VII.
Un italien de Sienne, nommé Spannochi, qui vivait dans le XVIIe siècle, écrivait en caractères si déliés, qu'il copia sur du vélin de la grandeur de l'ongle du petit doigt, le même Evangile de saint Jean, sans aucune abréviation. Les lettres étaient si bien faites qu'elles égalaient en perfection les caractères des meilleurs calligraphes[134].
[Note 134: C'est au sujet de ce petit phénomène calligraphique, que Mercier de Saint-Léger, voulant prouver que le mot imprimit ne signifie pas toujours imprimer proprement dit, et qu'il peut quelquefois désigner écriture, cite les deux vers suivants d'un poëme adressé par César Malvicin à Spannochi pour le féliciter sur son talent à écrire en très-petits caractères:
Quin alii in latam nequeunt traducere frontem, Arte tuâ impressum quod brevis unguis habet.
Mercier dit que Spannochi, siennois, a été maître d'écriture de Charles IX et de Henri III; alors il aurait vécu dans le XVIe siècle.]
Ménage parle d'un autre célèbre calligraphe, comme auteur d'un portrait allégorique de la Dauphine, entièrement composé de lignes d'écriture, si menues qu'on les prenait pour des traits ordinaires formés par le burin. Ce tableau d'un pied et demi en carré, représente la Dauphine tirée dans un char et couronnée par une Victoire en l'air, avec d'autres figures allégoriques. «Ce travail était si parfait, dit Ménage, que tout ce qui paraissait être fait de traits et de linéaments ordinaires, ne l'était que de petites lettres majuscules d'une délicatesse si surprenante qu'il n'y avait point de taille-douce qui fût plus belle, soit dans les figures, soit dans le visage de la Dauphine qui était très-ressemblant. Enfin toutes ces lettres composaient un poëme italien de plusieurs milliers de vers à la louange de cette princesse.» Puis Ménage ajoute: «Un officier du Nonce, le cardinal Ranucci, en était l'auteur: cet homme était suédois, dit-il; il avait beaucoup voyagé et savait plusieurs langues;» mais il ne le nomme pas. Il n'est guère présumable que ce calligraphe soit le même que le Spannochi dont nous avons parlé plus haut.
On voit dans la bibliothèque de l'université d'Upsal, un beau portrait du même genre: c'est celui du général Konigsmarck qui était au service de la république de Venise. Ce portrait est formé par des lignes d'écriture tracées sur beau vélin; c'est la vie de ce général, en latin.
A Sainte-Geneviève-du-Mont, à Paris, on admirait un Crucifix dont les traits du dessin comprenaient en caractères très-menus, toute la Passion du Sauveur, selon saint Jean. Une Image de la Vierge y présentait un dessin du même genre, mais on ne dit pas ce que renfermait l'écriture.
Dans le collège Saint-Jean, à Oxford, on montre un dessin de la tête de Charles Ier, également composé de caractères d'écriture, qui, à une très-petite distance, font l'effet du burin. Les traits de la figure et de la fraise contiennent les Psaumes de la pénitence, le Credo et le Pater.
Au Musée de Londres, le bibliothécaire montre un dessin de la largeur de la main, offrant le portrait de la reine Anne, toujours en caractères d'écriture. Mais il faut que les lettres soient d'une extrême finesse, car le bibliothécaire fait observer que cette écriture contient tout ce que renferme un in-folio qu'il montre en même temps. Sans doute que le visiteur, tout émerveillé, aime mieux croire que de vérifier s'il ne manque pas une virgule de l'in-folio sur le petit carré de papier ou de vélin.
Dans le cabinet de M. Paul Grégorovitz Démidoff, à Moskow, on remarquait deux curiosités calligraphiques dans le genre de celles dont nous parlons. La première est le Credo écrit (sic) sur deux petites pièces d'argent et de bronze. La seconde consiste dans l'Evangile et le Pater transcrits (sic) sur deux autres petites pièces dont le diamètre est de trois lignes; le tout est fort lisible. Il nous semble qu'au lieu d'écrit il faudrait dire gravé, car on n'écrit guère sur l'argent et sur le bronze. D'ailleurs la gravure n'ôte rien au mérite de la délicatesse de l'écriture.
