‹ Le livre des singularitésChapitre 42 sur 67 · II.

II.

EPISODE BIOGRAPHIQUE DE LA JEUNESSE D'ELISABETH WOODVILLE, SIMPLE PARTICULIÈRE, DEVENUE REINE D'ANGLETERRE.

Cette Elisabeth était fille du chevalier Richard de Woodville, créé depuis lord comte de Rivers, et de Jacqueline de Luxembourg duchesse douairière de Bedfort; elle naquit vers 1440. Il paraît que dans sa jeunesse elle demeurait à la campagne, où, selon les mœurs du temps, elle ne dédaignait pas de se livrer aux occupations champêtres les plus communes. C'est ce que prouve une pièce très-curieuse écrite de sa main sous le titre de JOURNAL, que l'on a découverte dans les papiers de sa famille. Elisabeth pouvait avoir alors quatorze à quinze ans; elle rend compte dans ce journal, de toutes ses actions de la journée avec une naïveté et une simplicité qui annoncent qu'elle ne prévoyait guère le sort brillant et malheureux qui l'attendait un jour sur le trône d'Angleterre. On n'a publié qu'un fragment du journal autographe en question. le voici; c'est Elisabeth elle-même qui parle:

«Le lundi matin, levée à quatre heures pour aider Catherine à traire les vaches.

»A six heures, le déjeûner.

»Sept heures, je suis descendue dans la cour, avec la duchesse ma mère, et nous avons donné à manger à vingt-huit pauvres, tant hommes que femmes. J'ai grondé Roger sévèrement pour avoir témoigné du mécontentement de ce que nous le faisions attendre et laissions refroidir le dîner.

»A dix heures, le dîner auquel prend part John Gray de Grooby, l'un de ceux qui viennent nous voir ordinairement.--C'est un jeune homme bien honnête.... mais que m'importe!--Une fille vertueuse doit s'abandonner aux vues de ses parents.--John est petit mangeur.--Il m'a adressé plusieurs coups-d'œil affectueux.

»A trois heures, la maison du pauvre Robertson a été réduite en cendres par accident.--John Gray a proposé à la compagnie de faire une souscription en faveur de ce pauvre fermier ruiné, et a donné lui-même jusqu'à cinq livres sterl. (125 fr.), à cette bonne intention, memorandum.--Jamais il ne m'a paru si aimable qu'en ce moment; jamais ses regards n'ont été si touchants.

»A quatre heures, la prière.

»A six heures, donné à manger à la volaille.

»A sept heures, on a servi le souper; c'est l'accident arrivé au pauvre Robertson, qui nous a fait souper si tard........» (Le fragment finit là).

Telle était la vie et les occupations d'une jeune anglaise de condition au XVe siècle. Ce peu de lignes peint l'innocence, la belle ame et le cœur sensible d'Elisabeth Woodville.

