‹ Le livre des singularitésChapitre 33 sur 67 · XI.

XI.

LETTRE DE HENRI IV A MADAME DE MONTGLAT, GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE.

On sait que Henri IV[101] a eu une éducation qui ne se ressentait en rien de la mollesse de la Cour. Son grand-père maternel, Henri d'Albret, voulut qu'on l'habillât et qu'on le nourrît dès son bas âge comme les autres enfants du pays, et qu'on l'habituât à courir et à grimper sur les rochers; souvent on le faisait marcher nuds pieds et nue tête, et quand il faisait quelques petites sottises, on ne lui épargnait pas la correction du fouet[102]. C'est le souvenir de cette éducation et surtout de cette correction, qui domine dans la lettre suivante que le bon Henri écrivit à madame de Montglat, gouvernante de ses enfants[103]; cette lettre a rapport au petit dauphin (depuis, Louis XIII) qui paraît avoir été bel et bien têtu dans son enfance. Nous allons respecter l'orthographe du bon roy:

[Note 101: Fils d'Antoine de Bourbon, Roi de Navarre, duc de Vendôme, et de Jeanne d'Albret, Henri est né au château de Pau, en 1553, le 14 et non le 13 décembre, comme on le dit ordinairement. Son extrait-baptistaire est ainsi conçu: «Le QUATORZIÈME décembre 1553, ladite Dame Jehanne, princesse de Navarre, accoucha de son second fils à Pau, entre une et deux heures après minuit; et lequel fut baptizé le mardy sixième jour de mars, audit lieu de Pau, et furent les parrains, etc. etc. Signé CLAUDE (Regin), évêque d'Oleron.»]

[Note 102: Il paraît qu'il redoutait cette punition. Un jour Catherine de Médicis, infatuée de l'astrologie judiciaire, le conduisit avec ses propres enfants, à Salon chez Michel Nostradamus, pour tirer l'horoscope de ces petits princes. L'astrologue exigea qu'on lui présentât le petit Béarnais tout nud; mais celui-ci s'y opposa de toutes ses forces, croyant qu'il allait être fouetté par le vieillard dont la longue barbe l'effrayait; cela prouve que ce genre de correction était assez familier à son égard dans la maison paternelle. Cependant il se décida, quitta ses vêtements, et le grave prophète, après l'avoir bien examiné, annonça, dit-on, qu'il serait un jour roi de France, mais après bien des traverses. Cela n'est nullement probable; le fûté vieillard se serait bien gardé de faire une telle prédiction en présence de Catherine de Médicis. Cette anecdote est rapportée, sans cette dernière réflexion, dans la Galerie du XVIe siècle, (tom. II, p. 236, par Mayer, qui a bien tort d'attribuer à Michel Nostradamus la Chronique de Provence, qui est de César son neveu.]

[Note 103: Cette dame de Montglat n'était pas très-bonne, si l'on en juge d'après la parodie d'un mauvais pamphlet du temps, intitulé: Questions proposées au Diable par le P. Coton, 1610, in-8º. On fait demander au diable par le R. P., si Dieu est l'auteur des langues; le malin comte de Thorigni, lieutenant-général sous Henri IV, parodiait ainsi cette question: «Satan, je ne te demande pas si Dieu est l'auteur des langues, mais quel diable a pu en donner une aussi méchante à madame de Monglat?» Puis tombant sur le fameux Concini, il ajoute: «Je ne te demande pas si le serpent avait des pattes avant le péché d'Adam, mais si Concini avait des souliers quand il vint à la Cour?...»]

«Madame,

«Je me playns de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous avyez foueté mon filz; car je veux et vous commande que vous le fouetez (sic) toutes les fois qu'il sera opyniatre, ou fera quelque chose de mal, sachant bien par moy-mesme qu'yl n'y a ryen au monde qui luy face plus de profyt que cella (sic), ce que je reconnoy par espérience m'avoyre profité; car estant de son age j'ay esté fort foueté; c'est pourquoy je veux que vous le fassiez; ce que vous luy ferez entendre. Adieu, madame de Montglat. Etc., etc.»

Cette lettre est sans date, mais elle peut avoir été écrite vers 1606; le Dauphin avait alors environ cinq ans.

Nous ignorons si madame de Montglat a eu égard aux recommandations du Roi, en administrant souvent au petit Dauphin la correction prescrite; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'on l'en a encore plusieurs fois gratifié depuis l'affreuse catastrophe de son malheureux père. Voici ce qu'on lit dans le journal de l'Estoile, au 29 mai 1610.

»Nostre nouveau Roy fut fouetté ce jour, par commandement exprès de la Roine régente sa mère, pour s'estre opiniastré à ne point vouloir prier Dieu. M. de Souvray, son gouverneur, auquel en avoit esté donnée la commission, n'y vouloit mettre la main, jusques à ce que, comme forcé par la Roine, fut contraint de passer outre. Ce jeune prince se voiiant pris, et qu'il lui en falloit passer par là: «Ne frappez guère fort au moins,» dit-il à M. de Souvray. Puis peu après, estant allé trouver la Roine, et Sa Majesté s'estant levée pour lui faire la révérence comme de coustume: «J'aimerois mieux, dit le petit prince tout brusquement, qu'on ne me fist point tant de révérences et tant d'honneur, et qu'on ne me fist point fouetter.»

