VII.
LES EXCENTRIQUES.
Ce mot emprunté à l'astronomie et qui signifie marche irrégulière d'un corps hors du centre, a reçu en Angleterre une nouvelle acception, et s'applique aux gens bizarres qui vivent et mènent une conduite tout-à-fait en dehors des règles reçues et du système général adopté dans la société. C'est ce que nous appelons en France des originaux; mais on prétend que cette particularité sociale ou plutôt exsociale est plus appropriée à l'Angleterre qu'à tout autre pays. Faisons donc un petit tour sur les bords de la Tamise, et détachons de quelques galeries anglaises trois ou quatre portraits d'excentriques qui ne figureront pas mal dans la nôtre; commençons par
LE VIEUX LOWEL.
C'était un homme qui n'a arboré l'étendard de l'excentricité qu'après avoir fait une fortune considérable; il était tailleur, résidant à Margate. Devenu millionnaire, il s'étudia à ne rien faire comme les autres, et à suivre un genre de vie à lui. Il avait toujours dans sa garde-robe cinquante habits complets; sa livrée était de pluche rouge aux galons noirs et verts. Sa monomanie, depuis qu'il avait quitté l'aiguille, était la chasse. Aussi une jolie propriété qu'il avait acquise au centre de la petite île de Thanet, présentait sous ce rapport l'aspect le plus bizarre. Depuis la grille d'entrée jusqu'aux girouettes du toit, tout représentait des instruments ou des accessoires de chasse tant à l'intérieur qu'à l'extérieur[131]; il avait un cheval de grand prix qui le suivait dans les rues et dans les promenades comme un petit chien. Il faisait le galant, et se targuait, à 70 ans, de sa belle et solide conversation avec les dames. Un jour, une fille de Margate eut la malice d'exploiter ses prétentions en lui attribuant un enfant auquel elle allait donner le jour. (En Angleterre, il suffit du serment de la fille-mère pour assurer la paternité et faire condamner celui qu'elle accuse, à payer les mois de nourrice.) Le vieux Lowel fut très-flatté, et paya avec joie. Bientôt toutes les demoiselles de Margate, qui s'avisaient de forfaire à l'honneur, eurent recours à sa vanité charitable, et en moins de deux ans, le vieux fou se trouva père légal de soixante-deux enfants dont il paya très-exactement les frais d'éducation. Jamais ministre d'état n'a rempli sa vie d'un plus grand nombre d'occupations strictement coordonnées et toutes inutiles. Toujours levé à quatre heures, il commençait par sa correspondance avec la plupart des clubs ou sociétés de chasseurs dont il était membre; ensuite il fatiguait trois chevaux, tournait autour de l'île, chassait, pêchait et terminait sa journée par une promenade de 300 pas, ni plus ni moins, monté sur un âne. Quand il allait à Londres, il endossait l'habit de velours noir complet, orné d'une brochette de près de soixante décorations en argent, en cuivre et en plomb. C'était un ramassis de médailles de tous les clubs dont il faisait partie; il les montrait avec orgueil: «Voici, disait-il, la médaille des lunatiques, celle des druides, celle des chevreaux et celle des chats-maigres. Je suis encore chevalier de l'aiguille, comte de choux-fleur, duc des épinards; j'appartiens à l'Ordre des comètes, à celui des écheveaux mêlés; j'ai bien le droit de porter tous mes Ordres.» A l'âge de 80 ans, il manda chez lui son vieil ami le charpentier Amerall:--«Que me voulez-vous, dit celui-ci?--Que vous me preniez mesure; je sens que j'aurai bientôt besoin de mon dernier habit: acajou de première qualité, charnières d'argent, serrure et clef de même métal; vous pratiquerez au couvercle, vis-à-vis l'endroit où sera ma tête, une ouverture ovale, à laquelle vous attacherez un morceau de cristal très-solide.» Le cercueil attendit encore son maître deux années entières. Celui-ci allait le visiter deux fois par semaine. Trois jours avant sa mort, il écrivit au charpentier le billet suivant: «M. Amerall, préparez-moi ma maison, passez-y le balai et le plumeau; samedi dernier, j'ai trouvé que les poignées n'étaient pas assez propres; tenez-les, je vous prie, en meilleur état.» Enfin expira le bon vieux Lowel, emportant les regrets de ses chevaux, de ses chiens et surtout des demoiselles de moyenne vertu[132].
