II.
SINGULARITÉS ANNULAIRES.
DES BAGUES HIÉROGLYPHIQUES.
Ces bagues se composent avec des pierres plus ou moins précieuses; mais avant d'aborder ce sujet, disons un mot sur ces sortes de pierres, sur le cas que certains peuples en font et sur les propriétés qu'ils y attachent.
L'usage de faire servir les pierres précieuses à l'expression de quelques pensées ou à la représentation de quelque sujet, remonte à la plus haute antiquité. Nous trouvons dans la Bible, que, dès le temps de Moyse, le grand-prêtre des Hébreux portait sur sa poitrine, le Rational, c'est-à-dire les noms des douze tribus d'Israël, tracés sur autant de pierres[144].
[Note 144: Voici la description que Fl. Josephe donne du RATIONAL: «Sur cette pièce étaient attachées douze pierres précieuses d'une si grande beauté qu'on les regardait comme inappréciables. Elles étaient placées sur quatre rangs de trois chacun, et séparées par de petites couronnes d'or, afin de les tenir si fermes qu'elles ne pussent tomber; dans le premier rang étaient la sardoine, la topaze et l'émeraude; dans le second, le rubis, le jaspe et le saphir; dans le troisième, le lincure, l'améthiste et l'agate; et dans le quatrième, la chrysolithe, l'onyx et le béryl. Sur chacune de ces pierres était gravé le nom d'un des douze fils de Jacob, que nous considérons comme chefs de nos tribus; et ces noms étaient écrits selon l'ordre de leur naissance.»]
Celles que les Musulmans emploient de préférence sont le jaspe, l'agate, l'onyx, la sardoine, l'hyalintée, la cornaline, l'améthiste, l'hématite, le jade. Ils font quelquefois usage du corail, du verre et de toutes les autres substances assez compactes pour être taillées.
En se livrant à leur goût immodéré pour les pierreries, les Musulmans croient satisfaire à un devoir religieux; cependant ils disent qu'on ne saurait se présenter devant Dieu dans un extérieur trop humble. L'or, suivant eux, fait le lustre et la noblesse: d'un autre côté, ils regardent le fer comme source d'impureté et de souillure. Mais la puissance et la bonté du Créateur se manifestent au contraire dans les pierres précieuses. Ces bons et pieux Musulmans nous assurent positivement que chaque pierre a les vertus suivantes; vertus, n'en déplaise à Mahomet, qui sont marquées au coin de l'absurdité:
Le RUBIS, par exemple, fortifie le cœur; il garantit de la peste et de la foudre; placé sur la langue, il apaise la soif; enfin il défend l'homme contre les tentations qu'il pourrait avoir de se noyer.
L'ÉMERAUDE est un excellent spécifique contre les piqûres des vipères. Il suffit même de la présenter à cette espèce de serpents, pour lui crever les yeux. Elle guérit des maux d'estomach, de l'épilepsie, et fortifie la vue.
La TURQUOISE possède à peu près les mêmes propriétés; mais elle s'emploie plus particulièrement contre les scorpions.
Quant à la CORNALINE, ses vertus varient suivant ses teintes: celle qui est d'un rouge foncé, prévient les fâcheux effets de la colère; celle qui est couleur de chair, à raies blanches, arrête les hémorragies; enfin la cornaline blanche guérit des maux de dents.
L'HÉMATITE est un excellent contre-poison; le JADE, le meilleur des paratonnères, et de plus il écarte les mauvais rêves.
Quelques pierres peu estimées en Europe, ont cependant des vertus divines: l'OEIL-DE-CHAT, par exemple, rend invisible; ce qui est très-commode en amour et en guerre.
En voilà bien suffisamment sur les admirables propriétés des pierres précieuses, que nous devons aux observations et à la sagacité de Messieurs les philosophes et esprits-forts de Turquie, dignes marabouts du grand prophète.
Encore un mot, en passant, sur les anneaux constellés qui se gravent sur divers métaux et qui sont enrichis de pierres précieuses. Il est bon de savoir que ces anneaux se nomment constellés, parce qu'ils sont sous l'influence directe des planètes, à raison des métaux ou des pierres qui les composent. Ainsi chaque planète a pour elle son métal et sa pierre précieuse dans l'ordre suivant:
Planètes. Métaux. Pierres précieuses.
Le SOLEIL, roi du jour. L'or. L'escarboucle. La LUNE, reine de la nuit. L'argent. Le saphir. JUPITER, roi des astres. L'étain. La topaze. MARS, dieu de la guerre. Le fer. Le rubis. VÉNUS, déesse de la beauté. Le cuivre. L'émeraude. MERCURE, ministre des dieux. Le vif-argent. Le cristal. SATURNE, dieu du temps. Le plomb. Le grenat.
Mais il est temps d'arriver à nos bagues hiéroglyphiques; ces bagues sont composées de pierres précieuses, qui, par la première lettre de leur nom, étant réunies et incrustées autour d'un anneau, forment le nom d'une personne, ou désignent un objet quelconque.
