V.
D'UN CERTAIN USAGE DANS L'INDE.
Nous commençons par déclarer que nous nous serions abstenu de parler de cet usage, si les particularités qu'il renferme n'étaient pas vraiment singulières, et si elles ne nous avaient pas été révélées par le savant et respectable auteur d'un curieux ouvrage sur l'Inde[153]. Il est certain que cet usage, quant à son objet, n'est point propre... à flatter le goût et les sens des personnes délicates, habituées aux suaves odeurs de la rose et du jasmin; mais, ainsi que le dit l'auteur, «pour l'observateur judicieux et éclairé, les actions les plus communes de la vie d'un peuple ne sont point inutiles à connaître.... Et tous ces préceptes minutieux de propreté qui, dans l'Inde, tiennent à cet usage, se rattachent à un système hygiénique qui n'a rien de futile dans les pays chauds. D'ailleurs le législateur des Hébreux n'oublia point d'insérer quelque chose d'analogue dans les réglements qu'il donna au peuple de Dieu: Habebis locum extra castra ad quem egrediaris ad requisita naturæ, gerens paxillum in balteo; cumque sederis, fodies per circuitum, et egestâ humo operies quo relevatus es.» (DEUTER. XXIII, vv. 12 et 13.) D'après ces considérations, nous croyons donc pouvoir amuser nos lecteurs en les initiant aux détails relatifs à l'usage en question; ce qui pourra aussi leur être utile si jamais ils voyagent dans l'Inde, comme on le verra par la suite. Sans tourner davantage autour de la question, abordons-la, et exposons le réglement légal auquel tout Brahme, ayant à satisfaire aux besoins naturels, doit se conformer avec une religieuse attention. Ce réglement consiste dans les vingt-trois articles suivants extraits avec la plus scrupuleuse exactitude des livres sacrés de l'Inde, par M. l'abbé Dubois:
[Note 153: Il est intitulé: MŒURS, institutions et cérémonies des peuples de l'Inde; par M. l'abbé J.-A. Dubois, ci-devant missionnaire dans le Meissour, membre de la Société royale asiatique de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, de la Société asiatique de Paris, et de la Société littéraire de Madras. Paris, Merlin, 1825, 2 vol. in-8º. Cet ouvrage a été imprimé par autorisation du Roi à l'imprimerie royale.--On doit encore à M. l'abbé Dubois l'ouvrage suivant: EXPOSÉ de quelques-uns des principaux articles de la théogonie des Brahmes, extrait et traduit des meilleurs auteurs originaux. Paris, Dondey-Duprey fils, 1825, in-8º.
M. l'abbé Dubois a passé trente années dans les diverses provinces de l'Inde.]
«1º Prenant à la main un grand chimbou[154], il ira au lieu destiné à cet usage et qui doit être au moins à un jet de flèche de son domicile.
[Note 154: C'est le nom d'un vase d'airain chez les Indiens.]
»2º Arrivé là, il commencera par ôter sa chaussure, qu'il déposera à une certaine distance, et choisira pour se soulager une place propre sur un terrain uni.
»3º Les endroits où l'on ne peut, sans pécher, vaquer à cela, et qu'on doit par conséquent avoir grand soin d'éviter, sont ceux-ci: l'enceinte d'un temple; le bord d'une rivière, d'un puits ou d'un étang; un chemin public, et tout lieu fréquenté; un sol blanchâtre; une terre labourée; un terrain où croît, à peu de distance, l'arbre Assouata ou tout autre arbre sacré.
»4º Le Brahme ne doit point avoir alors sur le corps de toile pure ou nouvellement lavée.
»5º Il aura soin de se suspendre son triple cordon[155] à l'oreille gauche, et de s'entourer la tête de la toile qu'il avait autour des reins.
[Note 155: Ce cordon est une marque distinctive que tous les Brahmes portent en bandoulière, qui descend de l'épaule gauche à la hanche droite, et qui se compose de trois petites ficelles formées chacune de neuf fils. Le coton dont ce cordon est fait doit être cueilli sur la plante, de la propre main d'un Brahme, être cardé et filé par des personnes de cette tribu; afin qu'il ne puisse pas contracter de souillure en passant par des mains impures. Lorsque les Brahmes sont mariés, leur cordon a neuf ficelles au lieu de trois. (A ce nombre trois se rattache sans doute un sens allégorique, et qui peut avoir rapport aux trois principales divinités de l'Inde, Brahma, Vichnou et Siva.) Les Brahmes et tous les autres personnages qui ont droit de porter ce cordon, y attachent plus de prix et s'en montrent certainement plus fiers que ne le font en Europe les Grands que leur naissance ou leurs services autorisent à porter des décorations analogues à celle-là, quant au nom générique. (Voyez sur l'investiture du cordon, l'ouvrage de M. Dubois, tom. I, pp. 218-219.)]
»6º Il s'accroupira le plus bas possible. Ce serait un grand péché que de se soulager debout ou seulement à demi incliné; c'en serait un plus grand encore de le faire étant monté sur un arbre ou sur une muraille.
»7º Dans cette posture, il doit avoir une attention particulière, et sous peine de péché capital, à ne fixer ses regards sur aucun des objets que voici: le soleil ou la lune, les étoiles, le feu, un brahme, un temple, une statue, quelques-uns des arbres sacrés.
»8º Il gardera un profond silence.
»9º Il ne doit rien mâcher, rien avoir dans la bouche, ni avoir aucun fardeau sur la tête.
»10º Il doit terminer le plus promptement qu'il lui est possible, et se lever aussitôt.
»11º Après s'être redressé, il ne doit pas jeter les yeux derrière ses talons, sous peine de péché.
»12º S'il ne néglige rien de ce qui vient d'être prescrit, la fonction dont il s'est acquitté devient un acte de vertu, qui ne sera pas sans mérite; mais s'il a omis quelque chose, c'est une faute qui ne restera pas sans punition.
»13º Il se lavera les pieds et les mains sur le lieu même, avec l'eau contenue dans le chimbou qu'il a apporté. Puis, prenant ce vase de la main droite, et sinistra manu virilia tenens, il ira à la rivière pour se purifier de la souillure grossière qu'il a contractée par cette opération impure.
»14º Arrivé au bord de la rivière ou de l'étang où il se propose de se purifier, il choisira d'abord un endroit convenable pour cela, et il se procurera aussi la terre qu'il doit employer conjointement avec l'eau pour opérer sa purification.
