‹ Le livre des singularitésChapitre 52 sur 67 · IV.

IV.

QUELQUES SINGULARITÉS EXTRAITES D'ANCIENS REGISTRES DE L'ÉTAT CIVIL.

La première pièce légale relative à la tenue des registres de l'état civil, en France, est l'ordonnance de Villers-Cotterets, du 10 août 1539, qui enjoint de tenir en chaque paroisse un registre en forme de preuves de baptesme. Cependant il existait auparavant, mais en très-petit nombre, des espèces de registres de baptêmes, de mariages et de décès. Il faut dire qu'en général ces registres, avant et depuis l'ordonnance de 1539 jusqu'au XVIIIe siècle, ont été tenus de la manière la plus défectueuse et quelquefois la plus singulière. C'est ce que nous allons prouver par deux ou trois exemples puisés dans les anciens registres de quelques paroisses de Paris au XVIe et XVIIe siècles; par exemple, dans l'un de ceux de la paroisse de Saint-André-des-Arts, on trouve:

«Le xxije d'aoust 1574, furent baptizées deux filles gemelles et de la mesme ventrée.» Charmante expression, très-délicate! mais aucun détail, aucune signature; on apprend seulement que l'une de ces deux petites eut pour marraine l'épouse du célèbre Ambroise Paré, (m. à Paris le 20 déc. 1590).

Dans un registre de Clignancourt, le curé de cette paroisse a ainsi enregistré un baptême:

«Le xxe de décembre 1661, fut baptizée la fille d'Estienne Lemire, laboureur. C'est la dixième de suite sans aucun masle, et toutes les autres sont vivantes.» Rien de plus.

L'article suivant est puisé dans un des registres du curé de la Villète:

«Le xxxe juing 1644, j'ai célébré un service pour le repos de l'âme de François Caignet, mon bon ami, lequel a donné plusieurs choses à mon église. Signé COTTEREAU et ami.»

Le successeur de ce M. Cottereau s'exprime ainsi dans un autre acte:

«Le xxje décembre 1675, a esté enterré Jean Tessier, laboureur, homme très-doulx, très-paisible, fort respectueux et très-déférent envers ses pasteurs.»

Il est présumable que le registre de la paroisse Saint-Landry servait de mémorial au vicaire. Ce bon prêtre y détaille naïvement les étrennes qu'il a reçues au commencement de l'année 1630 pendant quatre jours; voici le résumé de ces étrennes:

«Onze bouteilles de vin, dont deux de blanc; »Quatre boistes de conserve; »Trois chapons, dont un prêt à mettre à la broche; »Trois livres de bougie; »Deux fort bons fromages; »Deux grands pots de beurre; »Une bouteille d'hipocras[148]; »Un lapin de garenne, une langue fumée, un gâteau et une talmouse; »Une douzaine de serviettes; »Une pistole d'Espagne, trois escus d'or.»

[Note 148: L'hypocras était un breuvage agréable, une espèce de vin de liqueur composé de divers ingrédients dont un vin léger et délicat était la base. Il y en avait plusieurs espèces; l'une des plus anciennes recettes est celle que donne le vieux Taillevent, célèbre cuisinier du roi Charles VII. «Pour une pinte, dit-il, prenez trois treseaux (3 gros) de cinnamome fine et parce, ung treseau de mesche, ou deux qui veult; demi-treseau de girofle, et de sucre fin six onces, et mettez en pouldre; et la fault toute mettre en ung coulouoir avec le vin, et le pot dessoubs, et le passez tant qu'il soit coulé, et tant plus est passé et mieux vault, mais qu'il ne soit esventé.» Cette recette de Taillevent est, comme son style, un peu surannée.

«Pour préparer l'hypocras des grands seigneurs, dit le docteur Pegge, prenez du gingembre, de l'anis et du sucre. Quant à l'hypocras du peuple, il se fait avec de la canelle, du poivre et du miel clarifié.» Mais de toutes ces anciennes liqueurs, la seule qui mérite un souvenir, est l'infusion de suc d'oranges de Séville avec le sucre dans un vin léger. En général, l'hypocras se faisait et se fait encore avec du vin, du sucre, de la canelle, du girofle, du gingembre et autres ingrédients. On en fait du blanc, du rouge, du clairet, du framboisé, de l'ambré, etc., etc.]

