III.
TESTAMENT DE JÉSUS-CHRIST.
Cet acte mystique, monument de la naïve simplicité de nos pères, nous a été communiqué par un excellent ami, bibliographe très-instruit et très-versé dans la littérature du moyen âge. Il a eu l'obligeance de nous en adresser une copie transcrite de sa main avec la plus scrupuleuse exactitude, sur un vieux livre d'Heures, du XVIe siècle[177]; nous aurions désiré reproduire cet acte avec la même exactitude, mais les vieux signes d'abréviation et de ponctuation manquant à nos presses modernes, nous sommes obligé de le donner sans abréviation dans les mots et avec les signes actuels de la ponctuation. Nous conservons l'orthographe, en ajoutant seulement quelques accents pour faciliter l'intelligence du texte:
[Note 177: Ce livre a pour titre: Heures à l'usaige de Chartres, etc. Paris, veufve Françoys Regnault (vers 1554), in-8º. Le Testament en question et un autre morceau intitulé: La Sentence de Pylate, ont été imprimés à la suite de ces Heures. On trouve encore ces deux pièces dans un autre ouvrage intitulé: Méditation sur la mort et passion de nostre Sauueur et Rédempteur Jésus-Christ. Paris, pour Geofroy Rocoulet (sans date), in-8º goth. avec fig. et vignettes. Notre ami (M. G..... D........) ne s'est pas borné à l'envoi de ces deux curiosités, il y en a joint plusieurs autres que nous réservons pour un ouvrage spécial auquel elles seront mieux appropriées. Nous le prions d'agréer l'expression de notre vive et affectueuse reconnaissance.]
«Le testament de nostre Sauueur et Rédempteur Jésus-Christ.
»Au nom de Dieu mon Père et du Sainct-Esprit. Amen.
»Je Jésus de Nazareth, fils de ma doulce, précieuse et benoiste mère Marie, congnoissant qu'il n'est rien plus certain que je suis descendu et venu du ciel en ce monde pour souffrir et endurer mort douloureuse, âpre et angoysseuse pour les pauures pécheurs rachepter du feu d'enfer et de dampnation éternelle: voulant mourir en testant, estant estendu sur le lict de ma très-dure croix en grand torment, en passions mortelles et terribles, en mon plain entendement divin, en plénitude de éternelle sapience, faictz, dispose et ordonne mon testament, dernière et perpétuelle volunté, en la forme et manière qui sensuyt:
»PREMIÈREMENT. Je recommande mon ame à Dieu mon Père, lui priant et suppliant qu'elle partant et issant (sortant) de mon corps, aille et descende ès lieux des sainctes ames détenues là-bas attendans que je les aille délivrer et jetter hors dudict lieu.
»ITEM. Je recommande ma mère sur toutes créatures la plus aymée moult desconfortée, triste et désolée, à Dieu mondict Père et auec ce à mon loyal et singulier amy Jehan Zébédée à présent près de mon lict auquel meurs à terrible torment: et auec pour ce que après madicte mère, sur toutes autres humaines créatures plus amoureusement et plus tendrement ay en mon cueur et vraye affection ledict Zébédée, je le recommande à madicte mère.
»ITEM. Je pardonne ma mort à tous mes ennemys, priant à Dieu mon Père qu'il lui plaise les avoir pour excusés, et qu'il ne veuille d'eulx prendre justice ne vengeance, car ils ne congnoissent ne sçauent pas (ce) qu'ils font.
»ITEM. A mon compaignon Dismas, pendu auprès de moy, voyant et considérant la bonté cordiale, bon vouloir et bonne affection qu'il ha à moy dès le présent, d'icy en avant et à toujoursmais, à perpétuité, je lui donne et laisse le royaulme éternel; et dès maintenant je l'enuoie en saisine, et veuil que son ame partant de son corps se rende et viengne par devers moy quelque part que je sois.
»ITEM. Et comme il soit ainsi que entre les autres vertus y en ayt une singulière qui m'a tousjours tenu bon, c'est patience en tribulation; considérant aussi que plusieurs pour l'amour de moy auront moult à souffrir, à tous mes bons et loyaux amys, à toutes mes déuottes et loyalles filles en toutes leurs afflictions, adversités et tribulations, je leur laisse mon trésor de patience; et pour ce que ledict trésor est grand, plantureux et abondant, je veuil que partie en soit distribuée à tous pauures orphelins, malades, langoureux, prisonniers, impotens, anciens, caducques et femmes veufves.
»ITEM. Je veuil que, le jour de mon trépas, soit lu ce présent mon testament, dernière et perpétuelle volunté, deuant et en présence de mon peuple chrestien pour lequel j'endure ladicte mort; et soient faictes mes obsèques en pitoyables pleurs et doloreuses larmes et angoisseux soupirs; et en congnoissance (reconnaissance), tous ceulx et celles qui seront présens à mesdicts (sic) obsèques, pleurans et lamentans mondict trépas et doloreuse passion, et en vraye contrition de leurs péchés et en mémoire de madicte angoisseuse mort, je leur donne mon royaulme de Paradis.
»ITEM. A tous ceux qui de bon cueur pardonneront les ungs aux aultres pour l'amour de moy qui suys leur Dieu, leur père créateur, en voulant d'ici en avant vivre en bonne paix, amour et charité, dès maintenant je leur donne (remets) toutes les offences, crimes et tous péchés dont si souvent m'ont offencé, en protestant toutefois que d'icy après s'ils retournent à leurs rancunes, haines et discensions les ungs contre les aultres, je révoque ce présent article et veulx qu'il soit de nulle vigueur et valeur tant (jusqu'à ce) qu'ils soyent retournés à requérir pardon les ungs entre les aultres.
»ITEM. Tous les pauures pécheurs et pécheresses, contrits, confès et repentans de bon cueur et de bon vouloir, protestans dorénavant de ne nous offenser, voulans estre et demeurer à nostre service, je veuil et ordonne que s'ils veulent persévérer en mondict service en gardant et obéyssant tant à mes commandemens qu'à ceulx de ma très-loyalle espouse mon esglise, que en la fin de leurs jours, quant leurs ames partiront de leurs corps, que ils se retirent par devers moy en mon royaulme de paradis, et leur promets mon royaulme éternel avec moy en perpétuelle gloire à toujours sans fin. Amen.
»Et en signe de ce, veuil ce présent mondict testament estre escript par quatre notaires de nostredicte cour, Mathieu, Marc, Luc, Jehan; et ay faict ce présent testament en la présence de ma mère bien amée, elle estant près du lict de madicte croix douloureuse sur le mont Calvaire, au milieu de la terre, signé de nostre sang, scellé au scel de nostre douloureuse croix. Ainsi signé JÉSUS DE NAZARETH, roy de Paradis, le confort des pauures pécheurs retournant à sa miséricorde.»
Telles sont les dispositions testamentaires du Sauveur. L'acte a été rédigé par de trop habiles notaires pour craindre qu'il ait été cassé par défaut de forme. Ainsi les légataires ont pu et peuvent compter sur la délivrance de leur legs, s'ils ont rempli, ou s'ils remplissent les conditions imposées par le testateur.