernée au plus fort mangeur. Voilà qui est caractéristique.»

C'est dommage qu'on ne nous ait pas détaillé les prouesses de l'heureux polyphage qui a remporté le prix.

SEPTIÈME OBJET.

QUELQUES LETTRES SINGULIÈRES,

ÉCRITES

PAR DES PAPES, DES ROIS, DES PRINCES, etc.

Nous pourrions commencer cet article par des lettres plus que singulières, à raison de la source dont on les disait et on les croyait émanées dans les premiers siècles de l'Eglise, siècles d'une grande foi, mais souvent d'une crédulité plus grande encore, surtout parmi le peuple. Nous voulons parler des lettres écrites, disait-on, les unes par Jésus-Christ, d'autres par la Sainte Vierge; celles-ci par saint Pierre, celles-là par saint Paul. On en a même vu tomber du ciel, et quelques-unes apportées par des anges. Mais depuis le Xe siècle environ, toutes ces correspondances surnaturelles ont été mises au rang non-seulement des apocryphes, mais même des fables. Ce serait donc abuser de la patience du lecteur que de les lui donner en détail; nous nous contenterons d'indiquer aux curieux quelques ouvrages où ils trouveront les textes de ces différentes pièces, avec les jugements qu'on en a portés.

1º L'une de ces sortes de lettres dont on a le plus parlé, est la réponse que Jésus-Christ fit à Abgare, roi d'Edesse, qui lui avait écrit pour l'inviter à venir résider dans ses Etats. Albert Fabricius a inséré les deux lettres, celle d'Abgare et celle de Jésus-Christ (en grec et en latin), dans son Codex apocryphus Novi Testamenti; Hamburgi, 1719, 9 tom. in-8º. Voy. t. I, pp. 317-319. Nous les avons données en latin et en français, avec quelques détails, dans nos Recherches sur la personne de J.-C. Dijon, Lagier, 1829, in-8º, pp. 40-48.

2º Une réponse de la Sainte Vierge à une lettre de saint Ignace. Voy. le Cod. apocr., t. II, pp. 841-844; ces deux lettres (en latin) sont fort courtes. Celle de saint Ignace a pour inscription: Christiferæ Mariæ, suus Ignatius, et celle de Marie: Ignatio dilecto suo, humilis ancilla Christi Jesu.

3º Une autre lettre de Marie aux Messéniens; elle a pour inscription: Maria virgo, Joachim filia, humillima Dei ancilla, Christi Jesu crucifixi mater, ex tribu Juda stirpe David, Messaniensibus omnibus salutem, et Dei Patris omnipotentis benedictionem. Cette lettre de dix lignes (en latin) porte à la date: Anno filii nostri XLII, nonis julii (7 juillet). Elle est signée MARIA VIRGO; selon d'autres éditeurs, la signature est ainsi énoncée: MARIA quæ suprà, hoc chirographum approbavit; alors ce serait saint Luc qui aurait servi de secrétaire à la Sainte Vierge. VOY. Cod. apocr., t. II, p. 849[90].

[Note 90: On a beaucoup écrit sur cette lettre aux Messéniens; l'un des derniers ouvrages dont elle est l'objet, est intitulé: L'Antica e pia tradizione della sagra lettera della gran madre di Dio vergine Maria, scritta alla nobile città di Messina; illustrata dal P. Pietro Menniti. Roma, stamperia del Bernabò, 1718, in-4º, fig. Il existe un exemplaire de cet ouvrage dans le riche cabinet du savant M. Leber. VOY. le beau Catalogue de sa bibliothèque, nº 99.]

4º Une troisième lettre de Marie, adressée aux Florentins; elle est si courte que nous pouvons la rapporter comme échantillon du style que l'on a prêté à la vierge Marie:

«Florentia Deo et Domino Jesu-Christo filio meo et mihi dilecta. Tene fidem, insta orationibus, roborare patientiâ. His enim sempiternam consequeris salutem apud Deum.» Sans signature. On la croit écrite Anno Christi LXV, année où Florence, dit-on, a embrassé le Christianisme. VOY. Cod. apocr., t. II, p. 852.

5º Une lettre de saint Jean, adressée à un hydropique qui lui avait écrit pour en obtenir sa guérison. La demande et la réponse (en latin) sont fort courtes. L'hydropique fut guéri. VOY. Cod. apocr., t. II, p. 927.

6º La correspondance de saint Paul avec Sénèque; il n'en existe que des débris consistant en quatorze lettres dont huit de Sénèque et six de saint Paul. Ces lettres, dont saint Jérôme et saint Augustin ont parlé, ont été publiées dans un grand nombre d'anciennes éditions, soit des épîtres de saint Paul, soit des œuvres de Sénèque. Elles ont été imprimées pour la dernière fois, en 1719, dans le Cod. apocr., t. II, pp. 892-904. (Nous avons fait un travail assez étendu sur ces lettres dont nous donnons le texte et la traduction française, avec beaucoup de détails historiques et littéraires sur saint Paul, sur Sénèque et sur les controverses dont ces lettres ont été l'objet. Ce travail est inédit.)

7º On cite encore une lettre écrite par Jésus-Christ et apportée du ciel par saint Michel, à un nommé Adalbert, imposteur du VIIIe siècle, qui avait singulièrement fasciné les yeux du peuple; il se disait en relation habituelle avec les anges. Cette lettre avait été trouvée à Jérusalem près d'une des portes de la ville. Baluze l'a publiée dans son appendice aux capitulaires des Rois de la seconde race; et quoique mutilée, elle occupe encore trois colonnes in-folio. Adalbert a été condamné en 744 au Concile de Soissons; et en 745, il a été déposé du sacerdoce au second Concile de Rome; on croit qu'il a fini ses jours en prison. VOY. Cod. apocr., t. I, pp. 309-313.

8º Dans le même VIIIe siècle, le pape Innocent II envoie en France au roi Pépin, une lettre écrite par saint Pierre lui-même et qui fut trouvée à Rome sur son autel. VOY. Cod. apoc., t. II, p. 913. L'Art de vérifier les dates (t. III, p. 294) prétend que ce n'est point une supercherie de la part du Saint-Père, mais que c'est une prosopopée.

Nous ne prolongerons pas davantage cette nomenclature de lettres qui d'ailleurs, si elles étaient rapportées tout au long, n'offriraient guère d'autre singularité que la source divine dont on a prétendu qu'elles émanaient. Comme elles sont toutes supposées, nous ne nous y arrêterons pas davantage, et nous allons passer à d'autres lettres réelles, authentiques et dont le contenu est plus conforme à la nature de notre travail. Nous ne remontons pas au-delà du XIVe siècle. Nous pourrions commencer par les lettres que s'écrivirent en 1301 le pape Boniface VIII et notre roi Philippe-le-Bel, pendant leur déplorable démêlé sur la puissance temporelle, sur la régale, etc.; mais, comme elles sont, de part et d'autre, dans un style peu convenable et que, d'ailleurs, elles ont été publiées avec des détails historiques dans un de nos ouvrages précédents (le Dictionnaire des livres condamnés au feu, Paris, 1806, t. I, pp. 54-55), nous nous abstenons de les rapporter ici. En voici d'autres dont les sujets sont moins graves, sans rien perdre de leurs droits à la singularité:

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