‹ Le livre des singularitésChapitre 27 sur 67 · V.

V.

LETTRE DE MADAME DE SAINT-ANDRÉ AU PRINCE DE CONDÉ.

Louis I de Bourbon, prince de Condé, né en 1530, se distingua d'abord dans la carrière des armes; mais après la funeste mort du roi Henri II, arrivée le 10 juillet 1559, des mécontentements le jetèrent dans le parti des réformés, et on l'accusa d'être le moteur de la conspiration d'Amboise, qui eut lieu en mars 1560; il fut arrêté et emprisonné à Orléans où était la Cour. Catherine de Médicis et les Guises étaient furieux contre lui; on instruisit son procès qui devait se terminer pour lui de la manière la plus funeste.

C'est dans le cours de ce procès que Mme de Saint-André, qui prenait au Prince un grand intérêt, mais qui ne pouvait pénétrer dans sa prison, lui fit parvenir la lettre amphibologique suivante, où elle l'engage à persister dans ses dénégations au sujet de la conspiration d'Amboise. Cette lettre est symétriquement ainsi conçue:

«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à la mort: aussi bien vous sied-il mal de vous défendre. Qui veut vous perdre est ami de l'État. On ne peut rien voir de plus coupable que vous. Ceux qui par un véritable zèle pour le Roi vous ont rendu si criminel, étoient honnêtes gens et incapables d'être subornés. Je prends trop d'intérêt à tous les maux que vous avez faits en votre vie, pour vouloir vous taire que l'arrest de votre mort n'est plus un si grand secret. Les scélérats, car c'est ainsi que vous nommez ceux qui ont osé vous accuser, méritoient aussi justement récompense, que vous la mort qu'on vous prépare; votre seul entêtement vous persuade que votre seul mérite vous a fait des ennemis, et que ce ne sont pas vos crimes qui causent votre disgrace. Niez avec votre effronterie accoutumée, que vous ayez eu aucune part à tous les criminels projets de la conjuration d'Amboise. Il n'est pas, comme vous vous l'êtes imaginé, impossible de vous en convaincre; à tout hasard recommandez-vous à Dieu.»

Pour avoir le vrai sens de cette lettre, il faut en lire seulement les 1re, 3e, 5e, 7e lignes, etc., jusqu'à la fin. Et alors on y trouvera le sens suivant qui est diamétralement opposé à celui que présente la lettre lue entièrement de suite:

«Croyez-moi, Prince, préparez-vous à vous défendre; qui veut vous perdre est plus coupable que vous. Ceux qui vous ont rendu si criminel, étoient subornés. Je prends trop d'intérêt à votre vie, pour vouloir vous taire un si grand secret. Les scélérats qui ont osé vous accuser, méritoient la mort qu'on vous prépare; votre seul mérite vous a fait des ennemis, qui causent votre disgrace. Niez que vous ayez eu aucune part à la conjuration d'Amboise; il n'est pas possible de vous en convaincre; à Dieu.»

Le procès continua, et, en fin de cause, le Prince fut condamné à perdre la tête; mais la sentence n'était pas encore signée, lorsque la mort de François II, arrivée dans ce moment (le 5 décembre 1560), changea la disposition des esprits. On sollicita la grâce du condamné, et Charles IX arrivant au trône, l'accorda. Il était temps, car on prétend que «la Reine Mère et les Guises, sûrs de la condemnation, avoient mandé à Orléans jusqu'à quarante bourreaux les plus experts du Royaume pour l'exécution du Prince qui ne fut sauvé que par la mort du Roi et le courage de Lhospital.» Cette anecdote est rapportée dans une note, p. 385, de l'Indicateur Orléanais ou Histoire d'Orléans, par M. Vergnaud-Romagnesi, 1830, in-12; mais nous avouons que Mézerai, Daniel, Velly, Anquetil, et plusieurs autres historiens que nous avons consultés, ne mentionnent point ce fait, peut-être imaginé par les ennemis de la Reine Mère.

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