»15º Qu'il soit attentif à se procurer l'espèce de terre propre pour cela, et se souvienne qu'il y en a plusieurs sortes dont on ne peut se servir sans pécher, dans cette circonstance; telles sont la terre soulevée par les fourmis blanches; celle dont on extrait le sel; la terre glaise; la terre qui se trouve sur un grand chemin; celle dont on se sert pour faire la lessive; la terre prise sous un arbre, dans l'enceinte d'un temple, dans un cimetière, dans un endroit où paissent des vaches; une espèce de terre blanchâtre, comme des cendres; celle qui se trouve auprès des trous creusés par les rats ou par d'autres animaux.
»16º Muni de terre convenable, il s'approchera de l'eau sans y entrer, et en puisera avec son chimbou. Il s'éloignera un peu pour se laver de nouveau les pieds et les mains. S'il n'avait pas de vase de cuivre, il creuserait un trou dans le sable avec ses mains sur le bord de la rivière, et le remplirait d'eau qu'il emploierait au même usage, en prenant garde que cette eau n'allât se mêler à celle de la rivière.
»17º Ayant pris une poignée de la terre avec la main gauche[156], il l'imbibera d'eau, et en frottera bien la partie de son corps qui vient d'être souillée[157]. Il réitérera l'opération en employant moitié moins de terre, et ainsi trois fois encore en la diminuant à chaque fois de moitié.
[Note 156: «C'est uniquement la main gauche qui doit être employée dans cette circonstance. Ce serait une malpropreté impardonnable que de se servir de la droite. On emploie toujours la main gauche lorsqu'il s'agit de quelque opération sale, comme de se moucher, de se nettoyer les oreilles, les yeux, etc. Dans les autres cas, on se sert en général de la main droite quand on touche quelque partie du corps au-dessus du nombril, et de la gauche lorsqu'on touche celles qui sont au-dessous. Tous les Indiens sont si familiers avec cet usage qu'il est rare de les voir employer une main pour l'autre.
»La coutume de laver soigneusement la partie souillée après avoir vaqué à ses besoins naturels, est d'observation stricte dans toutes les castes. L'usage où sont les Européens de se servir de papier dans la même circonstance, est regardé par tous les Indiens, sans exception, comme une abomination dont ils ne parlent jamais qu'avec horreur. Il en est même qui refusent d'y croire, et pensent que c'est une calomnie inventée en haine des Européens. Je me suis convaincu que lorsque les indigènes s'entretiennent entre eux de ce qu'ils appellent nos sales et grossiers usages, ils ne manquent point de mettre au premier rang celui dont il est ici question et d'en faire le sujet de leurs sarcasmes et de leurs railleries.
»La vue d'un étranger qui se mouche ou qui crache dans un mouchoir, et le remet dans sa poche, est capable de leur occasionner des nausées; mais, à leur avis, c'est la chose la plus propre et la plus polie du monde, que d'aller dehors se moucher avec les doigts, puis de les essuyer à la muraille.» (N. de M. Dubois.)]
[Note 157: Notre fou de Rabelais y met plus de façon dans les essais qu'il prête à son Gargantua, pour parvenir aux mêmes fins. V. le chap. XIII du livre I de GARGANTUA.]
»18º Après avoir ainsi purifié cette partie de son corps, il se lavera cinq fois chacune des mains avec de la terre et de l'eau, en commençant par la main gauche.
»19º Il se lavera une fois les virilia avec de l'eau et de la terre glaise mêlées ensemble.
»20º Même opération pour les deux pieds, répétée cinq fois pour chacun avec de la terre et de l'eau, en commençant, sous peine de damnation éternelle, par le pied droit.
»21º Après s'être ainsi lavé les différentes parties du corps avec de la terre et de l'eau, il les nettoiera une seconde fois avec de l'eau claire.
»22º Il doit après cela se laver le visage, puis se rincer huit fois la bouche[158]. Mais quand il fait ce dernier acte, il doit être bien attentif à rejeter du côté gauche l'eau avec laquelle il se gargarise; si, par distraction ou autrement, il avait le malheur de la rejeter du côté droit, il irait bien certainement en enfer.
[Note 158: «On doit se gargariser la bouche après toutes les actions qui sont censées imprimer quelque souillure. La règle est de se gargariser quatre fois après avoir fait de l'eau; huit fois après avoir soulagé la nature; douze fois après avoir pris son repas, et seize fois après l'union charnelle. On reconnaît aisément là un de ces sages préceptes d'hygiène appropriés au climat, et rendus obligatoires à l'aide des préjugés.» (N. de M. Dubois.)]
«23º Il pensera trois fois à Vichnou, et boira trois fois un peu d'eau à son intention.»
Tels sont les vingt-trois préceptes qu'un Brahme confit en dévotion doit observer toutes les fois qu'il va à la selle[159], sous peine, s'il en omet un seul, d'être déchiré de remords, et de courir le risque d'être damné, outre l'énorme scandale qu'il cause si l'on s'est aperçu de la moindre omission. Nous rapporterons à ce sujet une aventure arrivée à M. l'abbé Dubois, lorsqu'il était missionnaire dans le Meissour. Quoiqu'un peu longue, on ne la lira pas sans intérêt, parce qu'elle peint bien les mœurs superstitieuses des Indiens et leur cupidité cachée sous le voile de la superstition, et que d'ailleurs elle peut être utile aux voyageurs futurs. C'est M. l'abbé Dubois qui parle lui-même.
[Note 159: Nous lisons dans le premier chapitre de l'ouvrage de M. Dubois, tome 1er, p. 7, que «dans le fond du Meissour, les femmes sont obligées d'accompagner leurs parents et les autres personnes de la maison, lorsque ceux-ci sortent pour vaquer aux besoins de la nature. Aussitôt qu'ils les ont satisfaits, elles s'approchent avec un vase plein d'eau, et les lavent. Cette pratique, justement regardée avec dégoût dans les autres pays, fait partie dans celui-là de la bonne éducation, et est exactement observée.»
L'éducation de nos élégantes dames, en France, est un peu différente; et il est bien présumable qu'elles n'emprunteront jamais aux dames du Meissour, cette branche de leur bonne éducation.]
