‹ Le livre des singularitésChapitre 54 sur 67 · I.

I.

PLAN D'UN PETIT CABINET D'AMATEUR, COMPOSÉ DE DIX OUVRAGES ET DE DIX TABLEAUX SEULEMENT, DONT LE PRIX COUTANT N'EXCÈDE GUÈRE LA MODIQUE SOMME DE DEUX MILLIONS.

Nous aimons les livres, nous aimons les tableaux, mais les bibliothèques volumineuses nous font peur, et les longues galeries nous éblouissent; c'est pourquoi, voulant nous composer un petit cabinet selon nos goûts, c'est-à-dire plus remarquable par le mérite et la valeur des objets que par la quantité, nous nous bornons à dix ouvrages et à dix tableaux que nous sommes dans l'intention d'acquérir à deux conditions faciles à remplir: la première est d'avoir en bourse environ deux millions de superflu, destinés à nos menus plaisirs; la seconde est d'obtenir le consentement des propriétaires actuels de ces objets, bien persuadé que ces messieurs se feront un vrai plaisir de nous les céder à l'amiable, au prix coûtant.

Voici donc la liste des dix ouvrages et des dix tableaux sur lesquels notre choix s'est fixé; nous y ajoutons les prix auxquels ils ont été adjugés dans les ventes les plus remarquables de ces derniers temps, parce que nous ne voulons pas les payer au-delà du prix d'adjudication qui, tout modéré qu'il est, nous paraît cependant fort honnête. Commençons par les livres, les tableaux viendront ensuite.

CATALOGUE DES DIX OUVRAGES.

I. Titi Livii patavini historiarum romanarum decades III, ex recognitione Joannis Andreæ, episcopi aleriensis. Romæ, Conradus Suueynheym et Arnoldus Pannartz, (sans date, mais vers 1469), gr. in-fol. de 411 feuillets.

Un exemplaire de cette édition, imprimé sur VÉLIN, a été acquis à Londres, en 1813, par sir Mark Mastreman Sykes, à la vente du libraire James Edwards, pour la somme de 903 Liv. st. (monnaie de France) 21,672 fr.

II. Voyage pittoresque et historique de l'Espagne, par M. Alexandre de Laborde et une société de gens de lettres et d'artistes de Madrid. Paris (Giard), de l'imprimerie de P. Didot l'aîné, 1807-1820, 4 vol. in-fol. max. avec pl.

Un exemplaire de ce magnifique ouvrage, imprimé sur VÉLIN, avec les dessins originaux, au nombre de 274, a été offert aux amateurs au prix de 22,500 fr.

II. The Recuyell of the historyes of Troye, composed by venerable persone Raoul le Fevre preest and chapelayn unto the gloryous prynce in his tyme Phelip of Bourgoyne, of Braband, etc.; translated of frensshe in to englisshe by Willyam Caxton, mercer of the cyte of London, at the commandement of the vertuose pryncesse lady Margarete by the grace of God Duchesse of Bourgoyne, of Lotryk, of Braband, etc.; fynissed in the holy cite of Colen the XIX day of septembre the yere 1471, etc. (commencé, dit-on, à Bruges), terminé à Cologne le 19e jour de septembre, l'an 1471, etc. (par le traducteur Guillaume Caxton). In-fol. de 778 pag.

L'exemplaire de cette traduction des Histoires de Troyes, en vieil anglais, que possédait le duc de Roxburghe dans son riche cabinet à Londres, a été porté, lors de la vente de ses livres, en 1812, à la somme de 1,060 liv. 10 schel. sterl.; (monnaie de France) 26,512 fr. 50 c.

IV. Missel du duc de Bedfort, manuscrit in-4º avec peintures et miniatures.

Ce superbe manuscrit, exécuté par l'ordre du duc de Bedfort lorsqu'il était en France[166], a été adjugé à sir John Tobie, dans une vente à Londres, le 21 juin 1833, pour la somme de 1,100 liv. sterl.; monnaie de France 27,500 fr.

[Note 166: Ce volume a dix à onze pouces de hauteur sur sept de largeur; il est orné de 59 peintures d'un travail achevé, qui sont à peu près de la dimension des pages. Il y a en outre un très-grand nombre de charmantes miniatures d'environ un pouce et demi de diamètre avec des bordures de feuillages et autres décorations. On assure que ces chefs-d'œuvre sont dus au pinceau d'un artiste français. Le duc de Bedfort a fait exécuter ce beau volume avec le plus grand luxe pour en faire présent à son roi, le jeune Henri VI.

