II.
DE QUELQUES OUVRAGES SINGULIERS RELATIFS A LA VIERGE MARIE.
Ces sortes de livres assez rares fourmillent de particularités d'autant plus curieuses et d'autant plus piquantes, que le sujet est plus grand et plus solennel. Le premier ouvrage qui va nous occuper, regarde Notre-Dame de Lorette; ce n'est pas que son titre soit très-singulier, mais nous lui avons trouvé d'autres droits à figurer dans notre galerie. Il est intitulé:
La Maison de la Sainte Vierge dans laquelle Dieu s'est fait homme, enlevée de Nazareth par les Anges, et après plusieurs changements portée à Lorette[168]: sa vérité, sa sainteté et ses grâces expliquées en faveur des personnes dévotes à cette sainte Mère, par le P. Chérubin Ruppé, religieux Récolé (sic), professeur en sainte théologie. Lyon, J. Certes, 1680, in-12.
[Note 168: L'auteur nous apprend que ce fut le 6 mai 1291 que «la sacrée maison de la Vierge Marie abandonna la Syrie, fut détachée de ses fondements, enlevée de Nazareth par le ministère des Anges et portée d'abord en Illyrie sur une colline près de la forteresse de Tersacte, puis transportée le 10 décembre 1294 dans un bois au diocèse de Recanati (Marche d'Ancône); enfin elle changea encore deux fois d'emplacement dans l'espace d'un an, mais à peu de distance, et se fixa à Lorette où elle est encore.»]
Ce qui nous a paru curieux dans ce livre écrit d'un style très-naïf, n'est point la translation de la maison de Nazareth, histoire très-connue et exposée depuis longtemps à la vénération des fidèles, mais ce sont les détails que le pieux auteur donne sur la vie et les actions de la Sainte Vierge, rapportant avec la plus grande précision les dates de son âge aux époques de son mariage, de son accouchement, de son retour d'Egypte, de sa mort, etc. Quoique ces dates soient plus qu'apocryphes, comme elles sont peu connues, nous allons donner un petit extrait du début de l'ouvrage où elles se trouvent; cet extrait suffira pour faire juger du style, de la foi fervente et de la singulière érudition de l'auteur, qui aurait dû indiquer les sources où il a puisé.
«La sainte maison de Nazareth, dit-il, estoit une partie de la dot qui fut assignée à la Sainte Vierge par son contract de mariage; et c'est le sacré lieu où Sainte Anne, dans sa vieillesse, après vingt ans de mariage et de stérilité, enfanta la reine du ciel, digne et unique fruit de la sainte fécondité du père et de la mère[169].
[Note 169: L'auteur, parlant ailleurs, p. 118, de l'immaculée conception de la Sainte Vierge, dit: «Ni dans le ciel, encore qu'il fût peuplé de Séraphins, ni sur la terre, quoiqu'elle fût habitée de quantité de personnes justes, il n'y avait pas autant de sainteté que dans le ventre de Sainte Anne au moment que Marie y fut conçue...»
Et ailleurs, p. 167, l'auteur ajoute que: «pendant les neuf mois qu'elle demeura dans cette prison naturelle du sein de sa mère, son ame très-sainte jouissait de l'usage très-parfait de la raison et d'une très-pleine liberté...» Nous nous dispensons de rapporter la suite de ce passage.]
»C'est là que S. Joseph, âgé de trente-cinq ans, ayant à l'imitation de la Sainte Vierge consacré sa virginité par le vœu, demeuroit avec elle aprez l'avoir reçue des mains des prêtres dans le temple par la sainte alliance d'un légitime mariage comme un sacré dépôt.....
»C'est dans cette sainte maison que se passa le céleste colloque de l'ange Gabriel[170] avec la même Sainte Vierge et que fut accompli le très-adorable mystère de l'incarnation du Verbe, le 25e jour du mois de mars, la Sainte Vierge étant âgée de treize ans et onze mois commencés, et dans le quatrième mois de son mariage, selon l'histoire qui assure qu'elle épousa S. Joseph à l'âge de treize ans six mois et treize jours.