A la suite d'un acte d'inhumation du 29 octobre 1650, M. le vicaire nous fait part de l'anecdote suivante:

«M. de Saint-Paul (son curé) me commanda d'aller dîner avec lui, où de sa grâce, je fis bonne chère: vivat ad multos annos!»

C'est fort bien; mais peut-être cette bonne chère, prise un peu copieusement, occasionna-t-elle à M. le vicaire quelques remords d'estomach ou d'entrailles, car le lendemain, à la suite d'un acte de convoi funèbre, il écrivit ces mots:

«J'ai pris un lavement pour apaiser une colique.»

On ne conçoit pas en vérité comment on pouvait consigner de pareilles niaiseries dans des registres destinés à conserver le souvenir d'actes aussi importants que les naissances et les décès.

Quelquefois aussi MM. les curés relataient sur ces mêmes registres, entre un acte de baptême et un acte de mort, quelque événement récent qui tenait aux troubles du moment; et, comme on le pense bien, l'esprit de parti s'y manifestait clairement. Par exemple, le curé de Saint-André-des-Arts (Christophe Aubry), après avoir enregistré la naissance d'un enfant né le 23 décembre 1588, raconte ainsi le meurtre du duc de Guise; nous rendons littéralement ses expressions copiées sur le registre:

«En ce mesme jour du sabmedi XXIVe décembre 1588, est venu un courrier de la ville de Blois, qui a apporté nouvelles comme M. le duc de Guise avoit esté tué et massacré le vendredi précédent (23 déc.) au cabinet du Roy, luy estant présent, lequel sieur estoit allé à son service à l'assemblée des estats; faict trop exécrable et qui ne demeurera pas impuny; anima ejus requiescat in pace, amen!

»Et encore non content, comme estant possédé du diable, comme il est vraisemblable, a depuys faict massacrer le cardinal de Guyse, et non pour autre cause sinon qu'ilz s'oposoyent aux entreprises du Biarnoys qui se dict roy de Navarre, héréticque, excommunié, que ledict roy, jadis[149] roy de France, nommé Henry de Valoys, vouloit instaler après luy à la couronne de France contre la volonté de nostre sainct Père le Pape Sixte cinquiesme qui l'en avoit jugé indigne pour sa mauldicte hérésie et pour avoir esté relaps[150].»

[Note 149: Ce mot jadis prouve que le curé de Saint-André-des-Arts et les autres ecclésiastiques ligueurs regardaient Henri III comme déchu de la couronne par ce seul fait.]

[Note 150: Cela prouve qu'alors on attribuait encore au Pape le droit de priver un souverain de sa couronne.--Par la suite, on a tellement rougi de pareils actes et de pareilles opinions, qu'on a biffé sur le registre en question, la note que nous venons de transcrire. Mais l'écriture n'a pas été tellement effacée qu'on ne puisse très-bien la lire.]

Sur le même registre, à la suite d'un acte de mariage du 31 juillet 1589, on lit:

«Le 1er jour d'aoust 1588, Henry de Valoys jadis roy de France, s'estant armé avec ses héréticques, et le roy de Navarre et ses consorts estant à Saint-Cloud pour assiéger Paris, ayant donné le pillage à toutes sortes de larrons desquels il estoit accompaigné, ayant practiqué beaucoup de traistres dans ladicte ville, et ayant juré la mort de toutes sortes de gens de bien, permectant seulement de saulver les héréticques et leurs adhérents pour puys après ruiner l'église de Nostre Seigneur et planter l'hérésie au beau milieu de la France. Par un juste jugement de Dieu qui ne permet regner longuement, un si pervers tiran et hipocrite[151] a esté tué par un religieux à l'ordre des Jacobins, nommé frère Jacques Clément, lequel religieux a esté tué à l'heure mesme par les satellites dudict Henry. Anima ejus requiescat in pace![152]»

[Note 151: Nous sommes bien éloigné de prendre la défense du caractère faible et de la conduite légère, vacillante et blâmable de Henri III; mais méritait-il les infames calomnies répandues dans cette note, sur ses principes religieux? Non; ce prince était très-catholique, et jamais il n'a eu l'intention de favoriser l'hérésie; au contraire, il était dévot jusqu'à la superstition. Mais on voulait un bouleversement dans l'Etat pour favoriser l'ambition des Guises, et il fallait bien ameuter le peuple contre la Cour. C'est donc par d'atroces calomnies semées à profusion contre les Valois qu'on en est venu à bout.]

