‹ Le livre des singularitésChapitre 56 sur 67 · I.

I.

DE QUELQUES OUVRAGES MYSTIQUES ASSEZ SINGULIERS, PUBLIÉS DANS LES XVIe ET XVIIe SIÈCLES.

Rien n'est plus étrange et parfois plus ridicule que les titres sous lesquels certains pieux écrivains croyaient jadis devoir publier leurs ouvrages, pour attirer et fixer l'attention des lecteurs. Ils avaient en cela imité les Juifs et les Orientaux, qui ont toujours été fous de ces titres allégoriques, annonçant la puérilité du goût. C'est surtout dans les seizième et dix-septième siècles que nos dévots auteurs ont multiplié ces enseignes bizarres des produits de leur imagination souvent déréglée quoique tendant toujours vers un but très-louable en lui-même. Par exemple, l'un d'eux voulait-il réchauffer la piété des fidèles dans le saint temps de l'Avent, il prenait pour sujet de ses méditations, les neuf grandes antiennes qui se chantent alors et qui toutes commencent par O; puis il croyait faire merveilles en annonçant son livre sous ce titre allégorique et vraiment ridicule:

La doulce mouelle et saulce friande des saints et savoureux os de l'Avent. Paris, 1578, in-8º.

Cet écrivain, qui voulait que l'on suçât et savourât la moelle de ces os, depuis le 15 décembre jusqu'au 25, se nommait Jean Massieux, prêtre de Mantes.

Un autre (Jean Dusaix) recommande la sobriété en Carême, dans le petit ouvrage suivant qui est en vers:

L'Opiate de sobriété, composé en Caresme pour conserver au cloître la santé de religion. Lyon, 1553, in-8º.

Le poète débute ainsi:

Ma bonne sœur, ma chère Philiberte, Je suis certain que vous êtes experte Quant au jeûner; car avez quarante ans: Mais ci-devant, ainsi que je l'entends, Avez dormi dedans un lit mollet, Avez mangé de la chair de poulet.....

Puisque nous parlons du Carême, citons encore un ouvrage dans lequel on détaille ce qui se servait sur table au XVe siècle dans ce temps de mortification; nous suivons exactement l'orthographe de l'auteur:

Le Quadragesimal spirituel, c'est assavoir la salade, les feubves (fèves) frites, les poys, la purée, la lamproye, le saffren, les orenges, la violette de mars, les pruneaulx, les figues, les alemandes (amandes), le miel, le pain, les eschaudez, le vin blanc et rouge, l'ypocras; les invitez au disner, les cuisiniers, les serviteurs à table, les chambrières servant de blanches nappes, serviettes, pots et vaisseles; les Grâces après disner, le luc (luth) ou harpe, la dragée, pasques-flories et les grandes-pasques; puis enfin le double des lettres du Sainct-Esprit envoyées aux dames de Paris, veufves, jeunes religieuses, filles et pucelles, etc. Paris, veufve Michel Lenoir, (sans date), pet. in-4º goth. de 27 feuillets.

Une autre édition a pour titre:

S'ensuit le Quadragésimal spirituel qui traicte de toutes sortes de viandes qui sont nécessaires pour user en karesme, avec les servans et servantes qui servent à table et puis le jeu de la harpe pour yssue de table. Paris, Jehan Janot, in-4º de 26 feuillets, fig.

Ajoutons:

Le royal Syrop de pommes, antidote des passions mélancholiques, par Gab. Drohyn, médecin. Paris, Moreau, 1615, in-8º.

Petit traité recherché.

L'ame comme le corps pouvant éprouver des incommodités, un docteur spirituel a jugé à propos d'offrir aux pauvres malades l'instrument allégorique suivant:

La Seringue spirituelle pour les ames constipées en dévotion; par un Missionnaire. Paris, (sans date), in-8º.

Ce rude docteur ne ménage pas les dames qui se fardent, comme on peut en juger par ce passage, pag. 180 du volume: «Vilaines carcasses, cloaques d'infection, bourbiers d'immondices, n'avez-vous pas honte de vous tourner et retourner dans la chaudière de l'amour illicite, et d'y rougir comme les écrevisses lorsqu'elles cuisent, pour vous faire des adorateurs? Au reste il est juste que des visages qui ne savent plus rougir de pudeur, rougissent au moins par artifice. Mais puisque vous avez voulu imiter la rougeur des écrevisses, comme elles, vous irez à reculons dans la voie du ciel.»

Un autre médecin de l'ame a aussi publié:

La Conserve de grâce et les neuf médicaments du chrétien malade. Paris, in-8º.

L'auteur est Pierre Doré, Dominicain, mort en 1569; c'est l'homme de ce temps le plus fécond en livres à titres singuliers; on en compte trente-neuf, entre autres ses Allumettes du feu divin, etc. Le Pâturage de la brebis humaine, etc. L'Anatomie et description mystique des membres de Notre Seigneur. La Tourterelle de viduité, etc. Le Passereau solitaire, etc., etc., etc.

On connaît aussi:

Les Pillules spirituelles pour la guérison de l'ame et du corps, de Cameron. Bordeaux, 1615, in-8º.

Ce Jean Cameron, célèbre théologien protestant, est mort à Montauban en 1625. Il était né à Glascow.

