‹ Le livre des singularitésChapitre 61 sur 67 · V.)

V.)

»Or dans ce palais est le cabinet de Dieu. En la maison des Bienheureux est, dis-je, le Paradis qui n'est pas moins grand que tout ce palais, moins spacieux que toute cette cité, moins ample que ce grand royaume, ny moins large que tout ce beau ciel empyrée.... O donc, beau lieu! je ne t'appelleray d'autre nom que de mon Paradis.

»Je diray que mon Paradis est un monde de merveilles, un océan de plaisirs, un magasin de richesses.

»Mon Paradis est l'Escurial des Anges, le Louvre des Bienheureux, le logis des fidèles, la patrie de nos ames, l'habitation des prédestinez, la cour des Saincts.

»Mon Paradis est un lieu de volupté, si beau, si plaisant, si magnifique, qu'on ne parle plus là de pauvreté; là, on ne craint plus la nécessité; là, on est toujours content; là, on ne parle que de passe-temps; là tout regorge de délices....

»Mon Paradis est la terre des vivans où l'on chante incessamment, où l'on n'entend que musique.

»Mon Paradis est un palais royal où les planettes servent de salles basses; le premier mobile, de chambre; le ciel cristallin, d'antichambre; et le ciel empyrée, de cabinet.

»Mon Paradis est un climat fortuné où l'on rit perpétuellement, où l'on ne craint la mort aucunement... Il y a vie sans laideur, force sans débilité, joye sans tristesse, repos sans travail, congnoissance de vérité sans tromperie.....

»Quelle joye de voir les anges dont le moindre d'entre eux est plus beau que tout le monde visible! Quel contentement, quel heur, quelle félicité sera-ce d'en voir un nombre sans nombre, et tous plus beaux les uns que les autres! Que sera-ce, mon ame, de voir la perfection de chacun d'eux et les offices qu'ils exercent dans ce beau Palais! Car là, de toutes parts les anges courent, les archanges servent, les principautés triomphent, les puissances s'esjouyssent, les dominations commandent, les vertus resplendissent, les throsnes reluisent, les chérubins esclairent, les séraphins ardent, et tous chantent la gloire et la louange de Dieu.... (CHAP. VI.)

»Si vous cherchez de l'or, il y en a très grande abondance en paradis, parce que la cité de Dieu n'est que pur or; ses rues et ses places sont toutes pavées de fin or, émaillées et enrichies d'émeraudes....

»Si vous recherchez les honneurs, Dieu est là qui vous honorera.... Vous serez assis à sa table; Jésus-Christ se ceindra, et en passant vous servira....

»Si vous cherchez de la volupté, toutefois chaste et saincte, il vous rassasiera du torrent de sa volupté, et conviera jusqu à vous enyvrer des vins très délicats qui descendent et découlent de ses torrens très abondans en toutes sortes de délices, qui rendent yvres tous les Bienheureux....

»Si vous vous plaisez à avoir de beau licts mollets, bien parez et richement ornez pour reposer avec toute délicatesse, et vous récréer en iceux, c'est là que vous les trouverés. David vous en porte la parole de la part de Dieu, disant: Les Saincts et Bienheureux s'égayeront en gloire et chanteront la joye sur leurs couches. (Ps. 149..... (CHAP. IX.)

»D'après le parfaict amour qui est dans le ciel, quels seront, je vous prie, les banquets et convives, que feront les séraphins, pour estre plus près du throsne de Dieu!.... Quels seront les banquets que célébreront les chérubins, esquels sont enclos tous les trésors de la sapience divine! Quels seront les banquets des throsnes, des dominations et autres esprits bienheureux! Quelle délectation prendra-t-on de voir ce glorieux sainct Laurent, plus clair et plus reluisant que les flammes qui le bruslaient! Quelle joye de voir cette belle vierge saincte Catherine, couronnée de roses et de violettes! Quel carcan d'or et de pierres précieuses sera si agréable à nos yeux que le col de sainct Jean-Baptiste, qui luy fut coupé pour n'avoir voulu dissimuler l'adultère d'Hérode! Quelle pourpre reluira si bien que la rougeur du corps du bienheureux sainct Barthélemy ne la surpasse en beauté! Quel accoustrement enrichy et parsemé d'escarboucles et esmaillé de saphyrs, pommelé d'hyacinthes et orné de toutes autres précieuses pierreries, pourra estre comparé à ce glorieux sainct Estienne, marqué de tant de playes faictes à grands coups de pierres! Quel contentement de voir là cette tant et tant belle trouppe des onze mille vierges et des dix mille martyrs, imitateurs de la croix et de la gloire de Jésus-Christ!... O généreux convive! ô banquet vrayement royal! ô table admirable, puisque tu es digne de Dieu et de tous ses éleus! Arrière donc, arrière tous les amateurs du monde avec tous leurs banquets impurs et charnels auxquels ils se crèvent le ventre d'une superfluité mal assaisonnée.... (CHAP. XI.)