Un Anglais, nommé Jean Béedel, a parié dans ces derniers temps (1821) écrire correctement et sans abréviations, sur un petit morceau de papier circulaire du diamètre d'une pièce de six pences (12 sous) l'Oraison dominicale, le Symbole des Apôtres, les centième et cent trente-quatrième Psaumes, et les sixième, septième et huitième Commandements de Dieu, formant en tout 1931 lettres. Non seulement M. Béedel a gagné le pari, mais comme il lui restait de la place, il y a mis son nom, la date du jour et l'année.
Enfin le dernier morceau le plus remarquable que nous connaissions sur la ténuité du caractère, est mentionné dans le cinquantième volume des Transactions de la Société des Arts, des Manufactures et du Commerce, seconde partie, pour la session de 1834 à 1835; Londres, 1836, in-8º, avec fig. Il est question dans ce volume, p. 24, d'une machine à graver, par M. W. Maclaurin, graveur anglais. Par le moyen de cette espèce de pantographe dont la construction est aussi simple qu'ingénieuse, l'auteur est parvenu à graver des caractères d'une ténuité si excessive, qu'il a inséré, dans un rectangle de six décimètres (2 pouces 2 lignes et demie environ) de largeur, et 22 millimètres (9 lignes trois quarts à peu près) de hauteur, il a inséré, disons-nous, 416 fois les mots Society of arts[135]. Le nombre de lettres comprises dans cet espace est de 5408; de sorte qu'une page in-8º ordinaire, étant dix-sept fois et demie plus étendue que le rectangle en question, si elle était composée en caractères pareils à ceux dudit rectangle, renfermerait 91,936 lettres. L'estimable savant à l'obligeance duquel nous devons cette dernière notice, a fait l'application de l'emploi supposé de ce caractère Maclaurin, à une page in-fol. à deux colonnes, du Dictionnaire de Moreri, laquelle étant composée de 176 lignes et chaque ligne de 54 lettres, il en résulterait que cette page renfermerait 9,504 lettres; ce qui fait à peu près la dixième partie du nombre des lettres que pourrait contenir une page in-8º. Ainsi, en définitive, les 6 vol. in-fol. de Moreri, qui ont chacun, terme moyen, 860 pag., pourraient être renfermés en un volume in-8º de 516 pages; mais il ne serait lisible qu'à la loupe.
[Note 135: On trouvera ce rectangle gravé dans la première des planches qui sont à la fin du volume.]
Brisons sur ces singularités calligraphiques. Il existe sans doute beaucoup d'autres morceaux de ce genre, dus à la plume de nos calligraphes modernes; nous en avons même vu plusieurs assez curieux; mais ceux dont nous avons parlé plus haut suffisent pour faire apprécier ces petites singularités qui rentrent un peu dans le genre des nugæ difficiles. Passons à la mécanique.
PETITS TOURS DE FORCE EN MÉCANIQUE.
CHEZ LES ANCIENS: Callicrates fit en ivoire des fourmis et d'autres animaux si petits, que nul autre que lui n'en pouvait discerner les diverses parties.
Mirmecides se signala dans le même genre, il fit également en ivoire un quadrige qu'une mouche couvrait de ses ailes, et un vaisseau qu'une petite abeille cachait sous les siennes[136].
[Note 136: Callicrates ex ebore formicas et alia tam parva fecit animalia, ut partes earum à cæteris cerni non possent.
Myrmecides quidem in eodem genere inclaruit, à quo quadrigam ex eâdem materiâ, quam musca integeret alis, fabricatam, et navem quam apicula pinnis absconderet. (PLIN., Hist. nat., lib. VII, cap. 21, et lib. XXXVI, cap. 5.)]
