‹ Le livre des singularitésChapitre 26 sur 67 · IV.

IV.

LETTRE D'ANNE BOLEYN, ÉCRITE DANS SA JEUNESSE.

Lorsque Anne écrivit cette lettre, elle ne se doutait guère qu'un jour, pour son malheur, elle monterait sur le trône d'Angleterre. Il paraît qu'elle résidait alors à la campagne, et qu'elle se trouvait accidentellement à Londres, lorsqu'elle adressa la lettre en question à une de ses amies, nommée Marie, restée à la campagne; elle devait être encore fort jeune, puisque cette lettre, dans quelques-uns de ses détails, annonce une naïveté presqu'enfantine. Nous la donnons traduite littéralement en français; elle est sans date, mais nous la présumons écrite vers 1521.

«Ma chère Marie, voilà un mois que je suis à Londres, et je ne trouve pas cette ville fort amusante. On n'y est pas du tout matinal, et il est rare qu'on s'y lève avant dix heures; il est vrai qu'on se couche tard, car il est toujours dix heures du soir avant qu'on puisse se mettre au lit. Je suis déjà fatiguée de cette vie, et je languirais après le moment de retourner à la campagne si je ne restais ici à cause des cadeaux que je reçois.

»Mon excellente mère m'a conduite hier chez un marchand de Cheapside (grande rue de Londres); elle m'a acheté trois chemises neuves[95], à raison de 6 pences (12 s.) l'aune; et je dois recevoir au bal de lord Norfolk une paire de souliers neufs en étoffe qui ont coûté 3 shellings (3 fr. 75).

[Note 95: Il paraît que les chemises, surtout les chemises de toile, étaient encore rares dans ce temps-là (vers 1520), quoiqu'elles fussent connues long-temps auparavant; car dès 1385, une reine de France, la trop fameuse Isabelle de Bavière, femme de Charles VI, fut taxée d'un luxe extraordinaire, parce qu'elle avait deux chemises de toile. On ne portait alors que des chemises de serge, et on les quittait pour se coucher. Cependant nous ne croyons pas que l'usage indécent de coucher sans chemise se fût prolongé jusqu'au règne de Henri III, comme le prétend Mayer dans sa Galerie du XVIe siècle, tom. 1, p. 131. Au reste, notre Dissertation historique sur l'origine et l'usage de la chemise chez les Anciens et les Modernes, offre beaucoup de détails à cet égard.]

»La vie peu régulière que je mène, m'a ôté l'appétit; vous savez qu'à la campagne je déjeûnais d'une livre de lard et d'un pot de bonne bière; à Londres à peine puis-je en prendre la moitié. Il est vrai de dire que j'attends avec impatience l'heure du dîner qui dans les premières maisons est retardée jusqu'après midi[96].

[Note 96: Un vieux proverbe nous apprend les heures des repas de la bourgeoisie dans ces temps-là:

Lever à six, Dîner à dix, Souper à six, Font vivre quatre-vingt-dix. ]

»Hier au soir, j'ai joué à la main-chaude chez lord Leicester; lord Surrey y était aussi, et a chanté un air de sa composition sur la fille de lord Kildare. On la trouve très-belle; et mon frère m'a dit à l'oreille que la belle Géraldine (c'est le nom de l'amante de lord Surrey) est la plus jolie femme de son siècle. J'ai été bien aise de la voir, car on assure qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle.

»Je vous prie de bien soigner mon poulailler pendant mon absence. Ces chères petites bêtes! je les ai nourries de mes mains. Si Marguerite a achevé de tricoter mes mitaines en laine rouge, qu'elle me les envoie par la première occasion.

»Adieu, chère Marie, je vais à la messe, où vous aurez une part aussi grande dans mes prières que vous l'avez dans mon cœur.

»Votre amie, »ANNE BOLEYN.»