»Voyageant dans le sud du Meissour, j'arrivai un soir dans un village où il me fallut passer la nuit. Comme il n'y avait aucun lieu public où je pusse loger, mes gens s'adressèrent au chef du village, et lui demandèrent le couvert. Ce chef qui était un Brahme fit d'abord quelques difficultés; mais pour le décider ils ne manquèrent pas de renchérir encore sur les mensonges qu'ils avaient coutume de faire à mon égard en pareil cas. Le Brahme, avant de rien promettre, se rendit lui-même à l'endroit où j'étais à attendre, et après m'avoir considéré avec attention et en silence, depuis la tête jusqu'aux pieds, il me demanda seulement si j'avais à ma suite des pariahs ou des chiens, car il mettait ces deux sortes d'êtres sur la même ligne. Je lui répondis que je n'admettais près de moi ni les uns ni les autres, que tous mes gens étaient des personnes de bonne caste[160].
[Note 160: Le mot Caste, qui vient du portugais, est celui par lequel on désigne en Europe, les différentes tribus qui composent les peuples de l'Inde. La division la plus ordinaire et la plus ancienne est celle qui les classe en quatre tribus ou castes principales, savoir:
1º Celle des Brahmanahs ou Brahmes, la plus distinguée de toutes, et qui a dans ses attributions le sacerdoce et ses diverses fonctions.
2º Celle des Kchatrias ou Rajahs; c'est celle où s'exerce la profession militaire dans toutes ses branches.
3º Celle des Veissiahs, composée des directeurs de l'agriculture et du commerce, et de ceux qui élèvent des troupeaux.
4º La classe des Sudras, c'est-à-dire des laboureurs ou plutôt garçons de charrue, et des esclaves.
Ces quatre classes se subdivisent en une infinité d'autres.
Celle des Pariahs, qui fait partie de la quatrième (celle des Sudras), est la plus malheureuse de toutes. Ils sont entièrement asservis aux autres castes, et traités avec une dureté dégradante; ce sont les esclaves nés de l'Inde. Ils ne peuvent rien posséder en propre, ni cultiver la terre pour leur compte. On les emploie aux travaux les plus vils et les plus pénibles. Leurs maîtres peuvent les battre impunément; enfin ils sont dans un tel degré d'avilissement, que leur simple attouchement est une souillure dont il faut se purifier comme de celui d'un animal immonde.]
»Après quelques moments de réflexion, et ayant toujours les yeux fixés tantôt sur ma barbe, tantôt sur mon costume indien, qu'il paraissait considérer avec complaisance, il me dit: »Vous êtes un Européen; cependant par égard pour votre dignité de gourou (prêtre), et en considération de la conduite régulière que vos gens m'ont assuré que vous teniez en vous conformant scrupuleusement aux usages du pays, je vous logerai dans une partie de ma maison; ôtez vos pantoufles et suivez-moi.» J'entrai avec ma suite et je m'installai dans un endroit propre qu'il m'assigna.
»Peu de temps après, m'ayant entendu tousser, mon hôte accourut en toute hâte, et me dit d'un ton très-sérieux qu'il espérait que je ne souillerais pas sa maison de mes crachats. Je cherchai à le tranquilliser, en lui promettant qu'il n'aurait à me reprocher la transgression d'aucune des règles de la décence indienne. Malgré cette assurance, je m'aperçus qu'il avait donné à un de ses fils la commission de me surveiller. Un autre espion était aux aguets pour observer la conduite de mes domestiques.
»Au coucher du soleil, un de ces derniers sortit du village pour satisfaire à un besoin naturel; à peine fut-il de retour, que le surveillant qui l'avait épié de loin, courut annoncer à son maître que sa maison était polluée; qu'il y avait admis des gens infames; qu'il avait vu de ses yeux mon domestique, après avoir déchargé son ventre, revenir sans s'être lavé, et qu'il était rentré au logis dans cet horrible état de souillure. A ce récit, notre hôte se lève plein de fureur, et avec des gestes et une contenance qui témoignaient son indignation, il me répète ce qu'il vient d'entendre, et termine en s'écriant: «Y a-t-il un péché égal à celui-là! Est-ce donc là la reconnaissance à laquelle je devais m'attendre, après vous avoir donné l'hospitalité? J'avais un pressentiment que ma complaisance me serait funeste! Vaquer à de tels besoins sans se laver ensuite!! Quel péché! quel scandale! quelle infamie! quelle honte pour ma maison!.... Punissez sévèrement l'infame qui l'a si horriblement souillée; payez-moi les dépenses que je serai obligé de faire pour la purifier, et sortez, sortez de chez moi sur le champ!»
»Je le laissai exhaler sa colère sans l'interrompre; et dès qu'il eut cessé de parler, je lui répondis d'un ton calme que, si ses plaintes étaient vraiment fondées, il lui était dû une réparation; mais qu'il fallait auparavant constater le fait qui y avait donné lieu. Mon domestique nia hardiment, et, avec l'accent de l'indignation, il demanda, de son côté, que celui qui l'accusait fût puni comme un vil calomniateur. Il s'était en effet accroupi, disait-il, mais pour satisfaire un besoin d'une autre espèce. Le délateur affirmait avec d'horribles serments l'exactitude et la sincérité de son rapport. Le Brahme, continuant d'ajouter foi au témoignage de ce dernier, réitérait avec véhémence les injonctions qu'il avait déjà faites. Prenant alors un ton plus ferme, je lui déclarai que je ne devais ni punir mon domestique, ni payer une amende pour un prétendu délit qui n'était rien moins que prouvé; qu'à l'égard de l'ordre qu'il me donnait de sortir de sa maison, quoiqu'il violât sans motif raisonnable les lois de l'hospitalité, j'étais prêt à m'y conformer, attendu qu'il était maître chez lui; mais que, comme chef de village, il fallait avant tout qu'il me procurât un autre asile pour y passer la nuit.
»Le Brahme sortit alors en répétant pour la centième fois ses exclamations. Peu de temps après, il revint avec du renfort; et les personnes qu'il amena firent encore plus de tapage que lui. Elles exigeaient que je leur livrasse mon domestique pour être sévèrement puni, que je payasse une amende, et répétaient à chaque phrase: Quelle infamie! quel péché! quelle abomination!
»Mon domestique, peu rassuré sur les suites qu'aurait pour lui cette affaire, se creusait la cervelle pour y chercher des moyens de justification. Enfin il en trouva un qui eût été décisif devant des juges moins prévenus: «Si je suis coupable du délit dont on m'accuse, dit-il, il doit en rester des traces sur moi quelque part; je demande donc que deux personnes viennent à l'écart en faire la visite; et s'ils ne découvrent aucun indice de souillure récente, il est clair que mon innocence ne sera plus douteuse.» Le Brahme intéressé à trouver un coupable, écarta par de mauvaises raisons cet argument péremptoire.