Théodore, célèbre sculpteur et fondeur, est encore à citer pour un semblable prodige: il coula en bronze sa statue qui était d'une extrême ressemblance; de la main droite elle tenait une lime, et trois doigts de la gauche portaient un petit quadrige dont la ténuité est telle que char, cocher, attelage, tout se trouve à couvert sous l'aile d'une mouche qu'il coula également[137].
[Note 137: Dextra limam tenet; læva tribus digitis quadrigulam tenuit tantæ parvitatis, ut totam eam currumque et aurigam integeret alis simul facta musca. (PLIN., lib. XXXIV, c. 19.)]
Architas de Tarente, que l'on regarde comme ayant posé le premier les principes de la mécanique chez les Grecs, fabriqua une petite colombe artificielle qui imitait le vol des colombes ordinaires. Notre vieux poète Du Bartas en a parlé ainsi dans son poëme de la Semaine:
L'homme peuple les airs d'un volant exercite D'animaux bigarrés. Le tarentin Archite, Prince docte et vaillant, fit un pigeon de bois Qui, poussé par l'accord de divers contrepoids, Se guindait par le ciel.....
CHEZ LES MODERNES: Un inspecteur des écoles de la principauté d'Alberstaldt, nommé Remman, atteste, dans un ouvrage allemand, que, sous l'empereur Frédéric IV, un mécanicien fort habile, nommé Jean Konisberg, eut le talent de fabriquer un aigle artificiel qui vola l'espace de cinq cents pas au-devant de ce prince revenant dans sa capitale, et l'accompagna jusqu'aux portes de la ville, puis retourna à l'endroit d'où il était parti.
Le même mécanicien fit une mouche en acier, qui s'échappait de ses mains, volait autour de la chambre où il était, et venait ensuite se reposer sur sa main comme pour se délasser de sa fatigue.
Le vieux Du Bartas a encore parlé, dans sa SEMAINE, de cet aigle et de cette mouche, comme de merveilleuses mécaniques, exécutées de son temps. Il s'en exprime ainsi:
Que diray-je de l'aigle, Dont un docte allemand honora nostre siècle, Aigle qui délogeant de la maîtresse main, Alla loin au-devant de l'empereur germain? Et l'ayant rencontré, soudain d'une aisle accorte Se tournant le suivit jusqu'au seuil de la porte Du fort Nurembourgeois, que les piliers dorez, Les tapissez chemins, les arcs élabourez, Les foudroyants canons, ni la jeunesse isnelle[138] Ni le chenu sénat n'honoroient tant comme elle. Un jour que cet ouvrier, plus d'esbats que de mets En privé festoyoit ses seigneurs plus aimés, Une mouche de fer, dans sa main recélée, Prit sans aide d'autrui sa gaillarde volée, Fit une entière ronde, et puis d'un cerveau las, Comme ayant jugement se percha sur son bras. Esprit vraiment divin, qui dans l'estroit espace Du corps d'un moucheron peut trouver prou de place, Pour tant de contre-poids, chaînettes et ressorts, Qui luy servoyent d'esprit, d'esperon et de mors.
[Note 138: Vieux mot qui signifie agile, prompt, dispos.]
Le même Remman, cité plus haut, raconte encore qu'un autre mécanicien, nommé Jean Drebel, avait fait un instrument de musique qui s'ouvrait de lui-même au lever du soleil, et jouait seul sans le secours de personne tant que cet astre était sur l'horizon. Mais au défaut du soleil, on n'avait qu'à échauffer un peu la couverture de l'instrument, et il jouait comme dans le temps le plus serein. (Voy. le Journal des Savants, avril 1711, pp. 459-460).
