‹ Le livre des singularitésChapitre 36 sur 67 · XIV.

XIV.

LETTRE FACÉTIEUSE SUR UN PROJET DE RÉFORME DE L'ORTHOGRAPHE.

En 1829, un écrivain qui possédait des connaissances grammaticales assez étendues, a proposé un plan de réforme de l'orthographe actuelle de la langue française; il ne tenait sans doute aucun compte de l'inutilité de tous les efforts que l'on a faits, de tous les livres que l'on a publiés depuis le XVIe siècle jusqu'au XIXe[107], pour parvenir à cette réforme qui consisterait à écrire comme l'on parle, c'est-à-dire à substituer l'orthographe des cuisinières à l'orthographe de l'Académie, et à nous remettre tous à l'A, B, C.

[Note 107: Parmi les ouvrages du XVIe siècle, qui ont paru sur la réforme de l'orthographe, on distingue:

Le TRETTÉ de la grammère françoëze, par Loys Meigret. Paris, Chr. Wechel, 1550, in-4º de 144 feuillets.

La TRICARITE, plus qelqes chants en faueur de plusieurs damoêzelles; par C. de Taillemont Lyonoes. Lyon, J. Temporal, 1556, in-8º de 152 pag.

La GRAMMÈRE de P. La Ramée. Paris, And. Wechel, 1572, in-8º de x-211 pag.

Les ETRÈNES de poézie fransoëze en vers mezurés, par Jan Antoene de Baïf, segretere de la çanbre du Roè. Paris, Duval, 1574, in-4º.

Les RÉCRÉATIONS litérales et mystérieuses pour le divertissement des savans et amateurs de letres, par E. T. (le P. Dobert, minime Dauphinois). Lyon, Ant. Valançot, 1646, in-8º de XIV-191 pag.--Nouv. édition très-augmentée, Lyon, 1650, in-8º.

Voici un échantillon de l'orthographe réformée du P. Dobert. Voy. l'édition de 1650, p. 603:

«.... De kel côté ke je me tourne, et kele posture que je prenne, je me treuve tousjours o péïs de souffranse. Parmi les occupasions où je tâche d'aléjer mes maus, il y a bien osi du contrepoës, car la méditasion émeut la flucsion, la lecture fait mal aux ïeux, et l'écriture nuit à l'estomak, voère même à toutes les otres parties, suivant ce dire:

»Tres digiti scribunt, cætera membra dolent.»

On conçoit aisément qu'un tel systême d'orthographe n'a pas dû survivre à son auteur.]

Comme ce grammairien, malgré les justes observations qu'on lui a faites, a sérieusement persisté dans son projet et même a publié quelque chose à cet égard, un plaisant lui a adressé, sous le nom de l'académicien Andrieux[108], la lettre suivante, qui, écrite exactement selon le plan de réforme, en fait suffisamment sentir le ridicule: cette facétie nous a paru pouvoir figurer parmi nos lettres singulières; la voici:

[Note 108: M. Andrieux, aimable poète, bon écrivain, homme de beaucoup d'esprit, est mort en 1833, âgé de 74 ans. Malgré ses talents, il avait sur Bossuet une opinion bien étrange et qui, ce nous semble, ne fait honneur ni à son goût, ni à son jugement:

«Bossuet, dit-il, est fort souvent un intrépide déraisonneur et un magnifique charlatan.»

Il est vrai que cette opinion ne se trouve que dans une lettre particulière, et il est présumable que l'auteur ne l'eût jamais publiée.]

«Mosieu,

»Il è d'un bon éspri de déziré la réforme de l'ortografe fransèze aqtuèle, de vouloir la rendre qonforme, ôtan qe posible, à la prononsiasion; il è d'un bon grammériin è même d'un bon sitoiiin de s'oqupé de sète réforme; mèz il è dificile d'i réusir. Voltaire, aprè soisante & diz an de travô èt à pène parvenu à nou fère éqrire FRANÇAIS qome PAIX, è non pà qome FRANÇOIS è POIX; on trouve anqor dé jan qui répunent à se chanjeman si rézonable è si simple; lé routine son tenase, le suqsè vouz en sera plu glorieu si vou l'obtené; vou vou propozé de marché lanteman è avèq préqôsion dan sète qarière asé danjereuze; s'è le moiiin d'arivèr ô but; puisié vou l'atindre!

»Signé ANDRIEUX, Manbre de l'Aqadémie fransèze.»

Cet échantillon de la réforme proposée n'est-il pas une vraie caricature, un travestissement qui donne à penser que si cette réforme était adoptée, il ne serait plus possible de reconnaître la langue française, puisqu'on en aurait fait disparaître tout principe élémentaire grammatical, tout vestige d'étymologie. J'aimerais presqu'autant l'orthographe de cet ordre qu'un maire villageois adressa au desservant de sa commune pour lui enjoindre d'inhumer un petit enfant:

«Ojordhuy a sainq qheurre du soer mosieu le desairvan voura bin fére l'illumation de lanfan de Pinchonet mort né avant que dètre au monde ciderrière dénommé.

»Ce venredi 3 ahou 1832.

Signé B...., mère de C...»

Ce billet, à part le style, nous paraît, sous le rapport de l'orthographe, aussi rationnel que la lettre attribuée à Andrieux, puisque ce maire a bien certainement écrit comme il parlait.

Au reste, il est incontestable que, si la lettre précédente, orthographiée selon la prononciation parisienne, était écrite par un provençal, par un lorrain, par un franc-comtois, par un picard, par un normand, par un breton, conformément à la prononciation usitée dans leurs provinces respectives, il est incontestable, disons-nous, qu'on aurait six lettres d'orthographes différentes. Où en seraient non seulement la pureté, mais l'unité de notre langue? Convenons donc qu'une réforme subite et complète de l'orthographe d'une langue est la chose impossible; et, comme le dit très-judicieusement M. Ch. Nodier: «Proposer cette réforme est le fait d'un esprit présomptueux et superficiel, dont la portée manque d'étendue, ou le savoir de maturité.»

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