[Note 170: On trouvera, p. 413, un grand éloge de cet archange: «C'est lui seul, dit l'auteur, qui fut choisi par la très-sainte Trinité pour estre envoyé à la très-sacrée Vierge, et traiter avec elle du grand mystère de l'incarnation du Verbe.... C'est ce bienheureux ange, c'est ce glorieux archange, c'est ce sublime esprit que plusieurs estiment fort raisonnablement estre le premier et le plus relevé des Séraphins, parce que, dit S. Grégoire-le-Grand, il estoit fort juste que le plus excellent des Anges fût envoyé pour annoncer la plus excellente, la plus importante des nouvelles; c'est, dis-je, ce glorieux Séraphin qui, le premier, salua la très-sainte Vierge comme pleine de grâce. C'est à ce même prince du ciel que cette divine Vierge adressa ces adorables paroles si désirées depuis le commencement du monde: Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon vostre parole! qui furent, dans le moment, suivies de la conception de Nostre-Seigneur J.-C., dans son sein virginal.....»]
»C'est de ce saint lieu qu'elle partit avec son époux pour le voyage des montagnes de la Judée, et elle s'y retira de rechef aprez avoir fait trois mois de séjour chez sa cousine Sainte Elisabeth, pour assister à ses couches et honorer de sa présence la naissance du précurseur de son divin Fils.
»C'est de là qu'elle partit avec son saint Epoux pour aller en Bethléem[171] où, âgée de quatorze ans trois mois et dix-sept jours, elle accoucha le 25e jour du mois de décembre, et vit naître de ses chastes entrailles le Roi de gloire, le Fils éternel de Dieu, le Sauveur et l'époux de nos ames, qui sortit de son sein virginal en la manière que les rayons du soleil passent à travers le crystal[172]; n'y ayant pas plus de différence dans la virginité de Marie après l'accouchement et avant la conception, qu'il n'y en a dans le crystal après qu'il a été traversé par les rayons du soleil, si ce n'est qu'avant la conception, c'était la virginité et l'intégrité d'une céleste fille; et qu'aprez l'accouchement, c'était la virginité et l'intégrité d'une divine mère. Aussi la douleur, les immondices et le reste des misères des couches des autres femmes furent si éloignées des divines couches de cette admirable Vierge, que l'on ne sauroit les y soupçonner sans tomber dans le reproche d'un énorme blasphême. Elle resta en Bethléem jusqu'au jour de sa sainte purification, et, après avoir satisfait à cette cérémonie, elle s'en retourna avec son fils et son époux en sa maison de Nazareth.
[Note 171: L'auteur nous apprend que «S. Joseph fut obligé d'emmener dans ce voyage non seulement un asnon pour le soulagement de la très-sainte Vierge, mais encore un bœuf pour tirer peut-être de sa vente de quoy payer le tribut à César et avoir de quoy fournir aux frais du voyage et des couches de sa sainte épouse. C'est pour cette raison que nous apprenons de l'Evangile qu'il y avait un bœuf et un asne dans le pauvre lieu de la naissance du Sauveur du monde.»
Cela n'est pas exact: l'Évangile ne dit rien ni de ce bœuf ni de cet âne; il est vrai que les peintres les représentent toujours dans la crèche près de l'enfant Jésus. D'où vient cette addition à l'histoire de la naissance du Sauveur? On en attribue l'origine à ces mots d'Isaïe: Le bœuf a reconnu son maître, et l'âne la crèche de son Seigneur; ou bien à ces mots du prophète Habacuc: Vous serez reconnu au milieu de deux animaux.
On sait, et l'Évangile en fait foi, que Jésus a voulu naître dans l'état le plus humble, sur la paille, dans une pauvre étable, visité par les seuls bergers qui faisaient paître leurs troupeaux autour de Bethléem; cependant un bel esprit du XVIIe siècle a jugé à propos de créer à Jésus naissant une cour brillante et de lui ordonnancer un état de maison vraiment royal, ainsi qu'il l'a détaillé dans un ouvrage fort singulier, intitulé: Tablature spirituelle des offices et officiers de la couronne de Jésus, couchez sur l'estat royal de sa crèche, et payez sur l'espargne de l'estable de Bethléem. Paris, D. Moreau, 1620, in-16 obl. Rien n'est oublié dans la composition de cette maison royale; on y voit, outre les grands dignitaires, l'officière du maillot du petit Jésus, la fille de chambre de la mère du petit Jésus, la servante au lessivage des couches; viennent ensuite les officiers chargés de laver les écuelles, de chasser les chiens, de housser les araignées, de panser les animaux de la crèche du petit Jésus; enfin l'âne lui-même a son gentilhomme servant.]