Disons maintenant un mot des événements qui par la suite ont illustré la carrière de cette jeune personne. D'abord, à l'âge de seize ans, elle épousa le chevalier John Gray de Grooby, mentionné dans le Journal précédent. Elle en eut plusieurs enfants; mais en 1461, ce brave jeune homme qui servait dans le parti de Lancastre, fut tué à la seconde bataille de Saint-Alban; ses biens furent confisqués. Sa malheureuse veuve se retira chez son père qui habitait sa terre de Grafton dans le Northamptonshire. Un jour que le Roi Edouard IV chassait dans les environs (c'était en 1464), il vint rendre visite à la duchesse de Bedfort, mère d'Elisabeth. Celle-ci profita de la circonstance pour demander au Roi la restitution des biens de son mari. Edouard, épris des charmes de la jeune veuve, aussi recommandable par sa beauté que par sa vertu, lui fait la cour et oublie qu'il a envoyé en France le comte de Warwick, pour négocier son mariage avec Bonne de Savoie, sœur de la reine de France (Charlotte de Savoie, femme de Louis XI), qui se trouvait alors à Paris. Edouard, de plus en plus amoureux d'Elisabeth, continue ses poursuites pressantes; mais cette jeune et sage veuve repousse avec respect ses prétentions, lui disant qu'elle n'était pas assez noble pour être son épouse, et qu'elle était de trop bonne maison pour être sa maîtresse. Cela ne fit qu'irriter les désirs du Roi qui enfin l'épousa le 1er mai 1465. Le comte de Warwick ayant appris cette nouvelle en France, et outré d'avoir été joué, revient en Angleterre, le cœur ulcéré, plein de vengeance, et déterminé à détrôner Edouard. Il dissimule d'abord, fait en secret ses dispositions qui éclatent enfin en 1468. Des révoltes ont lieu dans la province d'York et ailleurs; les troupes du Roi sont battues. Les rebelles s'emparent du comte de Rivers, père de la reine Elisabeth, ainsi que de son fils Jean, et leur tranchent la tête à Northampton. Pendant ces longs orages, le sort d'Edouard éprouva bien des variations; tantôt vaincu, tantôt vainqueur, il mourut enfin d'une indigestion à Westminster, le 9 avril 1483, âgé de 42 ans, ayant eu d'Elisabeth treize enfants mâles et sept princesses, dont lui survécurent deux princes et six princesses. Quant à la reine douairière Elisabeth, elle fut arrêtée, en 1486, par ordre de Henri VII, et conduite à l'abbaye de Berdmonsey, dans le comté de Surrey, où elle mourut quelque temps après. Tous ses biens avaient été confisqués. Cette princesse, sous bien des rapports, était digne d'un meilleur sort.

Parlant des troubles qui agitèrent le règne d'Edouard IV, nous ne pouvons guère nous dispenser de parler de la fin doucement tragique de son frère le duc de Clarence; c'est une vraie singularité. Ce prince qui s'était jeté dans le parti des rebelles, fut arrêté; on lui fit son procès, et il fut condamné à mort par le Parlement. Mais le Roi, par égard sans doute pour les liens du sang qui l'attachaient au coupable, le laissa maître de son supplice. Le Duc alors se décida pour la noyade dans un tonneau de Malvoisie, ce qui fut exécuté le 10 mars 1479[117]; le 11, son corps fut porté à Teusbury où il fut inhumé.

[Note 117: Cette fin rappelle le supplice de la princesse Guitberge, veuve de Guillaume Ier, duc de Toulouse, laquelle, au IXe siècle, fut aussi condamnée à périr dans un tonneau, mais non de la même manière que le duc de Clarence. Cette vertueuse princesse, qui, après la mort de son époux, avait embrassé la vie religieuse, s'était retirée à Chalon-sur-Saône, et y édifiait tout le monde par ses vertus, lorsqu'en 834, Lothaire, fils de Louis-le-Débonnaire, eut la cruauté de la faire enfermer dans un tonneau, comme sorcière et empoisonneuse, et la fit jeter dans la Saône, où elle périt. Il en agit ainsi pour se venger des ducs Bernard et Gaucelme, frères de cette princesse, qui s'étaient opposés à ses desseins ambitieux et avaient favorisé le parti de l'Empereur son père.]

Nous remarquerons encore que c'est sous le règne d'Edouard IV, que l'imprimerie a été introduite en Angleterre par le célèbre William Caxton, qui fut d'abord ambassadeur de ce prince en différentes Cours. Il revint en Angleterre vers 1473, après avoir donné sa traduction du Recueil des Histoires de Troyes, premier livre imprimé en anglais, mais non pas en Angleterre, car l'impression fut commencée à Bruges et terminée à Cologne en 1471. Le premier livre que Caxton imprima dans son pays, fut la traduction du Jeu d'Echecs moralizé, qui parut à Londres en 1474, in-fol. Caxton continua à imprimer dans cette ville jusqu'en 1491, année où il mourut âgé de 81 ans. On recherche beaucoup ses vieilles éditions, qui sont devenues excessivement rares. On prétend que lord Spencer était parvenu à en réunir soixante-quatre dans sa riche bibliothèque; et on les estimait 12,000 liv. sterl. (environ 300,000 fr.). Que l'on juge de la valeur de la bibliothèque de ce lord, qui était, dit-on, composée de 45,000 volumes choisis, précieux, et reliés avec le plus grand luxe.

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