»Enfin, après avoir disputé long-temps sans pouvoir nous accorder, nous convînmes de part et d'autre d'ajourner la question au lendemain. Je sortis donc de la maison du brahme, et j'allai loger avec mes gens dans une étable à vaches située hors du village, et dans laquelle on me permit, comme une grande faveur, de passer la nuit.
»Mes gens encore plus alarmés que moi, étant sortis de l'écurie pour savoir ce qui se passait dans le village, vinrent me rapporter qu'il y régnait beaucoup de fermentation, qu'on s'entretenait partout de cette aventure, qu'on ne parlait que de punition et d'amende, et que si nous restions jusqu'au lendemain matin, mon domestique risquait d'être sévèrement châtié.
»Pour me délivrer d'une pareille vexation, j'avais résolu de sacrifier quelques roupies, mais je n'aurais jamais consenti à ce que mon pauvre domestique fût exposé à de mauvais traitements pour un pareil délit, qu'il en fût ou non coupable. En conséquence, je crus que le parti le plus prudent était de prendre la fuite. A une heure après minuit, le gardien des vaches dormant d'un profond sommeil dans un coin de l'étable, je réveillai sans faire de bruit tous mes gens; nous sortîmes à pas de loup, je montai sur ma rossinante, et nous décampâmes en toute hâte. Avant le lever du soleil, nous avions dépassé les limites du district où cette aventure malencontreuse nous était survenue, et nous étions par conséquent hors de danger.»
Il faut avouer que voilà bien du bruit pour une bien petite et bien sale cause; mais la superstition raisonne-t-elle, surtout quand l'intérêt y ajoute un certain véhicule; car là, il était question non-seulement de punir sévèrement l'horrible attentat du domestique, mais de faire payer une amende au maître!
DIXIÈME OBJET.
LE CHANT DU ROSSIGNOL; TEXTE PUR, ÉCRIT SOUS SA DICTÉE ET TRADUIT EN FRANÇAIS;
PRÉCÉDÉ DE SON ÉLOGE ET SUIVI D'UN MOT SUR LE LANGAGE DES ANIMAUX, etc.
De tous les écrivains anciens et modernes qui ont parlé du rossignol, de ce musicien par excellence dont les chants retentissent au loin avec tant d'éclat sur la lisière de nos bois et dans nos bocages, aucun ne l'a fait d'une manière plus vraie, mieux sentie et plus agréable que l'historien de la nature, notre célèbre Buffon.
«On pourrait, dit-il, citer quelques autres oiseaux chanteurs dont la voix le dispute à certains égards à celle du rossignol; les alouettes, le serin, le pinson, les fauvettes, la linotte, le chardonneret, le merle, se font écouter avec plaisir lorsque le rossignol se tait: les uns ont d'aussi beaux sons, les autres ont le timbre aussi pur et plus doux, d'autres ont des tours de gosier aussi flatteurs; mais il n'en est pas un seul que le rossignol n'efface par la réunion complète de ces talents divers et par la prodigieuse variété de son ramage; en sorte que la chanson de chacun de ces oiseaux, prise dans toute son étendue, n'est qu'un couplet de celle du rossignol; le rossignol charme toujours et ne se répète jamais, du moins jamais servilement; s'il redit quelque passage, ce passage est animé d'un accent nouveau, embelli par de nouveaux agréments; il réussit dans tous les genres; il rend toutes les expressions; il saisit tous les caractères, et de plus il sait en augmenter l'effet par les contrastes. Ce coryphée du printemps se prépare-t-il à chanter l'hymne de la nature, il commence par un prélude timide, par des sons faibles, presqu'indécis, comme s'il voulait essayer son instrument et intéresser ceux qui l'écoutent; mais ensuite prenant de l'assurance, il s'anime par degré, il s'échauffe, et bientôt il déploie dans leur plénitude toutes les ressources de son incomparable organe: coups de gosier éclatants, batteries vives et légères, fusées de chant où la netteté est égale à la volubilité; murmure intérieur et sourd qui n'est point appréciable à l'oreille, mais très-propre à augmenter l'éclat des tons appréciables; roulades précipitées, brillantes et rapides, articulées avec force et même avec une dureté de bon goût; accents plaintifs cadencés avec mollesse; sons filés avec art, mais enflés avec ame; sons enchanteurs et pénétrants; vrais soupirs d'amour et de volupté qui semblent sortir du cœur et font palpiter tous les cœurs, qui causent à tout ce qui est sensible une émotion si douce, une langueur si touchante: c'est dans ces tons passionnés que l'on reconnaît le langage du sentiment qu'un époux heureux adresse à une compagne chérie, et qu'elle seule peut lui inspirer, tandis que dans d'autres phrases plus étonnantes peut-être, mais moins expressives, on reconnaît le simple projet de l'amuser et de lui plaire, ou bien de disputer devant elle le prix du chant à des rivaux jaloux de sa gloire et de son bonheur. Ces différentes phrases sont entremêlées de silences, de ces silences qui, dans tout genre de mélodies, concourent si puissamment aux grands effets, etc.»
Tel est le tableau de main de maître, où les talents du rossignol sont rendus d'après nature. Opposons-lui l'absurde caricature de L. S. Mercier sur le même sujet. Cet écrivain, sans cesse occupé à s'attaquer aux hautes puissances scientifiques et littéraires[161] et à rabaisser les sommités en tout genre, a jugé à propos de comprendre dans la proscription celui de tous les oiseaux qui tient le sceptre du chant:
[Note 161: Il se vantait d'avoir détrôné le dictateur Newton, d'avoir destitué les satellites de Galilée, enfin d'avoir conçu l'idée de cette grande révolution du globe, révolution où la création est rétablie sur l'ancien pied, avec ce changement important que la terre n'est ronde que d'une certaine façon, c'est-à-dire comme un beau pain de parmésan, et que le soleil tourne autour de ce plateau comme un cheval au manège.
Quant aux puissances littéraires, il rejetait Bossuet dont l'Histoire universelle, disait-il, n'est qu'un pauvre squelette chronologique sans vie et sans couleur. Boileau était son antipathie; il l'appelait le versificateur, mot dont il avait cru faire l'injure la plus forte contre un poète. Il pardonnait à peine à Corneille et à Racine qu'il appelait d'illustres pestiférés. Molière avait trouvé grâce près de lui, malgré qu'il eût fait des pièces en vers. «Molière se moque des règles, disait-il, et il citait avec plaisir ce vers défectueux:
Mais elle bat ses gens et ne les pa ie point!