[Note 131: Nous doutons cependant que le bon Lowel ait eu chez lui un ameublement aussi curieux, en fait de chasse, que celui que possède le duc de Nassau, à la Plate, l'un de ses jolis rendez-vous de chasse, situé au sommet d'une montagne à une lieue de Wisbaden, capitale du Duché. Cet ameublement vraiment original est entièrement composé de tout ce qui tient aux produits de la chasse: lits, tables, fauteuils, canapés, chaises, lustres, flambeaux, tout est fabriqué avec des cornes de cerfs.]
[Note 132: Il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde; nous venons de parler d'un vieux tailleur millionnaire très-heureux; nous allons dire un mot d'un autre ancien tailleur presque centenaire et réduit à la dernière misère. Le trait suivant relatif à sa famille mérite d'être rapporté.
Ce tailleur existait à Londres en 1787; il avait douze fils tous soldats. Ils obtinrent un congé pour venir voir leur père qu'ils trouvèrent manquant de pain: «Comment, dit l'un, notre père n'a pas de pain, et il a donné douze défenseurs à la patrie! il faut qu'il soit assisté.--Mais comment? dit un second.--N'y a-t-il pas ici un lombard (mont-de-piété)? s'écria le plus jeune.--Un lombard! dit un autre, mais on n'y prête rien sans gages, sans sûretés; et nous n'avons rien à y porter.--Nous n'avons rien, c'est vrai, reprit le plus jeune; mais notre père a été tailleur, il a exercé long-temps ce métier, il meurt de faim, cela prouve sa probité. Nous sommes tous au service depuis quelques années; personne ne peut nous reprocher la moindre chose contre l'honneur; mettons cet honneur en gage, on nous prêtera bien 50 liv. sterl. sur ce dépôt.» Cette idée fut approuvée, et l'un d'entre eux écrivit le billet suivant qui fut signé par tous les frères:
«Douze anglais, fils d'un tailleur réduit à la plus grande pauvreté, à l'âge de près de cent ans, tous servant le roi et la patrie avec zèle, demandent à la direction du lombard la somme de cinquante livres pour soulager leur malheureux père. Pour sûreté de cette somme, ils engagent leur honneur et promettent le remboursement de cette somme dans le terme d'une année.»
Ils firent porter ce billet à la direction du lombard, et le lendemain ils allèrent eux-mêmes chercher la réponse. Elle fut favorable, on leur donna les cinquante livres, on déchira le billet, et l'on promit de fournir aux besoins du vieillard.]
SIR STUKELEY.
Cet anglais, homme riche, solitaire, bizarre, s'était d'abord voué à la recherche du mouvement perpétuel: mais par la suite il abandonna cette chimère. Ses habitudes étaient singulières: jamais son lit ne fut fait; il se lavait les mains vingt fois par jour, jamais le visage, ni le corps. Il avait deux femmes pour domestiques, l'une demeurait chez lui et l'autre à l'extérieur. Pendant quelque temps il s'occupa de l'étude des fourmis et il en infecta tout le voisinage. Il s'occupa aussi de fortifications, en suivant pied-à-pied chez lui toutes les opérations militaires du duc de Marlborough en Flandre; de sorte qu'il bouleversa toute sa maison pour y construire, détruire et refaire des bastions, des tranchées, des parapets, etc.; c'est lui qui a servi de modèle à Sterne pour son oncle Toby. Il n'avait dans son logement ni chaise ni fauteuil; un trou creusé devant sa cheminée, lui servait à placer ses jambes et ses pieds; il restait assis sur le parquet. Ses fermiers ne purent jamais obtenir de lui qu'il reçût leur argent dans sa maison; il leur faisait dire de l'attendre dans une auberge voisine, et là il payait leur dépense jusqu'à ce qu'il lui plût de les renvoyer. Sa manière de disposer ses finances n'était pas moins originale. Après avoir fait à Londres ses études d'avocat, il quitta l'appartement où il était en location, et laissa au-dessus de la porte de l'antichambre un vieux porte-manteau tellement moisi et délabré que personne n'y fit attention. Une douzaine d'étudiants en droit, locataires du même appartement, vinrent l'habiter successivement, sans déranger le porte-manteau qu'on laissait comme une vieillerie inutile. Enfin un dernier occupant ordonna à son domestique de nettoyer l'antichambre et d'en faire disparaître ce sale débris tout pourri. Le domestique obéit, et le jette à terre. Quelle fut sa surprise quand il en vit tomber sept cents pièces d'or et des papiers que l'on reconnut appartenir à M. Stukeley! Il avait l'habitude, au lieu de ranger son argent dans son secrétaire, de l'empiler sur les planchers de sa cuisine. Il y avait environ trois mille guinées dans sa chambre où jamais domestique n'entra. Un jour il y introduisit un enfant; une partie de la somme se trouvait sur une table à laquelle un pied manquait; l'enfant heurta contre la table et la fit tomber; les guinées s'éparpillèrent. Pendant dix ans qu'il vécut encore, M. Stukeley ne releva pas la table et ne ramassa pas les guinées. Il se contentait de les repousser du pied, de manière à se frayer une double route de son lit à la porte, et de son lit à la fenêtre.