M. Brard, parlant dans sa Minéralogie appliquée aux arts, tom. III, p. 355, du NATROLITHE, pierre opaque et d'un jaune brillant nuancé de zones blanches et brunes concentriques, dit: «Cette pierre qu'on trouve au pic volcanique de Hochen-Twiell près Signen, sur les bords du lac de Constance, n'est point éclatante; mais à l'époque où l'on composait des bagues hiéroglyphiques, on était fort embarrassé de trouver une pierre dont le nom commençât par N. J'arrivais d'un voyage en Allemagne, d'où je rapportais beaucoup d'échantillons de NATROLITHE; j'en fis tailler quelques morceaux, et on introduisit cette pierre dans les anneaux symboliques dont on faisait alors un très-grand cas. Les premières bagues de ce genre parurent à la suite de la victoire d'Austerlitz, que les soldats français nommèrent la bataille des trois empereurs (Napoléon, Alexandre, François), en 1805. Trois anneaux, portant chacun une pierre de couleur différente, étaient réunis par un lien d'or, et prirent le nom d'anneaux à triple alliance.» M. Brard ne nous dit point quelles sortes de pierres entrèrent dans la structure de ces anneaux symboliques. Mais il continue ainsi:
«Vinrent ensuite les bagues hiéroglyphiques, qui portaient un nom écrit par les lettres initiales de chacune des pierres dont elles étaient entourées. Ainsi les mots CHARLES, SOPHIE et CAROLINE se composaient de la manière suivante:
=C=YMOPHANE. =S=APHIR. =C=HRYSOLITHE. =H=YACINTHE. =O=PALE. =A=MÉTHISTE. =A=MÉTHISTE. =P=ERIDOT. =R=UBIS. =R=UBIS. =H=YACINTHE. =O=PALE. =L=APIS. =I=RIS. =L=EPIDOLITHE. =E=MERAUDE. =E=MERAUDE. =I=RIS. =S=APHIR. =N=ATROLITHE. =E=SCARBOUCLE.
»Moyennant ces acrostiches, on ne perdra point la clef de ces singuliers anneaux, et l'on sera toujours dans le cas de trouver le sens caché de ces réunions de pierres qui pourraient paraître un jour le fruit d'un goût bizarre, dénué de tout intérêt.»
Malheureusement tous les noms de la liturgie ne se prêtent pas à ces compositions, attendu que l'alphabet des pierres n'est pas complet. Si jamais les bagues hiéroglyphiques redevenaient à la mode, nous allons, pour épargner des recherches aux amateurs, donner la liste alphabétique des principales pierres précieuses que l'on pourrait employer dans la fabrication de ces bagues.
Agate. Améthiste. Aventurine. Beryl. Calcédoine. Chrysolithe. Cornaline. Cristal de roche. Cymophane. Diallage. Diamant. Dichroïte. Disthène. Eléolithe. Emeraude. Enhydre. Escarboucle. Essonite. Felspath opalin. Grenat. Hématite. Hyacinthe. Hydrophane. Hypersthène. Idocrase. Iris. Iu, pier. chinoise. Jade. Jargon. Jaspe. Jayet. Enhydre. Lapis-Lazuli. Lépidolithe. Malachite. Marcassite ou Pyrite. Natrolithe. Obsidienne. Onyx. Opale. Péridot. Quarz-Girasol. Rubis. Saphir. Sardonyx. Topaze. Tourmaline. Turquoise. Vermeil oriental. Zircon.
Les quatre lettres qui manquent sont le K, l'U, l'X et l'Y.
On a parlé récemment d'un ingénieux acrostiche fait sur le nom de Mlle Rachel, jeune tragédienne d'une haute réputation à Paris. Cet acrostiche doit être mentionné ici, puisqu'il est du genre de ceux qui viennent de nous occuper, c'est-à-dire exprimé en pierres précieuses. Voici le fait:
On a fait présent à la célèbre actrice, d'un bandeau royal antique, tout en or, d'un dessin très-pur, très-élégant, et incrusté de six pierres fines. Ces six pierres sont tellement disposées que les initiales de leur nom réunies forment non seulement celui de la jeune tragédienne, mais elles désignent encore les noms des personnages dans les rôles où elle excelle, ainsi que le démontre ce petit tableau:
=R=UBIS =R=oxane. =A=MÉTHISTE =A=ménaïde. =C=ORNALINE =C=amille. =H=ÉMATITE =H=ermione. =E=MERAUDE =E=milie. =L=APIS-LAZULI =L=aodice.
La manière dont ce bandeau royal est parvenu à la jeune actrice offre une singularité qui mérite aussi d'être rapportée. Mlle Rachel avait envoyé chercher pour sa table une carpe du Rhin, chez Chevet dont le magasin est si riche en comestibles de toute espèce; le beau poisson arrive, on le sert, on l'ouvre, et le magnifique bandeau sort de ses entrailles. Galanterie imprévue qui a dû autant surprendre et flatter l'aimable actrice que celle d'une couronne d'or qu'elle avait déjà reçue précédemment d'un de ses admirateurs, qui ne s'était point fait connaître; il en est de même de celui-ci.
DES BAGUES ARCANIQUES.