Voici quel a été le sort de cet ouvrage admirable: de l'oratoire de Henri VI, il a passé, dit-on, à lady Worsley, arrière-petite-fille de W. Seymour, second duc de Sommerset. Ensuite il à été possédé par Edward Harley, comte d'Oxford; puis par sa fille, la duchesse de Portland. M. Edward l'a acheté, en 1786, moyennant 213 liv. st. 5 schel. (5,331 fr. 25 c.). Il a été adjugé en 1815, au duc de Marlborough pour la somme de 687 liv. st. 15 sh. (16,193 fr. 25 c.). M. Milner l'a ensuite eu, on ne dit pas à quel prix; enfin sir John Tobie en est propriétaire depuis 1833, comme nous le disons plus haut.

Nous ajouterons un mot sur le duc de Bedfort auquel on doit le précieux volume en question. Il paraît que ce duc était un des bibliophiles les plus distingués de son temps[A], car, outre ce volume, on connaît encore un autre ouvrage, à peu près du même genre, d'une magnificence peut-être supérieure, et qui a été aussi exécuté par ses ordres. C'est le fameux Breviarium ad usum sarum, sive ecclesiæ sarisburiensis, in-4º, manuscrit enrichi de 45 grandes peintures, et d'au moins 4,500 miniatures. On en trouve une description détaillée dans le Catalogue du duc de la Vallière, sous le nº 273. Il n'a cependant été vendu que 5,000 fr. à la vente de sa bibliothèque qui a eu lieu en 1784.

Tout en rendant justice à la bibliophilie du duc de Bedfort, nous dirons qu'elle n'était pas toujours accompagnée d'une délicatesse très-scrupuleuse. Trois ans après la mort de Charles VI, arrivée le 21 octobre 1422, ce duc, en qualité de régent du royaume sous le prétendu règne de son bambin de roi, Henri VI, alors âgé de quatre ans, se fit rendre compte des livres qu'avait laissés le roi Charles, et dont on avait dressé un nouvel inventaire qui en portait le nombre à 853 volumes qui furent estimés 2,323 liv. 4 s., somme très-forte pour le temps. Par la suite le duc les acheta pour 1,200 f. et on ne fait aucun doute qu'il ne les ait fait passer en Angleterre. Voy. à ce sujet la Dissertation sur la bibliothèque du Louvre, insérée dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, tom. II, p. 747, et réimprimée en tête de l'inventaire des livres de la bibliothèque du Louvre, fait en 1373, par Gilles Mallet, publié avec des notes, par M. Van Praet. Paris, 1836, in-8º, pp. V-XIII.]

[Note A: Il partageait cette gloire avec les fils du roi Jean.]

V. Œuvres de Jean Racine. Paris, de l'imprimerie de P. Didot l'aîné, an IX, (1801-1805). 3 vol. gr. in-fol. avec 57 gravures.

Un exemplaire de ce magnifique ouvrage, imprimé sur VÉLIN, a été mis sur table à la vente des livres de M. Firmin Didot, en 1811, au prix de 32,000 fr.

VI. Biblia sacra latina, ex versione Sancti Hieronymi; codex membranaceus seculi octavi, scriptus manu celeberrimi Alcuini, venerabilis Bedæ discipuli, et Carolo Magno donatus, die quâ Romæ coronatus fuit (25 décemb. 800). 1 vol. in-fol. de 449 feuillets à 2 colon. par page, avec peintures, lettres, tournures, etc.

Ce précieux volume, qui appartenait à M. J.-H. de Speyr-Passavant de Bâle, et dont M. Jules Fontaine a donné la description, Paris, oct. 1829, in-8º de 122 pag., a été adjugé à Londres, le 27 avril 1836, chez M. Evans, rue Pall-Mall, 93, moyennant 1,500 liv. sterl.; monnaie de France 37,500 fr.

VII. Biographical Dictionary containing an historical account of all the engravers, by Jos. Strutt. London, 1785-86, 2 vol. gr. in-4º, fig.

Le prix commun de cet ouvrage n'a rien d'extraordinaire; mais il n'en est pas de même d'un exemplaire de ce même ouvrage que l'on a illustré de près de 8,000 estampes et portraits exécutés par les artistes mentionnés dans ce livre, lequel exemplaire, partagé en 37 vol. in-fol rel. en cuir de Russie, a été annoncé dans un ancien catalogue de MM. Longman et compagnie, libraires à Londres, au prix de 2,000 liv. sterl.; monnaie de France 48,000 fr.

VIII. Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français, de 1792 à 1815, par une société de militaires et de gens de lettres (le général Beauvais, le lieutenant-général Thiébaut, M. Parisot et autres). Paris, C. L. F. Panckoucke, 1816-1821, 27 vol. in-8º, fig.