Dans le même temps à peu près, un ecclésiastique de Calabre, nommé Jérôme Faba, s'exerçait dans ce genre, et faisait de petites mécaniques avec autant de dextérité que de patience. Il sculpta en buis toutes les pièces relatives aux mystères de la Passion, et toutes étaient fort à l'aise dans une coquille de noix.--Il fit aussi un carrosse traîné par deux chevaux, ayant deux personnes dans l'intérieur, et le cocher sur son siège, le tout de la dimension d'un grain d'orge. Ces frivolités ingénieuses furent présentées à François Ier et à Charles-Quint[139].
[Note 139: Charles-Quint surtout devait admirer ces petites mécaniques, lui qui avait un goût très-prononcé pour l'horlogerie; c'est à lui, dit-on, que l'on présenta, en 1529, la première petite horloge portative que, depuis, on a appelée montre. Il avait une telle passion pour ce genre de mécanique, que son maître d'hôtel ne pouvant réveiller son appétit blasé, dit un jour: «Je n'en viendrai jamais à bout, si je ne lui fais une fricassée d'horloges.»]
Jean Torriani, célèbre mécanicien de Crémone, vivait du temps de Charles-Quint qui apprécia son talent; il fabriqua des moulins en fer si petits, qu'un moine pouvait en cacher un dans sa manche, et l'on prétend que chacun de ces moulins broyait, dans un jour, assez de grain pour fournir à la consommation de huit hommes.
Adrien Junius, savant médecin du XVIe siècle, a vu à Mechelen, en Brabant, un noyau de cerise taillé en forme de vase, et dans lequel il compta quatorze paires de dés sur chacun desquels les points des six faces étaient très-distinctement marqués.
Sous le règne d'Elisabeth, reine d'Angleterre, un orfèvre de Londres, nommé Mark Scaliot, fabriqua une serrure en fer, en acier et en cuivre, composée de onze pièces avec la clef forée, et le tout ne pesait qu'un grain. Le même Scaliot fit une chaîne de quarante-trois anneaux pour suspendre la serrure et la clef au cou d'une mouche qui portait le tout sans peine. Et ce tout, y compris la mouche, ne pesait qu'un grain et demi.
Jos. Descamus, mathématicien et mécanicien, décrit dans son Traité des forces mouvantes, Paris, 1722, in-8º, une petite mécanique fort ingénieuse qu'il avait composée pour le Dauphin, fils de Louis XIV[140]; c'était un petit carrosse qui allait seul sur une table. Maintenant rien n'est plus commun que cette petite mécanique; mais celle de Descamus, outre qu'elle devait être surprenante pour le temps où elle a paru, offrait dans ses mouvements, des particularités assez curieuses et qui méritent que nous rapportions ici la propre description qu'il a faite lui-même de son petit chef-d'œuvre.
[Note 140: Et non pour Louis XIV, comme le dit Savérien dans son Histoire (très-négligée) des progrès de l'esprit humain, 1766, in-8º, p. 312, puisque Descamus (qu'il appelle Camus) est né en Lorraine en 1672; il y avait déjà long-temps que Louis XIV régnait.]
