XV.
LETTRES DE DEUX FASHIONABLES.
Le style épistolaire, comme tant d'autres parties de notre littérature, est aussi entré depuis un certain nombre d'années, dans la voie du progrès sous l'égide du romantisme; et si ses pas n'ont point été aussi rapides que ceux qu'y ont faits la poésie, l'art dramatique, le roman, etc., ils n'en sont pas moins très-marquants. C'est ce que vont prouver les deux lettres suivantes écrites en 1825 par des fashionables du premier mérite et bien faits pour donner des leçons, dans ce genre, à la société régénérée. On verra dans ces lettres qu'il est du bon et de la dernière fashionabilité de dater, comme faisait lord Byron[109], chaque lettre, de Venise; qu'il est également, du bel air de mettre l'année avant le nom du mois et le quantième après ledit nom, puis le numéro de la maison avant le nom de la rue; ce qui, soit dit entre nous, est bien un peu mettre la charrue devant les bœufs; n'importe, pourvu que tout soit à l'anglaise pour la forme, et d'un style romantique renforcé pour l'expression, cela sera à merveille et dans le vrai genre. On en va juger par les exemples ou plutôt les modèles suivants, où nos fashionables qui, comme Mme de Sévigné, n'écrivaient point pour le public, se sont distingués pour la forme et surtout pour l'expression, qui offre une admirable variété d'heureux néologismes.
[Note 109: Georges-Noël Gordon lord Byron, célèbre poète anglais, né le 22 janvier 1788, est mort à Missolonghi (Grèce), le 19 avril 1824.]
PREMIÈRE LETTRE.
Venise, 1825, juillet 20.
»Mon cher ami,
»Même avant d'avoir reçu votre dernière chose d'art, je savais que vous teniez un rang parmi les sommités de l'époque. Nous sommes ici plusieurs illustrations qui avons été vivement frappés de l'idéalisme dont cette chose d'art est palpitante. L'excentricité qui vous caractérise y brille de tous ses resplendissements. Les douleurs stridentes de votre cœur d'homme y apparaissent mélancolieuses et lancinantes aussi bien que la spontanéité de votre langage vibrant.
»Je vis hier lady Warth dans un raout, chez la marquise de Senancourt. Cette femme de poésie, coiffée d'un turban à la moabite, a laissé tomber des paroles échevelées qui s'harmoniaient avec les mystérieuses effluves échappées de sa main. Près d'elle je reconnus Antony Florival, l'un des hommes d'élégance de la fashionabilité parisienne, qui ont le plus de distinction.
»Entre nous, je doute que lady Warth résiste à l'âcre fascination de mes regards corrosifs.
»Surtout, ne soyez pas discret.
»Votre ami, N......»
»P. S. Puis-je vous demander un service? Il s'agit de vous transporter dans mon appartement, 25, rue de Provence, au quatrième au-dessus de l'entresol. Après avoir demandé la clef à mon portier, dont les inexplicables pointilleries m'ont si fort harcelé avant mon départ, vous voudriez bien prendre chez moi trois foulards, les miens étant réduits à un état voisin de l'idéalité, et me les renvoyer par notre ami Zelberg que j'attends le mois prochain. Vous savez combien je tiens à la confortabilité.»
SECONDE LETTRE.
RÉPONSE.
Du Château de[110].... 1825, août, 5.
[Note 110: Qu'on n'aille pas prendre au pied de la lettre cette expression du château de.....; l'auteur de cette lettre n'a peut-être jamais approché de la grille d'aucun château; mais il est bien et très-bien, dans certaine littérature à gants jaunes, de dater ses lettres ainsi que ses préfaces, sinon de Venise, du moins du château de...., château que, toutefois, on peut placer en Espagne crainte d'erreur.]
«Merci pour vos compliments sur ma chose d'art, mon cher ami, merci à vous, homme de progrès, pour avoir si bien compris l'actualité et l'idéalité dont elle palpite. J'ai relu cette lettre tout-à-l'heure encore dans un délicieux cottage où je viens faire de l'art tous les matins. Ma pensée s'y produit avec plus de spontanéité, et mon ame histérique semble y respirer plus à l'aise.
»Je suis allé hier à Paris où j'ai vu plusieurs hommes de fashion et plusieurs femmes de gaze et de fleurs de votre connaissance.
»Pour m'acquitter de votre commission, je me suis rendu chez vous et j'ai demandé la clef de votre appartement à votre portier; mais cet homme, qui ne me fait nullement l'effet d'un homme de poésie, a opposé à ma demande le rationalisme le plus absurde et le plus obstiné. J'allais lui déduire la causalité de ma demande, il a osé me dire que vous lui deviez 14 fr. 75 c. pour brossage d'habits et autres frais aussi indignes de vous, et que nul objet à vous appartenant ne sortirait avant l'entier acquittement de cette somme. Ayant perdu la semaine dernière trois cents louis dans un steeple-chase contre une célébrité de notre club, je me suis vu à regret dans l'impossibilité de lever l'obstacle résultant de l'irrationalité de ce misérable.
«Votre ami dévoué. R......»
Nous allons terminer cette série de chefs-d'œuvre espistolaires par trois lettres empruntées aux orientaux, pour juger de la différence du style. Car le style turc, le style hindou, le style chinois n'ont rien de commun avec le style européen. Ce sera encore une singularité. Nous ne retrouverons dans ces missives orientales ni la clarté du style de Voltaire, ni le naturel de celui de Mme de Sévigné. Mais nous en serons dédommagés par la boursoufflure des expressions, par les grands compliments et par l'exagération des titres[111]. Commençons par le turc.
[Note 111: En voici un exemple ancien, tiré de la correspondance du sultan Achmet avec Henri IV, sous la date du 20 mai 1604. Nous nous bornons à citer les titres que prend le Grand-Seigneur et ceux qu'il donne à Henri IV.
AU NOM DE DIEU.
«L'Empereur AMAT (Achmet) fils de l'empereur Mehemet, toujours victorieux, marque de la haute famille des empereurs ottomans, avec la grandeur et splendeur de laquelle tant de pays sont conquis et gouvernés.
»Moi qui suis par les infinies grâces du juste, grand et tout-puissant Créateur, et par l'abondance des miracles du chef des prophètes, empereur des victorieux empereurs, distributeur des couronnes aux plus grands seigneurs de la terre; serviteur des deux très-sacrées et très-augustes villes de la Mecque et Médine; protecteur et gouverneur de la sainte Jérusalem; seigneur des plus grandes parties de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, à savoir des royaumes de la Grèce, d'Esclavonie, de Themisvar.... (ici est une nomenclature de plus de quarante pays); seigneur des mers Blanche, Rouge et Noire et de tant d'autres divers pays, îles, détroits, passages, peuples, familles, générations et d'un nombre infini de victorieux hommes de guerre qui reposent sous l'obéissance de moi qui suis l'empereur Amat, fils de l'empereur Mehemet, de l'empereur Amurat, de l'empereur Selim, de l'empereur Soliman, de l'empereur Bajazet, etc.; par la grâce de Dieu, recours des grands princes du monde et refuge des honorables empereurs.
»Au plus glorieux, magnanime et grand-seigneur de la créance de Jésus, élu entre les princes de la nation du Messie, médiateur des différends qui surviennent entre le peuple chrétien, seigneur de grandeur, majesté et richesses, glorieux guide des plus grands, HENRI IV, empereur de France, que la fin de ses jours soit heureuse!»
Etc., etc., etc. ]