M. HOWE.
Spirituel et bon homme, M. Howe jouissait de dix mille liv. st. de rente. Il lui prit fantaisie de se marier, et il épousa miss Mallet, jeune personne fort jolie. Le jour des noces, après avoir soutenu à déjeuner que toutes les femmes sont infidèles et qu'il était impossible de compter sur leur affection, il se leva et dit à sa jeune épouse qu'il était obligé de sortir pour aller à la Tour où des affaires l'appelaient. Vers quatre heures, il lui envoie un billet par lequel il lui apprend que des circonstances imprévues le forcent de partir sur le camp pour la Hollande. Madame Howe espérait que cette absence ne serait pas de longue durée, mais elle comptait sans son hôte; pendant quinze ans elle n'entendit plus parler de son mari. Voici de quelle nature avait été le singulier voyage de M. Howe. Il avait choisi un petit logement tout au bout de la même rue qu'habitait sa femme, chez un chaudronnier auquel il donna six schellings par semaine. Il changea de nom, et comme il y avait peu de temps qu'il demeurait à Londres, il ne fut reconnu de personne. A trois portes de la maison de sa femme se trouvait un petit café qu'il fréquentait. Trois ans après son évasion, il trouva dans ce café un journal qui lui apprit que sa femme venait d'adresser une pétition au Parlement, pour nommer des arbitres qui réglassent les affaires de son mari dont la vie ou la mort était incertaine. Il suivit avec beaucoup d'attention les détails et les progrès de l'affaire qui se termina comme le désirait la veuve. Dix ans s'écoulèrent. Madame Howe changeant de logement, alla demeurer de l'autre côté de la rue, chez un nommé Salt que le mari avait rencontré dans le petit café. Lorsque M. Howe apprit cette circonstance, il se lia plus étroitement avec Salt, et finit par aller habiter une petite chambre de sa maison. De cette chambre qui n'était séparée que par une cloison, de celle de Madame Howe, on voyait, on entendait tout ce qui se faisait à côté. Salt qui croyait son nouvel ami garçon, et qu'il ne connaissait point sous son véritable nom, lui conseillait vivement d'épouser sa locataire, celle qu'il regardait comme la veuve Howe.
Enfin l'anniversaire même du jour du départ de M. Howe, et dix-sept ans après, Madame Howe se trouvait à table avec sa sœur et son beau-frère, quand un domestique inconnu apporta un billet sans signature, et dont l'auteur anonyme suppliait Madame Howe de se rendre le lendemain matin à dix heures au parc Saint-James près de la volière. «Allons, dit Madame Howe, en jettant le billet à sa sœur, toute vieille que je suis, j'ai encore des amoureux.» La jeune sœur prenant le billet et l'examinant avec attention, s'écria: «C'est l'écriture de M. Howe!» Mistriss Howe qui avait aimé ce singulier mari, s'évanouit. Il fut convenu que le lendemain son beau-frère et sa sœur l'accompagneraient au rendez-vous. Elles s'y trouvaient depuis cinq minutes, quand M. Howe, d'un air dégagé, s'approchant de sa femme et lui parlant comme s'il l'eût quittée de la veille, l'embrassa, lui donna le bras et rentra chez lui. Dix-sept ans s'étaient écoulés entre le jour des noces et la nuit des noces. L'histoire ajoute que ces époux vécurent heureux et qu'ils eurent plusieurs enfants qui ne contribuèrent pas peu à cimenter et à augmenter de jour en jour ce bonheur.
L'EXCENTRIQUE POLITIQUE; TABLEAU ESQUISSÉ D'APRÈS NATURE A LONDRES EN 1835.
«Quel est cet homme assis ou plutôt couché sur un banc de la Chambre des communes, et qui semble imprimer le respect à ce qui l'entoure? La vulgarité empreinte sur son visage, la nonchalance étourdie et presque imprudente de ses manières vous le feraient prendre pour un capitaine de vaisseau. Son chapeau dont les bords immenses rivalisent avec les plus vastes chapeaux que portent les quakers, est posé sur l'oreille, en crâne, comme disent nos voisins, d'une manière triviale mais expressive. Son frac vert semble tenir à peine sur ses épaules robustes. Sa chemise entr'ouverte et son gilet débraillé laissent apercevoir sa poitrine. Une de ses jambes, la jambe gauche, repose sur son genou droit et va chercher une de ses mains qui saisit et presse le tendon d'Achille. Sa chevelure artificielle, assez mal peignée pour simuler la nature, n'est pas exactement à sa place, et vous diriez qu'une émeute récente vient d'en défriser les boucles factices.