«L'espace, ou le chemin donné, que le carrosse devait parcourir, était, dit-il, la table du conseil du Roi, à Versailles, longue de 7 pi. 4 po., et large de 3 pi. 6 po.; on plaça le carrosse à l'extrémité de la table opposée à celle où était le fauteuil du Roi. Dans l'instant le carrosse partit; les chevaux plièrent les jambes, les levèrent et marchèrent comme des chevaux vivants. Arrivé au bout de la table, le cocher qui tenait les rênes des chevaux, les tira pour les faire retourner. Le carrosse parcourut ainsi la longueur de la table une seconde fois; mais ayant encore retourné, le cocher fit passer le carrosse entre l'écritoire du Roi et le papier qui était sur la table. Il se trouva là placé précisément devant le Roi, et il s'y arrêta. Alors un laquais qui était derrière le carrosse sauta en bas. Un petit page habillé en hussard, se leva, courut à la portière et l'ouvrit. Une petite dame qui était dans le carrosse descendit, s'avança vers le Roi, lui fit une profonde révérence, et présenta un placet d'une manière également naturelle et gracieuse. Elle attendit un peu, comme pour savoir la réponse. Pendant ce temps, le petit page badinait avec la portière, en la fermant et l'ouvrant alternativement. Cependant la dame fit une seconde révérence au Roi, rentra dans son carrosse, en se tournant un peu de côté pour ne pas perdre le Roi de vue, et s'assit sur le coussin. Le petit hussard referma aussitôt la portière, remonta sur sa soupente et se coucha comme auparavant. Il était à peine couché que le cocher donna un coup de fouet, et les chevaux reprirent leur train. Le laquais courut après le carrosse et sauta derrière avec beaucoup d'agilité. Les chevaux se détournèrent une troisième fois au coin de la table, en firent encore le tour, toujours guidés par le cocher qui les fouettait de temps en temps. Enfin le carrosse s'arrêta de lui-même au même endroit d'où il était parti, comme s'il entrait dans sa cour ou dans sa remise, après avoir fait sa course.»
Savérien ajoute que ces mouvements sont produits par des ressorts, des rouages, des volants, des détentes, etc., fort délicats, et qui exigent beaucoup de dextérité et de soins. Mais, en s'y exerçant, des ouvriers, malgré cette difficulté, sont parvenus à faire des ouvrages d'une délicatesse infinie et presque inconcevable. En voici encore quelques exemples.
Un horloger d'Angleterre, nommé Boverick, avait fait une chaise d'ivoire à quatre roues, dans laquelle un homme était assis. Sa petitesse et sa légèreté étaient telles qu'une mouche la traînait aisément; la chaise et la mouche ne pesaient qu'un grain.
Le même ouvrier construisit une table à quadrille avec son tiroir, une table à manger, un buffet, un miroir, douze chaises à dossier, six plats, une douzaine de couteaux, autant de fourchettes et de cuillers, deux salières, avec un cavalier, une dame et un laquais, et tout cela était si petit qu'il entrait dans un noyau de cerise; et encore il n'en occupait que la moitié. La chose, continue Savérien, ne paraît pas croyable; mais Baker, savant très-respectable, dit l'avoir vu[141]. Malgré cet honorable témoignage, credat judæus Apella!
[Note 141: Voyez le Microscope à la portée de tout le monde, trad. de l'anglais de Henri Baker, par le P. Pezenas, 1754, in-8º, pag. 328.]
Maximilien Misson raconte, dans son Nouveau Voyage en Italie (et ailleurs), La Haye, 1702, 4 vol. in-12, tom. III, p. 110, qu'il a vu dans le palais électoral de Munich, salle des antiques, beaucoup de curiosités, et, entre autres, un noyau de cerise, sur lequel on distinguait cent quarante têtes humaines très-bien sculptées.
Dans le musée royal de Copenhague, on voit un autre noyau de cerise sur lequel sont gravées deux cent vingt têtes.
A Halston, dans le Shropshire, on conserve un noyau de pêche sculpté, où est représenté Charles Ier, la tête couronnée et le visage et les habits peints. Au revers est un aigle percé d'une flèche avec cette légende: «J'ai fourni moi-même les plumes de cette flèche.» Toute cette sculpture est exécutée avec beaucoup de goût. Elle est montée en or et porte un cristal de chaque côté. On attribue cette curiosité à un célèbre sculpteur du temps, nommé Nicolas Briot.