[Note 172: Cette pensée est tirée du Mystère de la nativité de N.-S. Jésus-Christ, pièce du XVe siècle; l'ange Gabriel dit à Marie:
.... Tu demoras et saine et pure, Et Vierge ton corps demorra; De riens qui soit n'enpirera, Mais tout ainsi com la verriere Au soleil qui demeure entiere Quant son ray parmy oultre passe Qui ne la brise ne ne quasse, Ainssy demourra ton corps sains.
V. Mystères inédits du XVe siècle, publ. par M. A. Jubinal, 1837, t. II, p. 49.
On trouve encore dans le Mystère de la conversion de Saint Denis, un passage relatif à la même pensée. Saint Paul dit à S. Denis:
Maistre, c'est le Dieu que je presche, Le créateur de tout le monde, Qui d'une vierge pure et monde, Comme soleil parmy voirriere Passe et adès demeure entière, Nasquit sans peine en Bethléem Puis mourut lez Jherusalem.
V. mêmes Mystères inédits, tom. I, p. 49. ]
»C'est de là qu'ils partirent pour s'enfuir en Egypte, selon l'ordre que S. Joseph en avoit reçu du ciel par le ministère de l'Ange, pour fuir la cruauté du tyran. Ensuite ce même lieu sacré fut celui de leur retraite, la Sainte Vierge étant dans sa vingt-deuxième année, à leur retour d'Egypte, après une absence de sept ans....
»C'est de cette sainte maison de Nazareth que la très-sainte Vierge partait ordinairement chaque année au temps de Pasques pour aller avec son fils et son époux célébrer cette feste en Jérusalem, où ce divin enfant âgé de onze ans et trois mois, s'étant une fois soustrait secrètement de leur compagnie, fut trouvé, le troisième jour aprez, dans le temple, au milieu des docteurs; et ils s'en retournèrent tous trois ensemble en leur maison à Nazareth.
»La Sainte Vierge, de qui le corps virginal ne fut jamais ni menacé ni atteint de la moindre apparence d'aucune sorte d'infirmité, finit le sacré cours de sa précieuse vie à l'âge de soixante et douze ans, l'an cinquante-huitième après son divin accouchement. Il y a de bons auteurs qui assurent que cette très-sainte mort arriva dans la sainte maison de Nazareth; d'autres croient que ce fut en Jérusalem, sur le mont Sion, dans la maison de S. Jean l'Evangéliste. Enfin d'autres veulent que la Sainte Vierge finit cette vie mortelle dans la sacrée maison du cénacle qui avait été honorée de l'institution du très-auguste sacrement de l'Eucharistie et de la descente du Saint-Esprit en langues de feu[173].
[Note 173: Rien n'est plus incertain que la date et le lieu de la mort de la Sainte Vierge. On prétend qu'elle termina ses jours à Ephèse où elle avait suivi S. Jean avec Marie-Madeleine. Eusèbe fixe sa mort à l'an 801 de R. (48 de l'ère chr.); Nicéphore assure formellement que la Vierge Marie est morte la cinquième année du règne de Néron, l'an 798 de R. (45 de J.-C.). Hippolyte de Thèbes pense qu'elle a cessé de vivre à l'âge de 66 ans, et l'Art de vérifier les dates est de cet avis. Mais d'autres, comme notre auteur, prolongent sa vie jusqu'à 72 ans.
L'impératrice Pulchérie ayant, en 453, demandé à Juvénal, patriarche de Jérusalem, le corps de la Sainte Vierge, s'il se trouvait encore, ce patriarche lui répondit que, selon la tradition, il n'existait plus sur terre, mais il lui envoya son cercueil avec les linges dans lesquels on avait enseveli ce précieux corps. Nicéphore, dans son Histoire ecclésiastique, liv. II, ch. 23, donne à cet égard des détails circonstanciés.
