‹ Le livre des singularitésChapitre 23 sur 67 · I.

I.

LETTRE DU PAPE JEAN XXII

A PHILIPPE LE LONG, ROI DE FRANCE.

Ce souverain pontife, nommé Jacques d'Euse, est né à Cahors en 1243; cardinal en 1312, il fut élu pape à Lyon le 7 août 1316 et couronné dans la Cathédrale de cette ville le 5 septembre suivant. C'était un homme de petite taille, mais d'un grand courage, et fort sévère.

La lettre suivante qu'il écrivit au Roi de France, ressemble beaucoup plus à l'admonition que ferait un régent à un petit écolier, qu'à un bref pontifical adressé à un roi: c'est ce qui en fait une vraie particularité singulière. La voici; elle a été écrite d'Avignon en 1317.

«Nous avons appris que, lorsque vous assistez à l'office divin, particulièrement à la messe, vous tournez la tête, vous parlez tantôt à l'un, tantôt à l'autre, sans faire l'attention requise aux prières qui se font pour vous et pour le peuple. Vous devriez aussi, depuis votre sacre, prendre des manières plus graves, et porter le manteau royal comme vos ancêtres. On dit encore que dans vos États le Dimanche est profané et que dans ce saint jour on rend la justice, et même qu'on va jusqu'à faire la barbe et les cheveux[91]; c'est ce que nous vous avertissons de ne point souffrir.....»

[Note 91: Se faire la barbe, ou se faire couper les cheveux, le Dimanche, était alors un péché et un délit civil qui était puni d'une amende dont la moitié était pour le dénonciateur et l'autre moitié appartenait au Roi; en cas de non paiement, la prison était de droit.

A propos de raser la barbe, nous dirons que dans l'Église gréco-russe, il existait jadis un règlement adopté dans un synode, en 1551, qui obligeait les Roskolnicks (sectaires) à laisser croître leur barbe et qui défendait de la couper sous peine de damnation. Voici le texte de l'article prohibitif: «De toutes les hérésies qui doivent encourir l'excommunication, nulle n'est plus criminelle et plus damnable que l'action de se raser. Le sang des martyrs eux-mêmes ne peut racheter un tel péché; et celui qui se rase pour le monde, viole la loi divine et se déclare l'ennemi de Dieu qui l'a créé à son image.»]

Dans la même année que cette lettre fut écrite, 1317, on vit en France un spectacle bien rare et bien terrible. Il s'était formé des conspirations contre ce pape Jean XXII; on rechercha les coupables; Hugues Gérard, évêque de Cahors depuis 1312, fut du nombre; on lui fit son procès, et, par jugement de la Cour séculière, il fut condamné à être traîné publiquement (c'est-à-dire attaché derrière un tombereau sur une claie et traîné jusqu'au lieu du supplice), à être écorché en quelques parties du corps et à être brûlé, ce qui fut exécuté. (VOYEZ l'Art de vérifier les dates, in-8º, tom. III, p. 383.)

Page 1