«Les journaux d'Allemagne ont annoncé jadis qu'un ouvrier, nommé Oswald Nerlinger, a fait d'un grain de poivre une coupe qui en contenait douze cents autres, toutes tournées en ivoire, chacune dorée au bord et se tenant sur son pied.» Voilà une exagération germanique contre laquelle se révolterait même la crédulité du juif Apella. Nous aurons déjà bien de la peine à croire ce que nous rapporte dans ce genre Max. Misson, cité plus haut, voy. tom. III, p. 103. Parlant de petits ouvrages d'une délicatesse extrême qui se font à Ausbourg aussi bien qu'à Nuremberg, il dit: «Ce sont des verres (à pied) bien évidés, bien formés, avec un anneau de même matière, ménagé par le tourneur entre le corps du verre et son pied. Il y a cent de ces verres avec chacun leur anneau, dans un grain de poivre de médiocre grosseur. Ces verres sont entre mes mains. J'ai plusieurs fois examiné cette petite merveille avec de bons microscopes, et j'ai remarqué fort distinctement les rayures et les traces de l'outil dont on s'est servi pour les tourner.
»On trouve encore ici une assez plaisante babiole; ce sont des puces enchaînées par le cou avec une chaîne d'acier. Cette chaîne est si délicate, quoique de la longueur de la main, que la puce l'enlève en sautant: l'animal tout enchaîné ne se vend que 10 sols.»
Ceci est devenu très-commun de nos jours: j'ai vu (en 1802) à la fantasmagorie de Robertson, des puces traîner des petits carrosses chargés de monde, des batteries de canons très-bien faites, montées sur leurs affûts, etc., etc. Et maintenant mille petites merveilles de ce genre alimentent la curiosité des promeneurs sur les boulevards de Paris.
On a encore parlé récemment de petits automates curieux, exécutés depuis le XIXe siècle. En 1817, on montrait à Londres un colibri en or émaillé, placé dans le médaillon d'une tabatière; en touchant un ressort, on le faisait sortir; aussitôt il ouvrait le bec, agitait ses ailes brillantes et gazouillait un air mélodieux.
Quelques années auparavant, on exposait à la curiosité du public dans la même ville, une araignée noire, de grosseur ordinaire, qui courait sur une table en différentes directions et agitait ses pattes quand on la prenait; elle exécutait ces mouvements et plusieurs autres tout aussi naturels, au moyen de cent quinze roues dont quelques-unes n'étaient distinctes qu'au microscope.
Un cygne attirait les regards en même temps que cette araignée; il nageait dans un bassin au milieu de poissons dorés, étendait ses ailes, épluchait son plumage, finissait par saisir un poisson et l'avalait.
Vers 1827, nous avons vu à Dijon, chez M. de St...-M....., Directeur du musée de cette ville, membre de l'Académie de Dijon, correspondant de l'Institut, etc., nous avons vu, disons-nous, une maquette[142] mécanique, qui, pour n'être pas tout-à-fait dans le genre microscopique, n'en est pas moins infiniment curieuse. C'est un petit cheval en bois, d'environ 12 pouces de hauteur au garrot, dont tous les membres, toutes les parties, depuis le sabot, les jambes et les cuisses jusques à la tête, au cou et à la colonne vertébrale, sont établis sur des proportions si exactes et si artistement disposées, que l'on peut faire prendre à ce petit animal, toutes sortes de positions, même les plus difficiles et les plus étendues, et il y reste. C'est un petit mannequin dont l'exécution a causé au plus haut degré, l'étonnement et l'admiration des plus grands artistes et entre autres de M. Carle Vernet, le peintre par excellence de toutes les races de chevaux. On regrette que cette mécanique exige des frais de construction et une habileté qui la rendront toujours rare, soit à raison de la difficulté de son exécution, soit à raison de son haut prix[143].
[Note 142: Petit mannequin à l'usage des peintres.]
[Note 143: Cet ouvrage a coûté à son auteur 150 fr. de fabrication.]
Mais il est temps de fermer notre petite galerie, laissant à chacun de ceux qui l'ont parcourue, la liberté de croire ou de ne pas croire à la possibilité d'exécution de quelques-uns des articles qui la composent. Ce que nous pouvons assurer, c'est que, fidèle et scrupuleux historien, nous n'avons en rien altéré la pureté des sources où nous avons puisé.