»Molière! Molière! s'écriait-il, c'est bien un autre oiseau que votre Racine!
»Sébastien Mercier avait cinq choses qu'il haïssait cordialement, savoir: les vers, Condillac, les peintres, le rossignol et le duc de Rovigo (Savary).» EXTRAIT des Mémoires de Fleuri, tom. III, p. 223-225.]
«Le rossignol, dit-il, est un animal détestable, un musicien féroce, un mauvais faiseur de fausses notes, qui, n'allant que par écarts, ne parcourt la gamme que pour y faire des sauts périlleux. Ne semble-t-il pas entendre un facteur de serinettes qui essaie ses tuyaux à tort et à travers, soufflant au hasard et rompant la mesure à tout propos? Ecoutez-le, le saltimbanque, il joue des gobelets avec sa voix; c'est le versificateur des oiseaux.»
Ensuite l'auteur, conséquent dans ses principes, élève la fauvette aux dépens du rossignol.
»Pour la fauvette, dit-il, c'est autre chose. Pourquoi ne l'estime-t-on pas, cette pauvre petite fauvette? Pourquoi n'en parle-t-on pas dans le monde? Parce qu'elle est modeste: elle chante pourtant à ravir; jamais elle n'est à côté du ton; elle chante de l'ame; c'est du pathétique, du doux, de l'accentué; elle ne prend rien dans sa tête, toute sa mélodie est dans son cœur; c'est la mère qui berce son enfant; c'est l'amante répétant la chanson du bien-aimé.» Ce tableau est très-joli, mais il n'a été tracé qu'en haine du rossignol.
Revenons à celui-ci: l'anglais Daines Barrington (m. le 14 mars 1800) dit, dans ses Expériences sur le chant des oiseaux, etc., que le rossignol efface tous les autres oiseaux par ses sons moëlleux et flûtés et par la durée non interrompue de son ramage qu'il soutient quelquefois pendant vingt secondes. Le même observateur a compté dans ce ramage seize reprises différentes, bien déterminées par leurs premières et dernières notes, et dont l'oiseau sait varier avec goût les notes intermédiaires; enfin il s'est assuré que la sphère que remplit la voix du rossignol n'a pas moins d'un mille (tiers de lieue) de diamètre, surtout lorsque l'air est calme; ce qui égale au moins la portée de la voix humaine.
Quant au savant M. Dupont de Nemours, (m. le 6 août 1817), qui s'est aussi occupé du langage des animaux et surtout des oiseaux, il prétend que le rossignol a trois chansons: celle de l'amour suppliant, d'abord langoureuse, puis mêlée d'accents d'impatience très-vive, qui se termine par des sons filés, respectueux, qui vont au cœur. Dans cette chanson la femelle fait sa partie en interrompant le couplet par des sons très-doux, auxquels succède un oui timide et plein d'expression. Elle fuit alors, mais.... Les deux amants voltigent de branche en branche; le mâle chante avec éclat très-peu de paroles rapides, coupées, suspendues par des poursuites qu'on prendrait pour de la colère; aimable colère!.... C'est sa seconde chanson, à laquelle la femelle répond par des mots plus courts encore: ami, mon ami.--Enfin on travaille au nid: c'est une affaire trop grande, on ne chante plus. Le dialogue continue, mais il n'est que parlé, et on y distingue à peine le sexe des interlocuteurs. C'est après la ponte que, perché sur une jeune branche voisine de celle qui porte sa famille, un peu au-dessus d'elle, battant la mesure par le petit mouvement qu'il imprime au rameau, et quelquefois par un léger mouvement des ailes, il distrait sa compagne des soins pénibles de l'incubation par les charmes d'une harmonie indicible. Nous retrouverons encore plus bas M. Dupont de Nemours; mais il est temps d'arriver à l'objet principal de cet article, c'est-à-dire au chant proprement dit du Rossignol, dont on a essayé de rendre et d'exprimer les sons sur le papier.
Le premier auteur qui ait fait cet essai singulier, du moins le premier que nous ayons découvert, est un nommé Marco Bettini[162], savant jésuite Italien, (m. à Bologne le 7 nov. 1657). Voici un échantillon du chant du rossignol, qu'il a inséré dans une de ses pièces intitulée Ruben, hilarotragedia satiropastorale:
[Note 162: Le prénom de cet auteur est bien Marco (Marcus) et non pas Mourio, comme il est dit dans le Dictionnaire historique en 20 vol. in-8º, et Mario, comme on le voit dans la Biographie universelle.]
Tiùu, tiùu, tiùu, tiùu, tiùu,[163] Zpè tiù zqua: Quorrror pipì Tìo, tìo, tìo, tìo, tix. Qutìo, qutìo, qutìo, qutìo; Zquo, zquò, zquò, zquò, Zi zi zi zi zi zi zi zi, Quorròr tiù zquà pipiquì.
[Note 163: Il faut se rappeler que cela est écrit en italien, et que l'u non accentué se prononce ou; ainsi tiùu doit se prononcer tiuou.]
Nous n'avons pas sous les yeux la pièce de Bettini, qui a été imprimée à Parme en 1614, in-4º; nous puisons ce passage dans un vieux recueil italien, plein de variétés en tout genre, et qui a pour titre: Il Cannochiale Aristotelico, o sia, Idéa dell'arguta et ingeniosa elocutione, che serve à tutta l'arte oratoria, lapidaria, et simbolica, etc. dal conte D. Emanuele Tesauro cavalier gran croce de' Santi Mauritio et Lazaro; quarta impressione. In Roma, 1664, in-8º de 870 p. sans la table. V. pp. 200-201. Le comte Emmanuel Tesauro est mort en 1677; il était si content de cette imitation du chant du rossignol qu'il dit: «... Incerto, non il rusignuolo sia divenuto poeta, ò il poeta un rusignuolo.»
Le second auteur qui nous a révélé un petit mot sur le chant imité du rossignol, est le vieux fureteur Etienne Pasquier, (m. le 31 août 1615), qui, dans ses Recherches sur la France, édition de 1665, in-fol., s'exprime ainsi, p. 625:
«Moy-mesme me suis voulu quelquefois jouer sur le chant du rossignol en faveur d'une damoiselle qui portait le surnom de Du Bois:
Dessus un tapis de fleurs, Mon cœur arrousé de pleurs Se blottissoit à l'ombrage, Quand j'entends dedans ce bois D'un petit oiseau la voix Qui desgoisoit son ramage. Il me caresse tantost D'un tu tu, puis aussitost Un tot tot il me besgaye: Ainsi d'amour malmené, Le rossignol obstiné Dedans son tourment s'esgaye. Ha, dis-je lors à part moy, Voilà vrayement l'émoy De l'amour qui me domine; Par quoy je veux comme luy Gringuenoter mon ennuy, Pour consoler ma ruine. Je te requiers un seul don, Tu', tu', tu' moy, Cupidon, Tost, tost, tost, que je m'en aille. Il vaut mieux viste mourir, Que dans un bois me nourrir Qui jour et nuict me travaille.