Mais si la terre est privée du corps de la Vierge Marie, il n'en est pas de même des reliques consistant en objets que l'on prétend lui avoir appartenu. On sait, dit Baillet, Vies des Saints, 15 août, combien il s'est trouvé de facilité à multiplier les reliques de la Sainte Vierge. En divers endroits, on a produit sa robe, sa ceinture, son voile, son écharpe, son manteau; ailleurs, on a fait voir son anneau nuptial, les fuseaux dont elle filait, des lacets, des peignes, des gants, des souliers et autres chaussures, des chemises; de plus on conserve précieusement un de ses cheveux, une petite fiole renfermant de son lait, etc., etc., etc. Tout cela inspire une louable vénération aux fidèles, mais la foi n'y est nullement intéressée.]
»Mais s'il n'est pas avéré que la maison de Nazareth ait été honorée de la mort précieuse de la mère de Dieu, il est très-vraisemblable qu'elle reçut les derniers soupirs de S. Joseph, dont la Sainte Vierge resta veuve à l'âge de quarante-deux ans, son divin Fils en ayant alors vingt-sept. Il est aussi à croire que S. Joachim et sainte Anne qui moururent octuagénaires peu de temps l'un après l'autre, et laissèrent leur sainte fille orpheline dans le temple à l'âge de douze ans, finirent aussi leurs jours dans la même maison puisqu'elle leur appartenait...»
L'auteur assure ensuite, p. 19, d'après la tradition, que «les apôtres, aussitôt après l'ascension de Jésus-Christ et la descente du Saint-Esprit, commencèrent à exercer dans cette maison, la puissance sacerdotale, et y célébrèrent le Saint-Sacrifice de la Messe pour la première fois...; elle fut donc la première église du monde[174].»
[Note 174: C'est ce que dit formellement le Pape Jules II (qui a régné de 1503 à 1513), à la fin d'un passage de la bulle où il parle de la grande église de Lorette qui renferme la chambre de la Sainte Vierge: In ecclesiâ Lauretanâ, dit-il, non solum est imago ipsius B. Mariæ Virginis, sed etiam camera sive thalamus ubi ipsa virgo nata, ubi educata, ubi ab angelo salutata, Salvatorem seculorum verbo concepit, ubi ipsum suum primogenitum suis castissimis uberibus de cœlo plenis lactavit et educavit..... Quamque (cameram) apostoli sancti primam ecclesiam in honorem Dei et ejusdem B. Mariæ virginis consecrârunt, ubi prima Missa celebrata fuit..... C'est-à-dire: «Dans l'église de Lorette, non seulement se trouve le portrait de la bienheureuse Vierge Marie, mais on y voit encore sa chambre et son lit, où elle est née, où elle a été élevée, où elle a été saluée par l'ange, où elle a conçu le Sauveur du monde, où elle a sustenté ce même son premier-né du lait de ses chastes mamelles...... Cette sainte chambre est la première église que les saints apôtres dédièrent à la gloire de Dieu et de la même bienheureuse Vierge, et où la première Messe fut célébrée....»]
Nous ne prolongerons pas ces citations tirées de l'ouvrage du R. P. Ruppé, sur la maison de Lorette. L'article est un peu long, soyons plus bref dans ce qui nous reste à dire de deux ou trois autres opuscules singuliers relatifs à la Sainte Vierge.
Dissertatio theologica de sanctificatione seminis Mariæ virginis in actu conceptionis Christ.... Authore Samuele Schoroeero. Lipsiæ, apud Braunium, 1709, in-4º.
Cet ouvrage qui a eu deux éditions parfaitement semblables pour la date et le format, n'en est pas moins très-rare; son titre indique assez la nature et le caractère de singularité du sujet. Tout ce que nous pouvons en dire, c'est que sa rareté n'est pas un grand malheur, puisque l'auteur est encore moins réservé que Sanchez dans son Traité de Matrimonio. (VOY. le Catalogue des livres de la bibliothèque du savant bibliographe M. Leber, nº 95.)
Les Complainctes de la glorieuse Vierge Marie moult pitéables, voyant son filz pendu en la croix pour rachepter nature humaine; petit in-8º goth.
Cet opuscule est recherché quoiqu'il ne consiste qu'en quatre feuillets.
De tous ces vieux livres ascétiques singuliers, bizarres et même ridicules par leur titre et leur contenu, il en est peu qui puissent le disputer aux deux suivants qui traitent des beautés corporelles de la Sainte Vierge. Le premier a pour titre:
Le livre de la Toute-belle sans pair, qui est la Vierge Marie, de laquelle est escripte la formosité et beauté spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle. Paris, Jehan Petit, (sans date, mais vers 1525); pet. in-8º goth.