[Note 152: On a vu des écrivains assurer que Jacques Clément n'avait point été l'assassin du Roi, mais que c'était un homme sûr que le gouverneur de Vincennes lui adressait. On fit entrer cet homme à Surennes dans un cabaret où on le tua. On lui prit ses papiers que l'on remit au véritable assassin du Roi, qu'on avait revêtu d'une robe de feuillant. Ces écrivains s'appuient sur ce que l'assassin ayant été massacré dans l'appartement du Roi, on ne put le reconnaître parce qu'on l'avait défiguré. Cette anecdote est hors de toute vraisemblance. Le culte insensé que l'on a rendu au vil assassin après son crime et sa mort, en fait foi; il devait être très-connu dans son couvent, et peut-être chez la duchesse de Montpensier.]

Voici encore une autre pièce; mais celle-ci n'est pas, comme les précédentes, superflue dans un registre de l'état civil; c'est l'acte de décès du président de Thou:

«Le lundy huictiesme jour de may 1617, fut inhumé en l'église de Sainct-André, à neuf heures du matin, en la cour de sa chapelle, messire Jacques-Auguste de Thou, conseiller du Roi en ses conseils d'estat et privé, et président en la Cour, qui estoit décédé le jour précédent en sa maison, environ une heure après midy, en présence de plusieurs notables personnes, comme le révérend père Domogier, prieur des Chartreux de ceste ville; M. Perrot, conseiller en la Cour; M. de Bonœil, M. Rigaut, avocat, et plusieurs autres devant lesquels il déclara que tout ce qu'il avait escrit, il le remettait au jugement et à la censure de l'église catholique, apostolique et romaine, et suivant le discours qu'il m'avoit tenu à moy soubsigné vicaire, parlant à luy le sixiesme jour de ce dict moys, après lui avoir donné et administré les sacrements le jeudy de l'Ascension, infirme de corps, mais fervent et vigoureux d'esprit et d'entendement. Ego vidi, ego audivi, et ut testis omnibus significavi; et ce mesme jour huictiesme, fut rapporté le corps de madame sa femme de sa maison de Villeroy, où il fut transporté le jour de feste de la Magdeleine de l'année dernière pour y estre inhumée selon le dessein du deffunct. Animæ eorum requiescant in pace!»

Nous ne prolongerons pas ces notes et actes copiés sur les anciens registres de l'état civil à Paris. Le peu que nous en avons rapporté suffit pour prouver l'exactitude, le soin et l'attention que l'on mettait à tenir ces registres dans les XVIe et XVIIe siècles. Nous n'avons parlé que des naissances et des décès; nous ajouterons que les actes de mariage étaient enregistrés avec le même soin. On trouve par exemple:

«Le lundy viije juing 1545, furent espousés Romain Langlois et Germaine Carre, serviteurs.» Point d'autres détails.

»Le xxive octob. 1568, Henry et Jehanne Jacquin ont esté espousés en l'église.» Idem.

»Le xvje juing 1597, ont été mariés Olivier Darve, de la paroisse Saint-Eustache, et Magdelaine de Lacroix, de cette paroisse.» Rien de plus, point de mention de publication de bancs, point d'assistance de témoins; parfois on ne mettait que les prénoms et on laissait en blanc les noms.

On conviendra que voilà de singuliers registres d'état civil; et au bout de deux ou trois générations, il devait être facile de reconnaître les filiations, les degrés de parenté, les droits en résultant, etc.! (VOY. sur l'origine des registres en question, Mélanges littéraires, philologiques, etc., par Gabriel Peignot; Paris, 1818, in-8º, mais surtout les Recherches sur la législation et la tenue des actes de l'état civil, par M. Berriat-Saint-Prix, pp. 245-293 du tome IX des Mémoires sur les Antiquités nationales et étrangères; Paris, 1832, in-8º. Ces recherches sont très-curieuses; nous y avons puisé les principales citations de cet article.)

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