On voit par ces tristes vers que l'amoureux Pasquier n'a pas si bien écouté aux portes du rossignol que le jésuite Bettini; et nous allons voir que ces deux messieurs ne sont rien ou presque rien en comparaison du troisième auteur dont il nous reste à parler.
C'est le docteur Jean-Mathieu Bechstein, célèbre naturaliste et grand chasseur, (n. en 1757 et m. en 1811). Il a laissé vingt-cinq ouvrages, tous relatifs à l'histoire naturelle, aux diverses espèces de chasses et à l'administration des forêts. Il s'était surtout livré à l'ornithologie, et avait fait une étude particulière des mœurs et du langage des oiseaux. On pense bien que le rossignol ne devait pas y être oublié; croirait-on que l'auteur a eu le talent et la patience de noter et d'écrire sous la dictée de l'oiseau même une suite de ces brillantes et éclatantes roulades qui ont valu à ce chantre des forêts le titre de chef d'orchestre dans tous les concerts de la gente emplumée. C'est ce qui a fait dire à M. Ch. Nodier, dans son excellente édition de la Philomela, poème attribué à Albus Ovidius Juventinus, Lutetiæ Parisiorum, 1829; in-8º, p. 22: «Rien n'égale, dans la langue factice de l'imitation, le tour de force extraordinaire du savant ornithologiste allemand Bechstein, qui est parvenu à exprimer assez heureusement avec les signes usuels de notre langue parlée, toutes les modulations de la voix du rossignol. Ce singulier specimen de l'onomatopée est trop curieux pour ne pas trouver ici sa place.» Nous allons donc le donner tant d'après le texte copié par M. Nodier, que d'après une magnifique édition du morceau seul, imprimée sous ce titre: LE CHANT DU ROSSIGNOL, Mons, chez Jevenois, belle page in-fol., dont nous devons un exemplaire à l'amitié de M. Châlon.
Figurez-vous donc le gentil animal, perché sur sa branche, levant la tête, ouvrant le bec et dégoisant ainsi la kirielle de ses sons ravissants:
Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, Shpe tiou tokoua, Tio, tio, tio, tio, Kououtio, kououtiou, kououtiou, kououtiou: Tskouo, tskouo, tskouo, tskouo, Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii. Kouorror, tiou. Tskoua pipitskouisi. Tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tsirrhading! Tsi si si tosi si si si si si si si, Tsorre tsorre tsorre tsorrehi; Tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsatn tsi. Dlo dlo dlo dla dlo dlo dlo dlo dlo: Kouioo trrrrrrrritzt. Lu lu lu ly ly ly lî lî lî lî, Kouio didl li loulyli. Ha guour guour koui kouio! Kouio kououi kououi kououi koui koui koui koui, ghi ghi ghi; Gholl gholl gholl gholl ghia hududoi. Koui koui horr ha dia dia dillhi! Hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets hets. Touarrho hostehoi; Kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouia kouiati; Koui koui koui io io io io io io io koui Lu lyle lolo didi io kouia. Higuai guai guay guai guai guai guai guai kouior tsio tsiopi.
Voilà le texte pur de la langue des rossignols; on ne sera peut-être pas fâché d'en voir la traduction française, telle que nous l'a donnée un homme de beaucoup d'esprit, dont nous avons déjà parlé dans cet article. Feu M. Dupont de Nemours, membre de l'Institut, a ainsi rendu ce morceau ou partie de ce morceau, dans notre idiome:
Dors, dors, dors, dors, ma douce amie Amie, amie, Si belle et si chérie: Dors en aimant, Dors en couvant, Ma belle amie, Nos jolis enfants, Nos jolis, jolis, jolis, jolis, jolis, Si jolis, si jolis, si jolis Petits enfants.
(Un silence.)
Mon amie, Ma belle amie, A l'amour, A l'amour ils doivent la vie; A tes soins ils devront le jour. Dors, dors, dors, dors, ma douce amie, Auprès de toi veille l'amour, L'amour, Auprès de toi veille l'amour.
Nous voulons bien croire que cette traduction est littérale et rendue dans le rythme en usage chez messieurs les rossignols; cependant nous n'en garantirons l'exactitude qu'après avoir retrouvé la prosodie rossignolienne, et le dictionnaire rossignolien-français, que le bon M. Dupont de Nemours avait sans doute consultés.
Cet estimable écrivain ne s'est pas exclusivement occupé du chant du rossignol, il a encore cherché à comprendre et à traduire la langue d'autres oiseaux et même de quelques autres animaux. Quoique ses opinions soient très-hasardées, elles peuvent cependant fixer l'attention sur une foule de faits curieux; car il est certain que les animaux vivant en société ou en famille doivent avoir quelques moyens de s'entendre et de se communiquer leurs idées[164].
[Note 164: M. Dupont ne serait pas le premier qui aurait eu une telle opinion sur la sociabilité des animaux. On prétend que Platon et Flavius Josephe ont cru au langage et à la raison des bêtes. St. Basile lui-même, ajoute-t-on, dit dans son homélie du Paradis terrestre, dont il fait une belle description, qu'il était peuplé de bêtes qui s'entendaient entre elles et qui parlaient sensément; assertion que je n'ai pas le temps de vérifier, mais dont je doute fort. Il existe dans les Philippines, un oiseau nommé birahi koumbang (l'amant des fleurs), espèce de rossignol qui, selon les indigènes, a, ainsi que l'homme, un langage et un chant. Voy. l'Océanie de M. de Rienzi, qui nous a fourni quelques détails sur le système de M. Dupont de Nemours, t. Ier, p. 291.]
C'est une erreur, selon cet observateur, de croire que les oiseaux répètent toujours le même son; il assure que le croassement des corbeaux ne comprend pas moins de vingt-cinq mots différents que voici:
Cra, cre, cro, cron, cronon. Grass, gress, gross, gronss, grononess. Crae, crea, crae, crona, groness. Crao, creo, croe, crone, gronass. Craon, creo, croo, crono, gronoss.