Un exemplaire imprimé sur VÉLIN, a été (dit M. Brunet, Suppl., tom. III, p. 394) vendu par l'éditeur, au feu roi Charles X, pour la somme de 50,000 fr.

IX. Il Decamerone di Messer Giovani Boccaccio. (Venetiis), Christofal Valdarfer, 1471, in-fol.

L'exemplaire que possédait le duc de Roxburghe, a été adjugé au marquis de Blandford, à Londres, en 1812, pour la somme de 2260 liv. sterl.; monnaie de France 51,980 f.

X. Les Liliacées, par Pierre-Joseph Redouté (célèbre peintre de fleurs, mort subitement à Paris le 19 juin 1840, âgé de 81 ans). Paris, 1803-16, 8 vol. gr. in-fol., avec 80 pl. col.

Feue l'impératrice Joséphine en avait acquis un exemplaire unique, imprimé sur VÉLIN, avec les dessins originaux, au prix de 84,000 fr.

Le prince Beauharnais en a hérité.

Tels sont les dix ouvrages qui, si l'on veut bien nous les céder aux prix, soit d'adjudication, soit d'estimation mentionnés ci-dessus, composeront notre petite bibliothèque. Passons maintenant à la galerie des tableaux, qui, placée vis-à-vis les livres, reposera agréablement la vue. Le choix en a également été sévère; et l'on n'y trouvera pas plus de croûtes que l'on n'a trouvé de bouquins dans la nomenclature précédente.

CATALOGUE DES DIX TABLEAUX.

I. Les Saules, tableau de Paul Potter, vendu chez M. Tolozan, à Paris, en 1802, la somme de 27,050 f.

II. Le Pâturage, tableau du même P. Potter, vendu chez M. de la Peyrière, à Paris, en 1825 28,900 f.

III. L'Enfant prodigue, de David Teniers, vendu chez M. Blondel, en 1776 29,900 f.

IV. La Danaé du Corrège, vendu chez M. Bonnemaison, en 1827 30,000 f.

V. La Sainte-Famille, tableau de Rubens, adjugé à la vente de M. de la Peyrière en 1825, au prix de 64,000 f.

VI. La Madone ou la Sainte-Famille, du Corrège, tableau vendu 80,000 f.

VII. Vénus surprise dans les filets avec Mars, tableau vendu à Londres à M. Clifort, en 1807, 5000 guinées; monnaie de France 125,000 f.

VIII. La Fille d'Hérode, portant la tête de S. Jean-Baptiste sur un plat, tableau du Titien, adjugé, lors de la vente de lord Radstoch, à M. Baring, banquier, en 1826, pour la somme de 8890 guinées; monnaie de France 226,250 f.

IX. Les Grandes Bacchanales, tableau du Poussin, qui faisait partie du cabinet de Louis XVI, et qui a été vendu à Londres, en 1805, la somme de 15000 guinées; monnaie de France 375,000 f.

X. La Vache de Paul Potter, tableau qui appartenait à l'impératrice Joséphine, et qui a été cédé à l'empereur Alexandre, en 1815, moyennant 200,000 roubles; monnaie de France 800,000 fr.

Cette galerie ne complète-t-elle pas très-bien notre petit cabinet? Il n'en coûtera pour réunir ces vingt objets assez curieux, que la modique somme de 2,187,664 fr.; ce n'est vraiment pas la peine de s'en passer. Comme il existe plusieurs reliûres anciennes enrichies de pierres précieuses, quelqu'un nous avait engagé à orner celle de chacun des dix ouvrages portés au catalogue précédent, de l'un des dix plus gros diamants connus[167], que nous nous serions sans doute procurés aussi facilement que le reste; mais cela eût été un peu dispendieux; car le relevé que nous avons fait de l'estimation de ces dix diamants, arrêtée par les plus célèbres lapidaires, monte à la somme de 61,770,133 fr.; on avouera que ce serait un peu trop pour un simple accessoire; il n'y eût plus eu de proportion; d'ailleurs cela eût pu nous gêner; tout le monde n'a pas des soixante millions à mettre en objets de pur agrément. MM. Rothschild eux-mêmes y regarderaient à deux fois. Tenons-nous-en donc à nos dix ouvrages et à nos dix tableaux tels qu'on voudra bien nous les remettre.

[Note 167: Ces dix diamants sont: 1º Le MATAN; 2º le MOGOL; 3º l'ORLOW; 4º le BRAGANCE; 5º la MER DE GLOIRE; 6º le GRAND DUC DE TOSCANE; 7º le RÉGENT; 8º le SANCY; 9º le JEAN VI; et 10º le NASSUCK.]

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