Quoique nous ayons dit que cette lettre a pu être écrite vers 1521, nous avouons qu'il est difficile d'en déterminer la date, puisqu'on n'a rien de positif sur celle de la naissance d'Anne; tout ce qu'on en sait, c'est qu'elle est le dernier rejeton du mariage de sir Thomas Boleyn avec Jeanne Clinston, fille d'un baron de ce nom. Les uns font naître Anne en 1507, et d'autres, avec peut-être moins de fondement, en 1499 ou 1500. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle passa en France avec la princesse Marie, sœur de Henri VIII, qui vint y épouser Louis XII, le 9 octobre 1514, et qui fut veuve trois mois après, le 1er janvier 1515. Cette princesse Marie repassa en Angleterre aussitôt après la mort du Roi; mais elle laissa Anne Boleyn à la Cour de France près de la reine Claude, femme de François I. Anne y resta huit ans et ne retourna en Angleterre qu'en 1522, selon Lingard. Alors en admettant qu'elle est née en 1507, elle aurait eu 15 ans; et c'est sans doute à cette époque qu'elle aurait passé quelque temps à la campagne, dans la maison paternelle à Roch-Ford-Hall, dans le comté d'Essex, où elle était née, ainsi que son frère Georges, depuis vicomte de Roch-Ford, et sa sœur Marie, l'un et l'autre ses aînés; alors ce serait dans cette année 1522 ou la suivante, qu'elle aurait pu écrire la lettre en question, peut-être à Marie sa sœur aînée. Quoi qu'il en soit, Henri VIII en devint par la suite éperdument amoureux, et avant que ses familiers et sa nouvelle église eussent prononcé la dissolution de son mariage avec Catherine d'Aragon qu'il avait épousée en juin 1509 (laquelle dissolution eut lieu le 25 mai 1533), il se maria secrètement avec Anne Boleyn le 14 novembre 1532; la fit couronner à Westminster le 1er juin 1533; et la nouvelle mariée accoucha le 7 septembre de la même année 1533, d'une fille nommée Elisabeth, qui dans la suite (le 17 novembre 1558) monta sur le trône d'Angleterre, où elle se montra la digne fille de son père, en faisant aussi tomber une tête royale sous le fer du bourreau.

Mais de même que Anne Boleyn, fille d'honneur de Catherine d'Aragon, avait fait répudier sa maîtresse et sa souveraine, de même Jeanne Seymour, fille d'honneur d'Anne, ne tarda pas à précipiter celle-ci d'un trône usurpé. Le 22 mai 1535, Anne fut arrêtée par ordre de Henri, livrée à une Commission qui la condamna à mort, comme adultère, et elle fut exécutée le 19 mai 1536. Henri avait lui-même déterminé le genre du supplice, et avait mandé pour ce bel exploit le bourreau de Calais comme très-habile. Furent exécutés avec cette malheureuse Anne, son frère le lord Roch-Ford, Norris, écuyer du Roi, deux gentilshommes de sa chambre, Brereton et Weston, ainsi qu'un de ses musiciens nommé Smetton; celui-ci fut pendu, les autres décapités.

Il est difficile de se faire une idée du caractère atroce de Henri VIII, le vrai Néron de l'Angleterre. Son règne a duré de 1509 à 1547, c'est-à-dire 38 ans, et pendant ces 38 ans, on compte 72,000 exécutions à mort[97]; mais dans ces 72,000 exécutions, il y en a 1,272 de personnages plus ou moins notables, que ce tyran a commandées lui-même soit pour satisfaire ses passions brutales, soit pour faire triompher le schisme qu'il venait d'établir. Voici le détail que l'histoire nous a transmis de ces 1,272 exécutions:

[Note 97: Le Journal de la Morale chrétienne, tom. XII, p. 362, dit: «On a compté que sous le règne de Henri VIII, soixante et douze mille personnes ont péri sur l'échafaud, et l'on voyait souvent vingt cadavres attachés au même gibet.»]

2 Reines, ses épouses, Anne Boleyn et Catherine Howard;--2 cardinaux;--3 archevêques;--18 évêques;--13 abbés;--500 prieurs, moines et prêtres;--14 archidiacres;--60 chanoines;--50 docteurs;--12 ducs, marquis et comtes avec leurs fils;--29 barons et chevaliers;--335 autres nobles;--124 citoyens;--110 femmes.--Total 1,272 victimes, et leur bourreau couronné est mort tranquillement dans son lit le 28 janvier 1547, âgé de 56 ans.

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