Il paraît que la mise des femmes n'était pas très-décente au XVIIe siècle, car ce siècle fourmille d'ouvrages publiés à ce sujet. Nous allons en citer quelques-uns:

Discours particulier contre les femmes desbraillées de ce temps; par Pierre Juvernay. Paris, 1637, in-8º.

Livre assez rare, quoiqu'on en ait fait trois éditions dans la même année.

Discours contre les filles et les femmes mondaines découvrant leur sein et portant des moustaches; par P. Juvernay. Paris, 1640, in-8º.

C'est sans doute une autre édition du même ouvrage.

Le Chancre ou couvre-sein féminin, ensemble le Voile ou couvre-chef féminin; par Jehan Polman, chanoine de Cambray. Douai, 1635, in-8º.

Livre assez rare et recherché à cause de son titre.

De l'abus des nudités de gorge, tiré de la Sainte Ecriture, des Conciles et des Pères; (par Jacques Boileau). Bruxelles, 1675, in-8º.--1677, in-12;--et 1680, in-12.

Cet ouvrage est divisé en deux parties: la première annonce que les nudités de gorge sont blâmables et nuisibles; la seconde traite des vaines excuses des femmes qui ont la gorge et les épaules nues. Ce livre est terminé par une ordonnance des vicaires-généraux de l'Archevêque de Toulouse, portant: «Nous enjoignons aux confesseurs séculiers et réguliers, sous peine de suspension, de refuser les sacrements à celles qui porteront les bras nuds, ou la gorge ou les épaules découvertes et dont la nudité ne sera pas modestement cachée par des toiles non transparentes; de laquelle nudité nous nous réservons l'absolution.......»

Avis aux femmes et aux filles sur leur nudité de gorge et d'épaules;--Instruction à l'usage des grandes filles pour être mariées; ensemble la manière d'attirer les amants;--Lettre à une jeune dame nouvellement mariée, avec la réponse. (Sans nom de ville), 1749, in-8º.

Passons à d'autres sujets; on en connaît plusieurs publiés sous le titre de Fouet, c'est-à-dire vive réprimande; ainsi nous avons:

Le Fouet de l'Académie des pécheurs, bastie sur la famine du prodigue évangélic; par V. P. F. Ph. Bosquier, montois. Arras, 1597, in-8º.

Le Fouet des apostats, augmenté d'une réponse du second fouet des mesmes apostats; par F. N. Aubespin. Tolose, Colomiez, 1606, in-12.

Nous ne connaissons pas la première édition de cet ouvrage.

Le Fouet divin des jureurs, parjureurs et blasphémateurs du très saint nom de Dieu, de Jésus et des Saints...; par le R. P. Jean Bernard. Douay, 1618, in-12.

Le fouet des menteurs, par Jacques d'Ambrun. Lyon, 1638, in-16.

Le fouet des paillards, ou juste punition des voluptueux et charnels; par M. L. P. (Mathurin le Picard), curé de Menil-Jourdain. Lyon, 1628, in-12.

Autres sujets:

La Louange des femmes, extraite du commentaire de Pantagruel sur l'Androgine de Platon: assavoir le Blason de la femme, etc.; par André Misogine; en vers. (Sans nom de ville ni d'imprimeur), 1551, in-8º.

L'auteur s'est caché sous le nom de Misogine, qu'il aurait dû écrire Misogyne, et qui signifie ennemi des femmes. En effet il justifie ce nom par la manière absurde dont il parle du sexe dans ce livre hétéroclite. On en peut juger par cet extrait du Blason de la femme:

Femme, plaisir de demye heure, Et ennuy qui sans fin demeure; Femme, soudaine repentance, Femme, mortelle pénitence. Femme, feu du diable attisé, Femme, vrai diable desguisé. Femme, que pourray-je plus dire Pour plus amplement te descrire? Rien: je dy assez de diffame En un mot, quand je te dy femme.

Peut-on pousser l'impertinence plus loin? Que l'on vienne après cela nous vanter la politesse de nos aïeux et leur galanterie respectueuse pour les dames. Au reste, dans tous les temps il s'est rencontré des esprits biscornus et très-biscornus qui ont bien mérité cette épithète de la part de leurs victimes.

Discours facétieux des hommes qui font saler leurs femmes à cause qu'elles sont trop douces, lequel se joue à cinq personnages. Rouen, Abr. Cousturier (sans date), in-8º goth.

Très rare.

Les baisers spirituels et les moyens de se joindre à Dieu en ce monde; par Rivault dict Florence; Paris, 1599, in-18.

Les quatre baisers que l'ame dévote peut donner à son Dieu dans ce monde; par J. d'Hennetières. Tournay, 1641, in-12.

Ce doit être une seconde édition de l'ouvrage précédent. L'un et l'autre sont rares.

Les chastes caresses du fidèle courtisan, avec un brief rudiment de l'amour; par J. Perret. Paris, 1654, in-8º.

Lunettes spirituelles pour conduire les femmes religieuses au chemin de perfection, trad. du latin de Denis le Chartreux. Paris, 1597, in-18.

Tous ces livrets sont recherchés et se paient assez cher, mais plus à cause de leur rareté et de leurs titres singuliers, qu'à cause de leur mérite intrinsèque, marqué au coin de l'ignorance et de la naïve expression du temps.

Quelques ouvrages relatifs à la Sainte Vierge vont encore nous offrir des singularités assez remarquables.

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