Il existait, au XVIe siècle, un habile homme, prophète de son métier et par conséquent très-versé dans le grand art de l'astrologie judiciaire. C'était un Italien, nommé Luc Gauric, né à Gifoni, dans le royaume de Naples, en 1477, et qui est mort à Rome en 1559. Ce grand homme, très au courant de toutes les rêveries talismaniques, magiques, talmudiques, cabalistiques, voire même hiéroglyphiques, lisait dans les astres ad aperturam libri, et déroulait l'avenir currente calamo; mais il ne rencontrait pas toujours juste[145], et même il était fort heureux quand, sur cent de ses prédictions, le hasard en réalisait deux ou trois, ce qui, malgré cela, lui donnait haute réputation parmi le peuple, et même parmi les grands qui, dans ces temps déjà reculés, étaient bien un peu peuple à cet égard; témoins les papes Jules II, Léon X, Clément VII et Paul III, qui eurent des égards pour ce charlatan, et la fameuse Catherine de Médicis qui lui dut sa ceinture talismanique, et l'infortunée Marie Stuart pour laquelle il fabriqua des bracelets hiéroglyphiques. Enfin c'est à ce Gauric que l'on doit l'idée des bagues arcaniques qui font l'objet de cette notice.
[Note 145: Par exemple, il avait prédit à Henri II, roi de France, qu'il serait empereur, et qu'il parviendrait à une vieillesse très-heureuse; Henri II a régné douze ans sans éclat, et est mort d'accident à quarante ans, le 10 juillet 1559, la même année que le prophète.]
Ces bagues sont composées d'un anneau d'or sur lequel est enchâssée une pierre de couleur significative, c'est-à-dire une pierre dont la couleur emblématique ait rapport à l'objet que l'on a en vue; puis sur cette pierre doit être gravé un signe du zodiaque indiquant le mois où s'est passé l'événement dont on aime à conserver le souvenir.
Les pierres coloriées qu'on emploie dans ces sortes de bagues sont au nombre de douze et représentent les douze mois de l'année. Les voici rangées, avec leurs couleurs, selon l'ordre des mois; nous y ajoutons les couleurs qu'on assigne à chaque mois.
NOMS COULEURS NOMS COULEURS DES PIERRES. DES PIERRES. DES MOIS. DES MOIS.
Le GRENAT rouge foncé. JANVIER blanc. L'AMÉTHISTE violet. FÉVRIER arbitraire. Le JASPE varié. MARS rouge noirâtre. Le SAPHIR blanc. AVRIL vert. l'ÉMERAUDE vert. MAI vert. l'ONYX blanc et brun. JUIN vert jaunâtre. La CORNALINE rouge. JUILLET jaune. La SARDOINE fauve. AOUT couleur de feu. La CHRYSOLITHE vert léger SEPTEMBRE pourpre. l'AIGUE-MARINE vert bleuâtre. OCTOBRE incarnat. La TOPAZE jaune. NOVEMBRE feuille morte. La TURQUOISE bleu. DÉCEMBRE noir.
Passons maintenant aux signes du zodiaque, et voyons quel espace de temps le soleil semble employer à les parcourir dans chaque mois:
Le VERSEAU du 20 janvier au 19 février. Les POISSONS du 19 février au 21 mars. Le BÉLIER du 21 mars au 20 avril. Le TAUREAU du 20 avril au 21 mai. Les GÉMEAUX du 21 mai au 21 juin. Le CANCER du 21 juin au 23 juillet. Le LION du 23 juillet au 23 août. La VIERGE du 23 août au 23 septembre. La BALANCE du 23 septembre au 23 octobre. Le SCORPION du 23 octobre au 22 novembre. Le SAGITTAIRE du 22 novembre au 22 décemb.. Le CAPRICORNE du 22 décembre au 20 janvier.
Nous avons dit précédemment que la couleur des pierres employées dans les bagues arcaniques était significative; le tableau suivant va nous indiquer l'emblême de chaque couleur.
Le BLANC signifie pureté, joie, candeur, innocence. Le BLANC mêlé de rose louange. Le BLEU amour et trahison. Le BRUN humilité. La FEUILLE-MORTE vieillesse. Le GRIS DE FER courage. Le GRIS DE LIN amour constant. Le JAUNE impudicité. Le NOIR deuil, tristesse, mélancolie. L'OR (couleur de) magnificence, puissance. Le POURPRE dignité impériale, haute magistrature. Le ROSE tendresse, amour changeant. Le ROUGE cruauté, colère, feu, zèle, pudeur. Le SOUCI ET ORANGE chagrin. Le VERT espérance. Le VIOLET jalousie.
Nous pensons que ces trois petits tableaux, réunis à ce que nous avons dit précédemment sur ce qui compose les bagues hiéroglyphiques, pourront être de quelque utilité aux personnes qui désireraient en faire fabriquer. Il y a quelques années que ces sortes de bagues, dont l'anneau et le chaton sont dans le goût du XVIe siècle, étaient revenues à la mode; on a même cité la duchesse de Berry qui en a fait faire une dont la pierre est une chrysolithe, et le signe du zodiaque une balance.