«Si nous pensons, continue l'auteur, qu'avec nos dix chiffres arabes, qui sont dix lettres, dix mots, en les combinant deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, on forme les chiffres diplomatiques de 100, de 1,000, de 10,000 caractères, et que si on les combinait de cinq à cinq, on en ferait un chiffre de 100,000 caractères, ou de plus de mots que n'en a aucune langue connue, on aura moins de peine à comprendre que les corbeaux puissent se communiquer leurs idées. Leurs vingt-cinq mots suffisent bien pour exprimer: là, ici, droite, gauche, en avant, halte, pâturez, garde à vous, l'homme armé, froid, chaud, partir, je t'aime, moi de même, un nid, et une dixaine d'autres avis qu'ils ont à se donner selon leurs besoins.»
Passant des oiseaux aux quadrupèdes, l'auteur dit:
«Le chien n'emploie que des voyelles, et quelquefois, mais seulement dans la colère, les deux consonnes g et z.» (Nous ferons cependant observer à l'auteur que les mots aboyer et japper, qui ne sont que des onomatopées, sembleraient annoncer que le b et le p ne sont pas tout-à-fait étrangers à l'alphabet des chiens.)
«Le chat emploie les mêmes voyelles que le chien, et de plus six consonnes, m, n, g, r, v, f.
»Les araignées emploient deux voyelles et deux consonnes, puisqu'elles prononcent les mots tak et tok.»
Revenant aux oiseaux, M. Dupont prétend que chez eux, l'énergique accentuation du discours tient à la surabondance de l'amour. «Les oiseaux, dit-il, ne peuvent trouver cette force énorme dans leurs muscles si frêles, que par un excès de vie dont les éléments donnent à leur amour une extrême ardeur. En pareil cas, il ne suffit pas d'aimer, il faut ajouter à la pensée même par les intonations et le rythme. C'est ce qui fait nos poètes et ce qui rend nos oiseaux musiciens.
»Le coq parle la langue de ses poules, mais de plus il chante sa vaillance et sa gloire. Le chardonneret, la linotte, la fauvette chantent leurs amours.
»Le pinson chante son amour et son amour propre; le serin, son amour et son talent réel. Le mâle de l'alouette chante un hymne sur les beautés de la nature, et déploie toute sa vigueur lorsqu'il fend les airs et s'élève aux yeux de la femelle qui l'admire.»
· · ·
On nous permettra ici un petit épisode sur trois illustres poètes du XVIe siècle qui se sont évertués à qui imiterait le mieux dans ses vers le chant de l'alouette, qui, comme celui du rossignol, n'est pas facile à rendre; ces trois grands poètes sont Ronsard, Du Bartas et Gamon. Voici comment chacun de ces messieurs, s'élançant du haut du Parnasse et planant dans les airs, a gazouillé sa petite affaire; d'abord Ronsard:
Elle guindée du zéphire, Sublime en l'air vire et revire, Et y décligne un joli cri, Qui rit, guérit et tire l'ire Des esprits mieux que je n'écri (sic).
Vient ensuite Du Bartas, dont le texte véritable est celui-ci:
La gentille alouette, avec son tire-lire, Tire l'ire à l'iré et tire-lirant tire Vers la voûte du ciel, puis son vol vers ce lieu Vire et désire dire à Dieu Dieu, à Dieu Dieu.
Enfin Gamon, critique de Du Bartas, croit l'emporter sur lui en s'exprimant ainsi:
L'alouette en chantant veut au zéphire rire, Lui crie vie vie et vient redire à l'ire: O ire! fuy, fuy, fuy, quitte, quitte ce lieu, Et vite, vite, vite adieu, adieu, adieu.
Auquel de ces trois gazouilleurs donnerons-nous le prix? L'illustre Ronsard paraît tout au plus digne d'un accessit. Revenons à M. Dupont.
«L'hirondelle, dit-il, qui est toute tendresse, tout affection, chante rarement seule, mais en duo, en trio, en quatuor, en sextuor, en autant de parties qu'il y a de membres dans la famille; sa gamme n'a que peu d'étendue, et pourtant ce petit concert est plein de charmes.» Nous ne dirons rien du rossignol, parce que nous avons précédemment exposé l'opinion de M. Dupont sur le chant de ce coryphée des bois.
DE QUELQUES TRADUCTIONS SINGULIÈRES.
Nous ne voulons pas quitter le poème de la Philomela, dont M. Ch. Nodier a donné un si bon commentaire, et dont nous avons parlé plus haut, sans dire un mot de l'unique traduction française qui existe de ce poème. L'entreprise était ardue, quoique la pièce n'ait que 70 vers; aussi nous ne connaissons que l'intrépide abbé de Marolles qui n'ait pas reculé devant une telle difficulté. Il a tant traduit, tant traduit, le pauvre cher homme, que ce travail ne lui a rien coûté. Sa traduction, en prose mêlée de vers, est dans son Recueil de diverses pièces d'Ovide et d'autres poètes anciens, Paris, 1661, in-8º, p. 29 et suiv.; M. Nodier l'a fait réimprimer à la suite de son commentaire. Nous ne pouvons nous dispenser de citer un passage de cette singulière traduction; c'est celui où l'auteur latin donne les noms par lesquels il exprime le chant ou cri de différents oiseaux, dans les six vers suivants:
Cucurrire solet gallus, gallina gracillat, Pupillat pavo, trissat hirundo vaga. Dum clangunt aquilæ, vultur pulpare probatur; Et crocitat corvus, graculus at frigulat. Gloctorat immenso de turre ciconia rostro; Pessimus at passer tristia flendo pipit. Etc.
Voici la traduction de notre bon abbé:
Le coq a jour et nuit son haut coqueliquais; Cocodaste a la poule et le paon poupe gais; L'hirondelle trinsotte, et de l'aigre trompette L'aigle imite le son, quand le vaultour pulpette. Le noir corbeau croasse; et le geai gris et vert Frigulote au printemps, en automne, en hiver. Le passereau pipie en pleurant sa couvée. Du sommet d'une tour la cigogne élevée Pousse d'un bec fort long sa glottorante voix. Etc.