Ce traité mystique est curieux; il suffit, pour faire juger de sa bizarrerie, de rapporter les titres de quelques chapitres relatifs à la spéciosité corporelle de Marie, par exemple: De l'office de l'oreille;--Méditacion dévote du nez de la Vierge Marie, et des deux narines;--De la modérée grosseur des lèvres de la Vierge;--Comment la bouche doibt estre de moyenne ouverture;--Méditacion aux espaules de la Saincte Vierge;--Comme le sacré ventre de Marie est la fontaine de vie;--Méditacion aux cuisses (de la Vierge) qui sont force et espérance;--Comme la Sainte Vierge est comparée à l'éléphant;--etc., etc. (VOYEZ sur ce traité, le SUPPLEMENT de M. Brunet, tom. II, p. 313, et le BULLETIN DU BIBLIOPHILE, Paris, Teschener, janvier 1837, p. 365, nº 860 du Catalogue des livres rares; ce sont deux annonces seulement.
Le second ouvrage du même genre, mais publié longtemps après le précédent, est intitulé:
Dévote salutation aux membres sacrés du corps de la glorieuse Vierge mère de Dieu, par le R. P. I. H. Capucin. Paris, Hauteville, 1678, in-16 de 16 pag.
Un exemplaire de cette petite drôlerie mystique existait dans le beau cabinet de M. Nodier, et a été adjugé à la vente de ses livres, en 1829, pour la somme de 27 fr. 05 c., quoique le titre eût un peu souffert.
Rien n'égale l'enthousiasme du R. P. Capucin pour les beautés corporelles de Marie; il l'a exprimé en vingt articles plus ou moins longs, mais cependant de peu d'étendue, puisque la totalité du volume est de 16 pages. Chaque article est consacré à un membre de la Vierge, et tous sont disposés dans l'ordre suivant: 1. La teste; 2. les cheveux; 3. la face; 4. les oreilles; 5. les joues; 6. la bouche; 7. le palais; 8. le col; 9. les espaules; 10. les bras; 11. les mains; 12. la poictrine; 13. les mamelles; 14. le cœur; 15. le ventre; 16. les genoux; 17. les pieds; 18. le sang; 19. tout le corps; 20. l'ame; puis une prière finale.
Il paraît que ce livret a été connu d'Adrien Valois (m. en 1692), et qu'il a allumé sa bile; car voici comment ce savant rigoriste, s'en explique dans le Valesiana, p. 46: «Que n'aurait point fait le pape Innocent XI, s'il avait ouï parler de l'impertinente dévotion de ce Moine dont on nous parlait l'autre jour? N'aurait-il pas condamné rigoureusement des supérieurs qui souffrent qu'un de leurs visionnaires fasse imprimer des oraisons adressées à toutes les parties du corps de la Sainte Vierge en particulier? La religion, la pudeur, le bon sens ne sont-ils pas blessés par une extravagance semblable?»
M. Nodier, moins susceptible et moins irascible qu'Adrien Valois, et ne voyant dans ce colifichet séraphique qu'une dévotion plus bizarre que coupable, a fait réimprimer les vingt articles dans ses curieux Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, Paris, 1829, in-8º, p. 226-33. On ne sera peut-être pas fâché de voir un échantillon du style du révérend père; nous demanderons donc à M. Nodier, la permission de consigner ici quelques-uns de ces articles; de telles élucubrations ne sont point à dédaigner pour quiconque se plaît aux singularités littéraires des XVIe et XVIIe siècles. Voici les hommages que le pieux auteur adresse à certaines parties du corps de la Sainte Vierge:
A LA TESTE. «Je vous salue, souverain chef de MARIE, Emperière (Impératrice) du ciel et de la terre, terreur des puissances de l'enfer, gloire de celles du ciel, couronne des plus éclatantes estoilles.
AUX CHEVEUX. »Je vous salue, cheveux charmants de MARIE, rayons du soleil mystique, ligne du centre et de la circumférence de toute la perfection créée, veines d'or de la mine d'amour, liens de la prison de Dieu, racines de l'arbre de vie, ruisseau de la fontaine du Paradis, cordes de l'arc de la charité, filets de la prise de Jésus et de la chasse des ames.