Encore une anecdote relative à la correction royale en question; elles ne sont pas communes dans l'histoire, ces sortes d'anecdotes. Le fait s'est passé au mois d'août de la même année 1610. On avait fait présent d'un petit faon au jeune Roi.

«Prenant plaisir, dit l'Estoile, à chasser après, lui prist la fantasie de se desrobber de la compagnie finement sans estre apperceu, et se cacher quelque part, comme il fist, dans ung buisson où personne ne le vid entrer: si qu'on ne savoit pour tout où il estoit. Incontinent l'alarme s'en donna avec effroy, tant pour la saison plaine d'ombrages, soubçons et desfiances, que pour le petit aage de S. M. Enfin après une assez longue recherche, aiiant esté trouvé, M. de Souvrai son gouverneur, qui en estoit en grande peine, le voulust fouetter; mais il lui dit que s'il le fouettoit pour cela, jamais il ne l'aimeroit, encore que pour l'amour de la Roine, il lui fist toujours bonne mine, dont Sa Majesté, ladite Roine, estant advertie, qui en avoit eu la principale peur, après qu'elle l'en eust fort tansé, lui dit, que s'il lui advenoit plus, ce ne seroit pas M. de Souvrai qui le fouetteroit, mais elle. Le Roy lui promist de plus n'y retourner; de quoi la Roine contente lui pardonna.»

Nous allons rapporter une lettre écrite par le même petit prince lorsqu'il n'était encore que Dauphin; adressée à son papa, elle doit avoir été écrite vers 1608. C'est l'ouvrage d'un enfant dont la prononciation n'est pas encore formée et qui écrit comme il prononce; nulle trace de la consonne r dans les mots parti, votre, arsenal, gros, très, etc., etc., ce qui annonce une prononciation mignarde comme celle des petits enfants. Quant à l'orthographe, c'est celle de la nature; elle est conforme à la prononciation, et par conséquent dépourvue de tous principes élémentaires grammaticaux. Malgré cela, ce petit jargon a dû faire plaisir au cœur paternel du bon Henri. Voici cette lettre:

«Papa,

»Depuy que vou ete pati j'ay bien donné du paisi à maman. J'ay été à la guere dans sa chambe; je sui allé reconète les enemy. Il étè tous à un tas en la ruele du li à maman où i dormè. Je les ay bien éveillé avè mon tambour. J'ay été à vote asena, papa, Moncheu de Rony m'a monté tou plein de belles ames é tan tan de gos canon; é puy i m'a donné de bonne confiture è ung beau petit canon d'agen; i ne me fau qu'un peti cheval pour le tiré. Maman me renvoie demain à Sain Gemain où je pieray bien Dieu pour bon papa afin qu'i vous gade de tou dangé et qu'i me fasse bien sage è la gache de vou pouvoi bien to faire tès humbe sevices. J'ay fort envie de domi, papa, fe fe Vendome[104] vou dira le demeuran et moi que je suj vote tès humbe et tès obéissan fi, papa, et serviteu.

[Note 104: Ce petit frère était César de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, né au mois de juin 1594; il avait sept ans de plus que le Dauphin.]

DAUPHIN.»

Cette lettre a été prise dans les Historiettes de Tallemant des Réaux, tom. I, p. 164[105]; la copie en est plus exacte que celle qui a été insérée dans le Magasin pittoresque, tom. II, p. 258.

[Note 105: Les éditeurs des Historiettes ont ajouté cette note à leur copie: «Cette lettre n'est point celle que les éditeurs de l'Isographie ont découverte dans les manuscrits de Béthune de la bibliothèque du Roi, puisque Louis XIII n'a signé que DAUPHIN et non Loys.» Cette note est pour prouver que la lettre en question n'est point celle que Henri IV a montrée à Malherbe, et qui a été cause du changement de l'orthographe du nom de Loys en Louis.]

Nous citerons encore un fragment de lettre d'un autre enfant de Henri IV, d'Elisabeth de France, sœur cadette de Louis XIII; cette lettre porte la date de 1610, (la princesse avait alors huit ans, puisqu'elle est née en 1602). Elle est adressée à Maman Gast (Mme de Monglat). Le style en est enfantin comme celui de la lettre précédente de son jeune frère. On y lit:

«...... Je voudrois bien passer seu seu Verneulle[106] en sagesse, et en danse et en baux habis.....»

[Note 106: Cette seu seu ou petite sœur, était Gabrielle-Angélique, née en 1602 de Henri IV et de Catherine-Henriette de Balzac d'Entraigues, marquise de Verneuil. Elle fut mariée le 12 décembre 1622 à Bernard de la Valette duc d'Epernon. Elle mourut en couches le 24 février 1627. Sa mère Henriette lui survécut et mourut le 9 février 1633.]

Nous avons puisé ce léger fragment dans l'annonce de l'autographe de cette lettre qui a été adjugée le 2 février 1838, à la vente des livres, etc., du cabinet d'un officier-général étranger, dont le catalogue a été rédigé par M. Merlin fils, Paris, in-8º de 66 pag.

De ces sublimes correspondances de princes passons à celles de simples particuliers qui peuvent aussi figurer dans notre recueil.

Page 1