»Parlons de la douceur et du nombre des joyes du Paradis. Monseigneur sainct Augustin, en un sermon qu'il a faict de la gloire céleste, dit que la douceur de la gloire du Paradis est si grande, si douce, si délectable, que si une goutte d'icelle tombait dans les enfers, elle adoucirait toute l'amertume et douleur des damnez.

»Cette douceur est bien si grande, qu'estant une fois le vénérable père sainct François malade, et désirant ouïr quelque harmonie et son délectable pour appaiser ses douleurs, il lui apparut un ange en forme humaine avec un cistre en sa main et un arquet, duquel ayant donné un seul coup, il sortit une si grande douceur et mélodie, qu'il en demeura comme mort sur le lict; et estant revenu à soy, il dict à ses frères que si l'ange eust redoublé le coup, il en serait mort d'aise et de douceur, si grande estait-elle!

»La gloire du Paradis est si éclatante que, quand on n'y devrait demeurer tant seulement qu'une heure, on devrait mépriser toutes les joyes et contentemens de ce monde pour l'obtenir. Elle surpasse autant toutes les joyes qui ont jamais esté, sont et seront, comme toute l'eau de la mer surpasse une seule goutte d'eau. En Paradis y a si grand nombre de joyes et si grandes que tous les arithméticiens de ce monde ne les sauraient nombrer, ny tous les géométriens arpenter, ny tous les grammairiens, dialecticiens et rhétoriciens expliquer par paroles, ces divines joyes; toutes lesquelles néantmoins continuellement seront perpétuellement ensemble toutes à la fois à un chacun des Bienheureux.... (CHAP. XIII.)

»La perfection du corps de l'homme est si grande en Paradis, qu'elle surpasse sept fois la clarté du soleil; ce qui prouve combien Dieu honore nostre chair, ses membres et toutes les parties du corps, voire jusques au moindre poil de la teste, tant il désire nous faire paroistre sa grande affection et amour. De là vient que la teste en icelui Paradis a sa particulière beauté; les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, les bras, les mains et les pieds ont chacun la leur propre. Les corps des Bienheureux sont transparens; on voit à travers d'eux comme on voit à travers la verrine et le cristal; et ils sont ornés d'une merveilleuse variété de couleurs toutes diverses et toutes plus belles.... (CHAP. XV.)

»Les justes en l'autre monde sont si forts, si puissans et ont les nerfs si victorieux et les forces si violentes qu'un seul d'iceux serait suffisant d'ébranler toute la terre, et de jouer à la roulette de toute cette grosse boule du monde.... (CHAP. XVI.)

»L'œil aura pour son contentement tant et tant de choses délectables, que la moindre surpassera les plaisirs de mille et mille vies. Il verra toutes les parties de ce grand ciel empyrée; il verra sous ses pieds le soleil, la lune, les estoilles et tous les astres et les causes de leurs effets en la génération des choses, les élémens purifiez en leur matière et cognoistra sur le dos de la terre les lieux de sa naissance, de sa demeure, de ses voyages; il verra ses père et mère, ses frères et sœurs, ses cousins, ses enfans, amis et tous ceux avec lesquels il aura vécu familièrement en cette vie.... Au surplus, avec la présence des parens et amis qui donnera mille contentemens, quels plaisirs lui apportera la vision des beautez célestes! L'homme, dit sainct Anselme, appete naturellement la beauté, laquelle aucun ne peut avoir parfaicte; mais en la béatitude céleste, la beauté des justes surpassera la beauté du soleil. D'ailleurs, si chacune des ames est l'épouse de Dieu, de quelle beauté, je vous prie, la doit-il décorer pour la rendre digne de luy et de son alliance! O qu'il saura bien adoucir les traits du visage, rehausser le teint de blanc et de rouge, peindre la bouche d'un agréable corail, proportionner tous les membres et donner à tous les corps un port et situation de très belle grâce!.... (CHAP.

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