‹ Le livre des singularitésChapitre 39 sur 67 · XVII.

XVII.

LETTRE DE KRICHNAYA AU BRAME LATCHOUMANAYA, SON SUPÉRIEUR.

Nous devons prévenir que, dans l'étiquette épistolaire de l'Hindoustan, un supérieur qui écrit à son inférieur met toujours son nom le premier dans le début de la lettre; et au contraire, un inférieur qui écrit à son supérieur place son nom le second. Observons encore qu'on ne se sert jamais de la seconde personne, mais toujours du pluriel à la troisième; on ne dira pas: «A vous seigneur,» mais on mettra: «A eux seigneurs, les seigneurs brahmes, les brahmes (un tel).» Il faut également se bien garder de mentionner dans une lettre des respects ou des civilités pour la femme de celui à qui l'on écrit; seulement parler d'elle serait une indiscrétion, une impolitesse dont le mari serait offensé. On ne se sert jamais de cire noire pour annoncer la mort d'un parent; mais on brûle un peu l'extrémité de la feuille de palmier sur laquelle on écrit. Les Hindous sont très-susceptibles en fait d'étiquette; aussi il faut prendre toutes les précautions, surtout d'inférieur à supérieur, pour ne rien négliger de ce qui tient à la soumission, disons mieux, à la plus basse servilité, mais particulièrement aux compliments exagérés. C'est ce que nous allons trouver dans la lettre suivante qui est une réponse qu'un inférieur fait à son supérieur.

«A eux, seigneurs, les seigneurs brahmes, les grands brahmes LATCHOUMANAYA, qui sont ornés de toutes les vertus, qui sont grands comme le Mont-Mérou[112], qui possèdent une connaissance parfaite des quatre védams, qui par l'éclat de leur vertu, brillent comme le soleil; dont la réputation est répandue dans les quatorze mondes et qui y sont loués. Moi, leur très-humble serviteur et esclave KRICHNAYA, me tenant à une distance d'eux, les deux mains jointes, la bouche close, les veux baissés, la tête inclinée, et attendant dans cette humble posture qu'ils daignent jeter les yeux sur celui qui n'est rien en leur présence; après avoir obtenu leur permission, m'approchant d'eux avec crainte et respect, et me prosternant par terre à leurs pieds qui sont la fleur même appelée Tavaraï[113], après les avoir profondément salués, et les avoir baisés, je leur fais, à ces pieds, cette humble supplique, savoir:

[Note 112: Ce mot désigne le nom sous lequel le Dieu Vichnou veut être adoré parmi les montagnes.]

[Note 113: C'est une espèce de lis d'étang ou Nénuphar, Nymphœa lotus. Les Indiens prétendent que leur première divinité, Brahma, est sortie de cette plante. On sait combien elle était en vénération chez les anciens Egyptiens; elle croît abondamment dans les canaux qui servent à conduire les eaux du Nil pour arroser et fertiliser la campagne.]

»L'année vicary, le vingtième du mois de Pouchin, moi, votre très-humble esclave, que vous avez daigné regarder comme quelque chose, ayant reçu des deux mains la lettre que votre excellence s'est abaissée jusqu'à m'écrire, l'ayant baisée et l'ayant mise sur ma tête, je l'ai, après cela, lue avec toute l'attention dont j'étais capable. Votre excellence peut être assurée que j'exécuterai ponctuellement ce qu'elle contient sans m'écarter de l'épaisseur d'un grain de sésame, de la teneur de ses ordres. L'affaire mentionnée dans la lettre est en bon train et j'espère que par la vertu de l'assirvahdam[114] de votre excellence, elle se terminera bientôt à son honneur et avantage. Aussitôt qu'elle sera finie, moi votre très-humble serviteur et esclave, je ne manquerai pas de me rendre auprès des pieds de votre excellence pour recevoir ses ordres.

[Note 114: Ce mot répond à notre Dieu vous bénisse; c'est une expression mystérieuse, composée de trois autres qui renferment d'heureux souhaits. Les brahmes et les gourous (prêtres) seuls ont le pouvoir de conférer l'assirvahdam, ou de prononcer ce mot sacré sur les personnes qui les traitent avec respect ou qui leur font des présents.]

»Du reste, je prie votre excellence de m'intimer les avis et les instructions nécessaires pour me conduire d'une manière qui lui soit agréable, et de m'indiquer la meilleure voie pour servir ses pieds sacrés, qui sont la fleur de Tavaraï elle-même. Pour cela il ne sera pas nécessaire que votre excellence s'abaisse encore jusqu'au point de m'écrire une seconde fois; il suffira que sa bonté me fasse parvenir une feuille de bétel échancrée avec l'ongle[115], par quelqu'un qui m'expliquera ses ordres de vive voix.

[Note 115: Ce mode équivaut souvent à une lettre de créance pour porter des ordres verbaux.]

»Telle est ma très-humble supplique.»

Cette lettre est tirée de l'ouvrage très-curieux de M. l'abbé Dubois, intitulé: Mœurs, Institutions et Cérémonies des peuples de l'Inde. Paris, 1825, 2 vol. in-8º. Voy. tom. II, p. 107-111.

Finissons par le chinois:

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