AU PALAIS. »Je vous salue, doux palais de la bouche de Marie, ruche à miel qui ensucre ses lèvres, qui coule le nectar du ciel, qui confit l'absynthe de nostre vie, qui adoucit nos amertumes, cave du vin de l'amour qui réjouit le cœur des hommes.
AUX BRAS. »Je vous salue, bras laborieux de MARIE, officiers de la despense de Jésus, aisles de la Reyne des Séraphins, rames de la navire sacrée qui porte le pain de vie; bras qui étouffez le diable, bras qui embrassez les hommes, bras qui emprisonnez Dieu.
AUX MAMMELLES. »Je vous salue, mammelles virginales de MARIE, nourisses du nourissier de l'univers, aumonières de l'indigence et de la pauvreté de Dieu, procuratrices des aliments de Jésus, vivandières célestes de ses innocents appétits, vases de rosée du ciel, fontaines de manne coulante, nacres de perles liquides, sources de sucre et de laict.
AU VENTRE. »Je vous salue, ventre miraculeux de MARIE, officier des prodiges de Dieu, arche de son alliance avec les hommes, lict nuptial des deux natures corporelles, qui a uni deux métaux insociables, amas de bled environné de lys, sphère qui a porté le soleil, aurore qui a produit le jour.
AUX PIEDS. »Je vous salue, pieds infatigables de MARIE, pôles du ciel animé, piédestals des colomnes sacrées qui portent le Louvre de Dieu, légats du sainct Evangile, courriers de nostre fœlicité, laboureurs du salut des ames.
AU SANG. »Je vous salue, sang de MARIE, estoffe de laquelle s'est fait l'habit du Verbe incarné, pourpre du monarque des rois, substance que Dieu a briguée, formateur de qui vous a formé, ouvrier de l'hostel miraculeux qui a logé corporellement toute la divinité, etc., etc.
Nous nous bornons à ces huit articles; ils suffisent pour faire apprécier le talent de l'auteur et la richesse de son imagination dans les allégories mystiques auxquelles il soumet chacune des perfections de Marie.
Il existe encore un ouvrage relatif à la Vierge, composé dans le XIIIe siècle, par Albert Legrand, et qui est fort singulier; c'est sans doute là que plusieurs des auteurs ridicules que nous venons de citer, ont puisé leurs folies. Ce livre a pour titre: Liber de intemerate Dei genetricis Marie laudibus; Lugduni, 1503, petit in-4º de 78 feuillets. Il est divisé en 266 chapitres, dont quelques-uns sont fort bizarres, comme on va le voir par la courte exposition de leurs titres que nous traduisons en français; par exemple, l'auteur demande:
CHAP. 19. Sous quelle forme l'ange Gabriel a-t-il dû apparaître à Marie? Etait-ce sous la forme d'un serpent ou sous celle d'une colombe?--Non, c'était sous la forme humaine, puisqu'il annonçait la naissance d'un homme.
CHAP. 25. Quelle était la couleur du vêtement de l'ange?--Il était blanc, symbole de l'innocence.
CHAP. 29 et 31. A quelle heure et dans quel lieu s'est faite l'annonciation?--Dès le point du jour et à Nazareth.
CHAP. 36. Pourquoi l'ange s'est-il adressé à la Vierge Marie plutôt qu'à S. Joseph?--Le genre humain ayant été perdu par une femme, il était naturel qu'il fût sauvé par une femme.
CHAP. 37. Que faisait la Sainte Vierge au moment de l'annonciation?--Elle était en contemplation.
CHAP. 40. Quel âge avait alors Marie?--Douze ans au moins.
CHAP. 44. Quelle était la couleur de sa peau?--Noire.
CHAP. 45 et 46. Et celle de ses cheveux et de ses yeux?--Egalement noire.
CHAP. 58. Etait-elle assise ou debout quand l'ange s'est présenté?--Elle était assise.
CHAP. 71. Qui a été le confesseur de la Sainte Vierge? (Question absurde, puisque Marie n'a jamais péché.)--L'auteur prétend que ce ne pouvait être que S. Pierre, puisqu'il était pape.