Dans sa prose digne de sa poésie, le docte abbé nous apprend que la mésange tintine, que la grive gringotte; que l'étourneau pisote; la perdrix caquate; l'oie gratonne, la grue gruine; l'épervier et l'autour piaillent; le milan lippe; la pie jase; le butor bouffe; le tigre rougnonne; le léopard miaule; l'ours grommelle; le sanglier roume; l'éléphant barronne; le cerf zée; l'âne sauvage brame; le grillet grillotte; la souris chicotte; etc., etc. On voit que ces dénominations sont, en grande partie, imitées textuellement de ce latin des deuxième ou troisième siècles, temps où l'on croit qu'Ovidius Juventinus a vécu; mais elles ne subsistent plus[165], ou, pour mieux dire, elles n'ont existé que dans l'œuvre du bon abbé dont le talent ne pouvait leur donner longue vie.
[Note 165: On rend maintenant le cri des animaux par les expressions suivantes, qui sont de véritables onomatopées: les ânes braient; les bœufs beuglent; les brebis bêlent; les cerfs brament; les chats miaulent; les chevaux hennissent; les chiens aboient; les cigales sonnent; les coqs chantent; les corbeaux croassent; les dindons glouglottent; les grenouilles coassent; les lions rugissent; les loups hurlent; les moineaux glapissent; les mouches bourdonnent; les pigeons roucoulent; les poules gloussent; les pourceaux grognent; les serpents sifflent; les taureaux mugissent; etc., etc.]
Citons encore un ou deux fragments de quelques autres traductions de cet infatigable pervertisseur du latin en français; leur naïve simplicité pourra amuser le lecteur. Dans ses immenses travaux de ce genre, il n'a pas dédaigné les différentes petites pièces attribuées à Virgile, telles que le culex, la ciris, le moretum, le copa, la mort de Mécène, etc. Il les a toutes traduites, et toutes ces traductions sont dignes de lui, mais il s'est surpassé dans la ciris. Après le discours que Charmé, nourrice de Scylla, fille de Nisus, tient à cette bonne princesse, qui se leva pendant la nuit pour aller couper le cheveu fatal d'où dépendait la vie de son père, le poète dit:
Hæc loquitur, mollique ut se velavit amictu, Frigidulam injecta circumdat veste puellam; Quæ prius ut tenui steterat succincta corona; Dulcia deinde genis rorantibus oscula figens, Persequitur miseræ caussas exquirere tales......
Ce passage est ainsi rendu par le digne abbé:
Elle tint un discours, et vêtit un manteau De fine laine épais, taillé par le ciseau. Dès qu'elle eut mis aussi sur l'épaule faiblette De la jeune princesse une veste mollette, (Elle n'avait pour lors qu'un simple cotillon), Elle voulut lui rendre un peu de vermillon, La baisant à la joue où découlaient ses larmes, Qui l'avaient fort changée en ternissant ses charmes. Elle lui demanda d'où venait son ennui......
Pouvait-on lutter d'une manière plus heureuse avec l'original? Oui, si nous en jugeons par la version des épigrammes de Martial, due au même auteur; nous citerons seulement la 159e du livre des Apophorètes ou les présents; le poète latin a dit:
AMICTORIUM.
Mammosam metuo: teneræ me trade puellæ, Ut possint niveo pectore lina frui.
Le poète français a dit:
UNE CHEMISE DE FIN LIN.
Je crains les mamelues, Ces grosses faffelues, De qui tout est grossier; Qu'on me donne une fille et jeune et délicate, Afin que de mon lin le fil souple à plier Puisse entourer son sein où la blancheur éclate.
Dans la 42me épigramme du 1er livre, sur la mort de Porcie, la traduction de ce vers,
Dixit et ardentes avido bibit ore favillas.
est encore bonne à citer:
Elle tint ce discours et mit entre ses dents Pour se faire mourir force charbons ardents.
C'est à peu près ainsi que l'abbé de Marolles a traduit les quinze livres des épigrammes de Martial; aussi Ménage a bien eu raison de mettre sur son exemplaire de cette traduction: Epigrammes contre Martial. Au reste toutes les versions de ce vrai traditore des classiques latins, sont de même force.
Il a aussi existé des traductions d'auteurs en prose, qui peuvent rivaliser de bizarrerie et de ridicule avec celles des poètes. Par exemple, un sieur Thomas Guyot, dit le Bachelier, a publié à Paris, en 1666, une version des plus belles lettres de Cicéron à ses amis, et voici comment il rend dans notre langue la seconde lettre du livre IV ad familiares, adressée à Servius Sulpicius; bornons-nous à quelques passages du commencement, et citons d'abord le latin:
A. D. III. Kal. Maias quum essem in Cumano, accepi tuas litteras.... Postquam eas legi, Postumia tua me convenit et Servius noster. His placuit, ut tu in Cumanum venires; quod etiam mecum ut ad te scriberem, egerunt.......
Traduction de M. Guyot:
«Monsieur,
»J'ai reçu votre lettre le vingt-neuvième d'avril, lorsque j'étais au Cumin.... Après l'avoir lue, madame votre femme m'ayant fait l'honneur de me venir voir avec monsieur votre fils, ils ont jugé à propos que vous prissiez la peine de venir ici, et m'ont obligé de vous en écrire.......»
On avouera que, grâce à son traducteur, monsieur Cicéron, habillé à la française, s'exprime ici avec toute la politesse que comporte notre style épistolaire actuel. Le bon M. Guyot n'est pas moins galant avec d'autres personnages contemporains de l'orateur romain; il se garde bien de les appeler simplement par leurs noms en us. Ainsi TREBATIUS est sous sa plume, monsieur de Trébace; POMPONIUS, monsieur de Pompone; etc. Il est vrai que c'était assez la coutume au XVIIe siècle de tout mettre à la française dans la république romaine. Le traducteur Perrot d'Ablancourt fait un colonel de tout tribun militaire; Patru appelle le Forum, le Palais. En s'adressant aux juges grecs ou romains, on aurait cru manquer à la civilité si on ne leur eût pas dit Messieurs. Et cela se retrouve encore dans des traductions imprimées au XVIIIe et même au XIXe siècle. Nous y avons vu avec édification que J. César, dans ses Commentaires traduits, nous parle du diocèse de Langres, de celui de Trèves, etc.
Ajoutons que notre théâtre français jusqu'aux trois quarts du XVIIIe siècle, a été, quant au costume, au niveau des traductions dont nous venons de parler. Les Horace, les Brutus, les Auguste, les Cinna paraissaient sur la scène en grande perruque à trente-six marteaux, justaucorps de velours, veste brodée, culotte de soie et beaux bas blancs roulés sur le genou, avec boucles de pierreries à la jarretière et à l'escarpin de peau de chèvre.
ONZIÈME OBJET.
VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.