»Examinez-le bien, cherchez sur sa physionomie les symptômes de la résolution, de l'énergie, de la puissance; demandez à ce front peu développé, à cette charpente musculeuse, à ce visage mobile, les signes indicateurs de la force intime, de l'audacieuse volonté qui commande aux événements et qui domine les empires. Ses joues sont roses et fraîches comme celles d'un paysan: l'ambition ne l'a point pâli; il a son fils assis près de lui; et pendant qu'un orateur du parti contraire l'accable d'invectives, il prend la main du jeune homme et la tient longtemps serrée dans la sienne, comme s'il lui disait: «Voilà ce qui attend les hommes politiques, ne crains rien, ne t'effraie pas pour ton père.»
»S'agit-il de soutenir une discussion, d'engager le combat; les gestes de ce personnage et son débit ne sont pas moins étranges que son attitude pendant le repos. Populaire, souvent grotesque, ne cherchant que l'énergie et ne prétendant jamais à la grâce, il essaie tour à tour les contorsions les plus extraordinaires et les gestes les plus bizarres; il épuise les variétés des plus disgracieuses attitudes. C'est une gymnastique burlesque accompagnée d'une éloquence si puissante dans sa folie même et dans ses excès, que personne n'est tenté de tourner l'orateur en ridicule. Son corps se penche, sa tête disparaît; il fait le plongeon; ses bras s'élèvent; puis en une seconde ses deux mains se croisent par derrière, son torse se cambre, et son cou renversé lui donne une pose de gladiateur. Une minute encore, tout change: les mains sont plongées et perdues dans sa culotte; la tête s'avance, et aux grimaces de son sourire et de ses sourcils, vous diriez que la hache meurtrière est suspendue sur l'orateur. Que vous dirai-je? Comment le suivre dans ses évolutions et ses transformations innombrables? tantôt les deux bras élevés perpendiculairement et les poings fermés comme s'il avait à combattre dix boxeurs; tantôt arrachant sa malheureuse perruque, comme s'il voulait la mettre en lambeaux; puis la caressant, la refrisant et la replaçant avec un soin paternel sur l'occiput qu'elle avait quitté. Je l'ai vu en 1824 au milieu d'un discours presque frénétique à propos de l'indépendance irlandaise et de l'union dont il réclamait l'anéantissement, dénouer sa cravate et rester le cou nu aux yeux de l'assemblée stupéfaite. C'est à lui qu'obéit aujourd'hui le royaume où les convenances ont le plus d'empire, le domaine favori de l'étiquette aristocratique, le pays de la décence et de la dignité, l'Angleterre enfin. Cet homme est O'C......!
»Vulgaire si vous voulez, condamnable à plus d'un titre, et redouté des intérêts qu'il attaque, il garde son pouvoir. Au milieu des gens de talent c'est un homme de génie. Ses défauts comme orateur sont nombreux et frappants; il effraie et ne sait ni persuader, ni plaire.... Mais ce monarque est dans toute sa gloire au milieu des combats d'invectives les plus furieuses. Lorsque les démentis volent d'un bout de la Chambre à l'autre, personne ne sait créer une injure avec plus de puissance que notre héros. Il est admirable dans les moments de tumulte. Il invente alors des épithètes vitupératives dont personne ne s'est avisé; il dit: «Vous en avez menti,» avec un aplomb merveilleux.... Un jour, le Comité des voies et moyens s'occupait des questions relatives aux dépenses du clergé; M. Shaw, membre élu par l'université de Dublin, et représentant l'opinion protestante dans toute sa ferveur, développa ses raisons à ce sujet:--«Admirez, s'écria O'C...... en se levant, admirez la férocité ecclésiastique de cet homme! Selon lui la religion est une affaire de schellings ou de pences (gros sous).--Je donne un démenti formel à l'honorable orateur, répliqua M. Shaw irlandais comme lui; je l'accuse de vouloir détruire la religion qu'il a juré de défendre.» Alors la fureur d'O'C...... atteignit son dernier paroxisme: «Je vous rappelle à l'ordre, s'écria-t-il; un orateur qui profère le mensonge doit être rappelé à l'ordre.»