CHAP. 96. Marie était-elle modeste dans ses habits?--Très-modeste; c'est tout au plus si elle en avait deux, l'un pour les jours ouvriers, l'autre pour les jours de fête.
CHAP. 133 et suiv. La Sainte Vierge était-elle instruite?--Très-certainement; elle possédait toutes les sciences, les arts mécaniques, les arts libéraux, le trivium, le quadrivium,[175] et même la théologie.
[Note 175: Ces deux mots désignent l'universalité de la science, l'ensemble de toutes les connaissances humaines que l'on pouvait acquérir du temps d'Albert. Le trivium comprenait la grammaire, la dialectique et la rhétorique; le quadrivium renfermait l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique. La réunion des sept arts libéraux prit le nom de Clergie, dans le XIIIe siècle; clerc et lettré devinrent synonymes. Le plus grand effort de l'esprit humain était de posséder le trivium et le quadrivium; quand on eut dit d'Abeilard qu'il les possédait, on crut qu'il n'y avait plus rien à ajouter à son éloge.]
Etc., etc.
Nous nous garderons bien d'épuiser la liste de ces questions oiseuses et ridicules dont Albert développe très au long les solutions. Il a écrit en latin, et c'est fort à propos pour certains sujets, surtout ceux des chap. 238, 240, 243, etc. Au reste, si l'auteur n'eût jamais fait que cet ouvrage, au lieu d'Albert le Grand nous aurions Albert tout court; ou plutôt son nom, comme tant d'autres, aurait disparu de la scène du monde. Mais cet homme était le plus grand théologien, le plus grand philosophe et le premier polygraphe de son temps, et son nom inscrit sur 21 vol. in-fol. de ses œuvres, qui pourtant ne seront jamais réimprimées, traversera encore des siècles. Il est mort à Cologne, en 1280, âgé de 87 ans. Les légendaires prétendent que dans son adolescence, il fut honoré d'une visite de la Sainte Vierge qui dessilla les yeux de son entendement et lui promit qu'il serait un jour une des plus grandes lumières de l'Eglise; l'origine de cette fable aurait-elle pris sa source dans le traité De Mariæ laudibus, dont nous venons de parler?
Encore un ouvrage assez singulier sur la Sainte Vierge:
«Sensuit une dévotion et recollection pour méditer et penser cordialement la saincte et sacrée gésine de Nostre-Dame: c'est-à-sçavoir depuis la nativité de Nostre-Seigneur jusqu'à la purification, etc. (Sans date), in-4º.»
Ce curieux manuscrit sur VÉLIN, enrichi de huit belles miniatures de la grandeur des pages, a été vendu 36 fr. chez M. d'Ansse de Villoison en 1806.
Le vieux mot GÉSINE, employé dans le titre de cet ouvrage, signifie l'état d'une femme depuis le moment de ses couches jusqu'à l'instant des relevailles, c'est-à-dire jusqu'à la cérémonie dont elle est l'objet à l'église, la première fois qu'elle y vient après ses couches. Ce mot était très-usité dans les XIVe, XVe, XVIe et XVIIe siècles. Les articles suivants, que nous avons extraits du beau Catalogue des archives de M. de Joursanvault, Paris, Teschener, 1838, 2 vol. in-8º, en font foi:
«Nº 525. Dépenses faites pour le fait de la GÉSINE de madame la duchesse de Touraine..... depuis le 1er juillet 1391.
»Nº 710. Un drapier donne quittance du drap destiné à housser deux coffres pour la GÉSINE de la duchesse d'Orléans.
»Nº 536. Parties de plusieurs choses délivrées à Roulet Pasquier, varlet de garde-robe de Mme la duchesse d'Orléans, pour faire porter à Asnières devers madicte Dame, tant pour le fait de sa GÉSINE et de son enffant, comme autrement.
»Nº 714. Jehan Porchet peint deux biers à berser (berceaux), l'un grand et l'autre petit, pour l'enfant de la GÉSINE dont la duchesse d'Orléans est grosse. 1396.
»Nº 3543. Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, fait payer 100 francs d'or à Jeanne Lagoutière, sage-femme, pour les soins qu'elle lui a donnés dans la GÉSINE qu'elle a faite à Asnières de son fils Philippe d'Orléans. 1396.
