‹ Le livre des singularitésChapitre 62 sur 67 · XVII.)

XVII.)

»Du sens de la vue passons à ceux de l'ouye et de l'odorat. Si la béatitude de la vue a tout ce qu'elle peut désirer, aussi aura l'ouye en la musique très mélodieuse, en l'harmonie très plaisante, aux fredons très gentils, et aux très délectables, douces et belles voix. Là il y a maistre de chapelle; il y a là les chantres et musiciens en toute abondance, il y a là mille millions de très belles voix qui s'accordent en tons divers et en très parfaite observation de toutes les règles de la musique.... Le maistre de chapelle, c'est Jésus-Christ; les chantres sont les anges avec tous les Bienheureux. Il y a là trois escadrons d'anges, et chacun d'iceux fait trois chœurs; de sorte que là on chante à neuf chœurs: les Chérubins, les Séraphins et les Throsnes font le dessus et l'altus; les Dominations et les Principautez font la contre haute; les Vertus et les Puissances font le tenor; les Archanges et les Anges qui sont au plus bas chœur font le bassus; les Saincts mesme sous-entrent aussi avec ces chantres pour chanter ensemble avec eux. Jésus-Christ donne la voix (le ton) à tous, et entonne le motet, lequel est tout nouveau.... Parmi cette céleste musique et tant de si mélodieuses voix par espèces infuses, il y a encore pour l'entière perfection d'icelle, le son de la harpe, des flûtes, des violes, de l'espinette, du luth et de toute autre sorte d'instrumens, qui chatouilleront à merveille la délicatesse de nos oreilles....[190].

[Note 190: Cet article sur la musique céleste rappelle un ouvrage du P. Gab. de Henao, jésuite espagnol, intitulé EMPYREOLOGIA, 1652, 2 vol. in-fol., dans lequel ce docteur de Salamanque prétend résoudre toutes les questions qu'un philosophe chrétien peut élever sur le séjour des Bienheureux, qu'il appelle le Ciel empyrée. Il étale distinctement tous les plaisirs dont on jouira dans ce lieu de délices, mais il insiste particulièrement sur ceux de la musique qui s'exécutera avec des instruments matériels pareils à ceux dont on fait usage sur la terre.]

»L'odorat et le nez auront aussi part en l'heur et félicité préparée à tout le corps.... Car en premier lieu, le corps d'un chacun des justes en particulier sera très odoriférant, comme le vase lorsqu'il est rempli de belles roses, d'œillets et de toutes autres herbes et fleurs, d'ambre gris, de musc et de toutes autres odeurs aromatiques; et par-dessus tout le corps de la glorieuse Vierge Marie et infiniment encore plus le glorieux corps de nostre doux Seigneur Jésus-Christ. Et à cela nous pouvons encore adjouter la senteur très suave du ciel empyrée, tout rempli de l'odeur de Dieu, qui est comme canelle.... Ainsi est l'odeur qui provient de tant de millions de corps bienheureux qui flairent et sentent bon, non moins de loing que de près, non moins d'un bout du ciel à l'autre que s'ils se touchoient. O quel heur donc! (CHAP. XIX.)

»De la béatitude du goust et de l'attouchement.--Deux belles opérations exercent notre goust en ce monde: l'une est de juger des saveurs, l'autre est de manger et d'attirer à l'estomach ce qui est requis à la nourriture du corps. Le corps estant glorifié, il n'aura besoin d'alimens pour l'entretien de son estre. Cettui-ci ne sera point en action, mais bien l'autre pour la délectation d'iceluy goust, la friandise duquel, dit sainct Thomas, ne sera point une quantité de viandes ou de breuvages pris en forme de manger et de boire; mais sera une humeur très agréable qui, en manière de salive, remplira la langue, touchera tous les organes du goust, et les délectera perpétuellement d'une douceur incompréhensible. O effect admirable donné à cette humeur, puisqu'elle aura le goust de toutes les viandes délicates que l'entendement se pourra imaginer et saura désirer! de façon que, si l'on a envie de manger de mille sortes de viandes, cette humeur aura tout ensemble le goust et saveur de toutes ces viandes.

»Enfin le sens de l'attouchement sera béatifié d'un contentement et délectation inexplicable. Car qui est celuy, comme disent sainct Bernard et sainct Cyprien, qui pourrait référer les doux baisers et saincts attouchemens, les regards gracieux et chastes embrassemens de nos chers amis, de tous les aultres Bienheureux, voire et de la Saincte Vierge, si belle, si gracieuse, et, qui plus est, du Sauveur mesme, qui au ciel ne refusera cet honneur et contentement à personne, vu qu'en ce monde il ne refusait de se laisser toucher à ses dévots, et baiser à ses apostres, tesmoing Judas le traistre!.... (CHAP.

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