‹ Le livre des singularitésChapitre 46 sur 67 · VI.

VI.

DE QUELQUES LOIS D'ANGLETERRE ASSEZ SINGULIÈRES.

Il faut remonter au moyen âge pour retrouver quelques-unes de ces lois qui attestent la barbarie du temps; les unes prescrivent de fouetter jusqu'au sang; d'autres de marquer au front d'un fer chaud; celles-ci de couper soit les oreilles, soit les pieds, soit les mains; celles-là d'arracher les yeux, etc. En 1019, Canut Ier ordonna qu'une femme adultère fût punie par l'amputation du nez et des oreilles[129]. Dans le même siècle, Guillaume-le-Conquérant supprima la peine de mort, mais il la remplaça par des tourments pires que cette peine.

[Note 129: Il faut cependant convenir que ce Canut, qui de tyran sanguinaire devint un prince doux, humain et religieux, rendit quelques bonnes lois qui prouvent sa piété, mais qui paraissent plus dans les attributions de l'Eglise que dans les siennes: il ordonna, par exemple, que tous les chrétiens communieraient au moins trois fois par an. C'est aussi lui qui prescrivit que le saint jour du dimanche, il ne serait tenu ni marché, ni foire, ni assemblée. Il voulut aussi que toute veuve qui se remarierait dans l'année de la mort de son mari, fût privée de son douaire.]

Une des lois les plus absurdes de ces anciens temps, et qui cependant a subsisté jusqu'au règne de Charles II (en 1660), est celle qui autorise le mari à battre sa femme; cette loi est motivée sur ce que le mari étant responsable des actions de sa femme, il convient de lui donner le pouvoir de la contenir par la crainte. Les Anglais d'aujourd'hui, plus policés que leurs ancêtres, ont laissé prendre prescription à leurs femmes sur cette loi également déshonorante pour les deux sexes. Cependant le petit peuple, qui reste attaché à ses anciens usages, cite souvent ladite loi, et même ne la laisse pas tomber en désuétude quant à l'exécution; ce qui, soit dit en passant, n'est pas particulier à la seule Angleterre.

Une autre loi plus avilissante encore et qui tient bien à la grossièreté des siècles barbares qui l'ont vu naître, est celle qui autorise un mari à vendre sa femme; mais il faut qu'elle y donne son consentement. Croirait-on qu'une pareille loi s'exécute encore de temps en temps. Le mari conduit sa femme au marché, la corde au cou, ainsi que la loi le prescrit, à peu près comme on y mènerait une chèvre ou une vache; il la met à l'enchère, puis on l'adjuge au plus offrant à un prix ordinairement très-minime, qui semble n'être que pour la forme. Ne peut-on pas considérer cet usage monstrueux comme une porte ouverte au libertinage, sous le couvert du plus sacré des liens de la société, car il arrive très-souvent que l'acheteur est l'amant de la femme mise en vente? Une chose encore déplorable, c'est que les journaux ne manquent jamais de rendre compte de ces honteux trafics. Nous en citerons un seul exemple pris entre mille dans les feuilles anglaises; le fait s'est passé en 1836:

«Le 1er août, entre dix et onze heures du matin, dit le journaliste, une de ces scènes que, pour l'honneur de notre pays, nous voudrions dérober à tous les regards, vient de se renouveler au marché de bestiaux à New-Islington. Un homme a vendu sa femme. Voici les détails de cette hideuse adjudication:

»Un homme d'une quarantaine d'années, d'un extérieur convenable, est arrivé vers neuf heures du matin au marché de Smithfield avec une jeune femme ayant au cou une corde avec laquelle il la conduisait. Comme il se disposait à la mettre à l'enchère, quelques personnes sont intervenues et se sont opposées à la vente. Le couple mécontent s'est alors rendu au marché d'Islington, et pour n'être pas en retard, et se trouver encore à l'heure du marché, il a pris une voiture. Un jeune homme dont les manières étaient distinguées, et qui avait suivi les époux depuis Smithfield, voyant la femme mise à l'enchère, en offrit cinq shellings; mais d'autres personnes ayant surenchéri, il obtint la malheureuse moyennant vingt-six schellings (32 fr. 50 c.)[130]. Pendant qu'elle suivait tranquillement son acquéreur, le mari retournant chez lui, se félicitait de la bonne affaire qu'il venait de terminer, et disait à haute voix que ce jour était le plus beau de sa vie.»

[Note 130: Le 25 janvier précédent, une autre femme avait été adjugée pour six penses (douze sous) et un quart de cidre, au marché de Chinnock; la corde qu'elle avait au cou valait cinq deniers.

Ces absurdes marchés n'ont de commun avec les ventes d'esclaves qui se font en Turquie et en Egypte, que l'humiliante dégradation de la plus belle moitié du genre humain. Voici ce qu'on nous racontait dernièrement de ces ventes à la turque:

«La foire des femmes à vendre se tient au Caire dans un vaste bazar. Elles sont exposées là comme du bétail. On les habille préalablement de tout ce que la friperie peut fournir de plus somptueux. Quand un acquéreur se présente, il fait lever ces malheureuses, les fait marcher, regarde leurs dents, leurs yeux, leurs mains; s'informe de leur âge; juge de leur embonpoint, de leur santé, puis leur parle pour savoir quelle langue leur est familière et pour juger de leur degré d'intelligence; mais la plupart, surtout les négresses, n'offrent rien de bien satisfaisant sous ce dernier rapport. Enfin on conclut le marché, et on livre la marchandise.»]

Nous pourrions encore citer d'anciennes lois anglaises d'un autre genre et qui font bien contraste avec ce haut philosophisme dont Albion est maintenant la terre classique. Par exemple, il existe une loi contre les sorciers, rendue par le Parlement en 1603, et qui porte:

«Quiconque sera convaincu d'avoir consulté un esprit malin, d'avoir fait pacte avec lui, de l'avoir entretenu, employé, payé ou récompensé, subira la peine de mort.

»Sera condamné à la même peine quiconque aura déterré le corps d'un homme, d'une femme ou d'un enfant, et qui aura enlevé du lieu de la sépulture la peau, les os ou aucune autre partie du cadavre pour s'en servir en vue de sorcellerie, etc.»

Ne dirait-on pas que cette loi est tirée des archives espagnoles, du temps du grand inquisiteur Torquemada?

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En général, il existe un grand nombre de lois en Angleterre; la partie écrite de la loi commune, c'est-à-dire les Reports of cases consistaient déjà, il y a quelques années, en 296 vol. in-fol., et chaque année il s'en publie 8 volumes nouveaux. Ces lois sont parfois bien multipliées pour certains objets; on en compte environ 987 sur les laines, 460 sur le tabac, 12 sur la manière d'emballer le beurre, etc., etc., etc. De temps en temps on change, on altère, on consolide ces statuts; cela occasionne quelquefois d'étranges erreurs. Par exemple, on voulut un jour modifier une loi qui portait peine de déportation et d'amende pour certain crime; le statut s'énonçait ainsi: «Le coupable sera condamné à la déportation pour quatorze ans et à une amende dont la moitié sera pour le Roi.» On décida que la déportation suffisait et qu'il fallait retrancher l'amende. Mais le respect pour le texte des vieux monuments fit qu'on retrancha seulement les mots «à une amende»; de sorte que le statut est maintenant ainsi conçu: «Le coupable sera condamné à quatorze ans de déportation dont la moitié sera pour le Roi.»

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