»Nº 715. Payement à Perrette Daugière, couturière, de la façon de huict paires de draps pour GÉSIR la damoiselle, la nourrisse, la berceresse et la femme de chambre de Philippe d'Orléans; de deux grands fons à la cuve à baigner de la Duchesse, et de deux paillasses pour GÉSIR les fourries au dehors de la chambre de ladite dame. 1397.
»Nº 721. Plusieurs pièces relatives aux meubles des chambres de la duchesse d'Orléans, pour sa prochaine GÉSINE. 1400.
»Nº 612. Guillaume Granchier, mercier, donne quittance pour douze pièces de petits cendaulx qu'il a vendus pour faire certaines chambres pour la prochaine GÉSINE de la duchesse d'Orléans. 1400.
»Nº 619. Bernart Bousdrach, dit Pagain, mercier, vend à la duchesse d'Orléans une pièce de satin blanc livrée à Coucy, pour le fait de sa GÉSINE. 1401.
»Nº 642. Un marchand fournit deux pièces de toile de Reims, pour faire deux draps de parement pour la GÉSINE de la duchesse de Touraine. 1490.»
Etc., etc., etc.
Nous citerons encore Marot, qui, dans son Estrenne à madame la Dauphine, dit:
A madame la Dauphine Rien n'assigne, Elle a ce qu'il faut avoir; Mais je la voudrais bien voir En GÉSINE.
Cette Dauphine doit être Catherine de Médicis, qui, mariée à Henri II, le 28 octobre 1533, à Marseille, n'en eut d'enfants qu'en 1544.
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Le dernier morceau singulier ou pour mieux dire absurde que nous rapporterons sur la Sainte Vierge, est le troisième paragraphe du second chapitre de l'Histoire des Carmes, où il est question du TESTAMENT de Marie en faveur de ces religieux. Ce passage est extrait d'une Histoire des Ordres monastiques, (attribuée à un abbé Musson), Berlin, 1751, 7 parties en 5 vol. in-12. V. tom. I, p. 276[176].
[Note 176: Nous avons déjà parlé de cet ouvrage p. 129, à l'article RÊVERIES RENOUVELÉES DES GRECS, dans lequel on voit le Révérend Père Pythagore, Carme, Supérieur du couvent de cet Ordre à Crotone, comme nous allons voir ici la Sainte Vierge Supérieure des Carmelites à Jérusalem. Combien de folies et d'absurdités ont signalé certains écrivains de ces temps obscurs!]
«Marie, dit l'auteur, après la conversion des Carmes et la mort de son cher fils, n'ayant plus rien qui la retînt dans le siècle (le monde), ne songea plus qu'à exécuter le vœu qu'elle avait fait dès sa plus tendre jeunesse d'entrer en religion (se faire religieuse).
»Dans ce dessein, elle fit son testament en faveur des Carmes qu'elle laissa ses légataires universels. Elle leur donna sa maison de Nazareth avec quelque peu de terre qu'elle possédait aux environs, afin d'en faire un couvent. Ayant ainsi disposé de son patrimoine, elle vint se présenter au R. P. Général de l'Ordre avec plusieurs autres filles dont elle était accompagnée pour demander la grâce de la sainte religion et l'entrée au Carmel. Il est plus facile de concevoir que d'exprimer quels furent les sentiments de la communauté et avec quels transports de joie ils reçurent MARIE au nombre de leurs sœurs. Le R. P. Agabus fit à ces saintes filles un excellent discours, après l'évangile de la messe, sur l'importance des vœux religieux et sur l'obligation de leur état. Ensuite il leur donna à toutes le voile, et nomma MARIE leur supérieure.
»L'acte de sa profession se conserve en original chez les Carmes. C'est un grand rouleau fait de papyrus ou papier d'Egypte; les caractères en sont syriaques, de ceux qu'on appelle estrangelo, grands, bien marqués, sans points, ornés de quelques figures, et encore lisibles malgré le nombre des années.
»Au bas de cet acte est l'original du testament de Marie, signé de sa main et de deux notaires royaux du châtelet de Nazareth, et au haut du rouleau on voit une belle vignette qui représente sa vêture.»
Nous regrettons de n'avoir pu découvrir le texte de cette pièce, qui, comme celui du testament de Jésus-Christ que nous allons donner, était sans doute rédigé selon toutes les formules du style des notaires au XVe siècle.