»Dans cette discussion, O'C...... soutenait l'administration qui sollicitait une réforme dans les matières ecclésiastiques. L'opposition se leva tout entière contre lui. Il ne s'effraya pas et lui tint tête. «--Oui, répéta-t-il, c'est la férocité ecclésiastique que je signale à l'animadversion publique.--Ma férocité, dit M. Shaw, n'est pas de celles qui ont pour symbole une tête de mort et deux os en sautoir.» (Allusion à la bannière des catholiques irlandais).--«Et vous, reprit O'C......, d'une voix de portefaix en colère, prenez pour armoiries une tête de veau et une mâchoire d'âne.» C'était une ignoble violence; mais la tête de M. Shaw était si longue et sa mâchoire si large, l'à-propos d'O'C...... était si plaisant et son geste si burlesque, que les rires furent universels, et le dominateur de la Chambre s'assit au milieu des houras de ses confrères, tout fier de ses triomphes qui se renouvellent chaque jour.
»L'Angleterre, je le répète, est entre ses mains. Une suite de circonstances anormales, exploitées par lui avec autant de persévérance que d'adresse, l'a rendu maître de ses maîtres...... Le Roi le déteste, les pairs l'abhorrent, il a contre lui les propriétaires, le clergé, les avocats, les médecins; peu lui importe. Cet homme, la clef de la révolution irlandaise, le représentant d'un pays que l'Angleterre a toujours opprimé, fait face à tant d'ennemis, et son char de triomphe ne recule pas un seul instant......»
Finissons par un coup de boutoir que ce véhément orateur a donné à la Chambre des pairs, au milieu d'un discours prononcé dans une réunion à Glascow:«--Qu'est-ce qu'un lord, s'écrie-t-il? C'est un animal auquel il ne faut pas se jouer, et qui se moque de toutes les attaques, de toutes les poursuites, de toutes les accusations. Que leur importe, à ces seigneurs, nos discours, nos pensées, notre mécontentement, nos votes? Nous aurions beau leur donner la chasse, nous ne les atteindrions pas. Ils nous glisseront toujours des mains quoi que nous puissions faire. On a, dans mon pays, la singulière coutume de savonner des pieds à la tête certains porcs que l'on engraisse; puis on leur coupe les oreilles. On savonne principalement la queue; on les lâche, et ils deviennent la propriété du premier qui peut les saisir. Heureux qui les attrape! mais la chose n'est pas facile. O nobles lords, pourceaux savonnés de la société civilisée, heureux qui vous attrapera!» Applaudissements du peuple; l'orateur continue: «Les voilà tous! Londonderry est parti en grognant; mais le grognement de Winchelsea est plus remarquable encore par une expression de piété dévote que les pourceaux ne montrent guère. Newcastle se dandine sur leurs traces; et le conducteur général, le porcher de nos bêtes savonnées, c'est Wellington, le grand Wellington de Waterloo. Il y a de la boue sur les robes de soie de ces lords; cela déplaît au peuple; il veut que des bipèdes humains soient couverts de robes constitutionnelles, et il veut chasser à jamais les pourceaux sacrés de la Chambre des pairs...»
Telles sont les gentillesses oratoires du grand O'Connell.
Mais où a-t-il puisé ces suaves expressions, ces grands mouvements d'éloquence? ne les devrait-il pas à quelques souvenirs de ces vieux puritains exaltés, implacables, furibonds dont parle Walter-Scott, ou bien à quelques écrits de ces anciens pamphletaires du temps de Cromwel, dont M. de Châteaubriand nous a fait connaître le style dans une note de son Essai sur les Révolutions anciennes et modernes; Paris, 1826, in-8º. V. tom. II, pp. 184-187; on trouve là un fragment de sermon qui semblerait écrit par notre grand orateur irlandais, s'il était anglican: «Hurlez, s'écrie le prédicateur, hurlez, criez, beuglez, rugissez, ô vous libidineux maudits, jureurs, ivrognes, impurs, superstitieux, diaboliques, sensuels, habitants terrestres de la terre! Courbez-vous, courbez-vous, ô vous arbres très-dédaigneux; et vous chênes élevés, vous hauts cèdres, et vous petits buissons, criez de toutes vos forces; écoutez, écoutez, vagues orgueilleuses, et vous, mers indomptables! écoutez aussi, vous écume, roide, nue, incirconcise et enragée qui haïssez la réforme, etc.»
On avouera que ce fragment traduit fidèlement de l'anglais, prouve que, sur les bords de la Tamise, l'éloquence moderne de la tribune est parfaitement au niveau de l'éloquence ancienne de la chaire, sous le rapport des convenances et des grâces de la diction; mais il faut ajouter que cela arrive seulement, quand la tribune est occupée par le chaud défenseur des droits de l'Irlande.
NEUVIÈME OBJET.
VARIÉTÉS.