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Chapitre 1

LE LIVRE DES VISIONS ET INSTRUCTIONS DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE FOLIGNO

TRADUIT PAR Ernest HELLO

Avec Avertissement de Georges GOYAU, de l’Académie française

A. TRALIN, ÉDITEUR 12, rue du Vieux-colombier, 12 PARIS, VIe

Tous droits réservés

A. TRALIN, ÉDITEUR, 12, RUE DU VIEUX-COLOMBIER, PARIS VIe

Du même auteur:

Ernest HELLO.--_Le Jour du Seigneur_. Nouvelle édition avec Avant-Propos de Georges Goyau de l’Académie Française.

1 volume in-12 de VIII-80 pages 2 fr.

Il y a juste un demi-siècle lorsque la France vaincue faisait effort pour se reconstruire et cherchait dans la tradition même les assises d’un renouveau, Ernest Hello avec cet accent de prophète qui lui était comme inné et qui attestait que le surnaturel avait en lui la vertu d’une seconde nature, éleva la voix en faveur d’une de ces assises: la loi du repos dominical.

Et dans un premier hymne car, c’est toujours en hymne, qu’expirait sa pensée, il en célébra les exigences, il en glorifia les opportunités, au nom du droit social de Dieu.

Puis un second hymne s’ajouta, exaltant le droit social des travailleurs et la libération qui leur est promise, assurée, par le divin commandement du repos du dimanche.

Le dimanche c’est le jour de Dieu et c’est le jour de l’ouvrier, le jour que tous deux aiment, le jour où les hommes se sentent frères les uns des autres, où leur filiation se nuance d’une sorte de fraternité à l’endroit de l’Homme-Dieu, Fils avec eux du Père Commun.

Au moment où les ruines, qui achetèrent notre victoire, requièrent non moins impérieusement qu’il y a cinquante ans, de nouvelles architectures sociales, les enseignements d’Hello qui n’ont rien perdu de leur éloquence, retrouvent toute leur opportunité.

(_Extrait de l’Avant-Propos_).

Nous déclarons, pour nous conformer aux décrets d’Urbain VIII en date du 13 mars 1625, du 5 juin 1631, du 5 juillet 1634, concernant la canonisation des saints et la béatification des bienheureux, que nous ne prétendons donner à aucun des faits ou des mots contenus dans cet ouvrage, plus d’autorité que ne lui en donne ou ne lui en donnera l’Eglise catholique, à laquelle nous nous faisons gloire d’être très humblement soumis.

ERNEST HELLO

· · ·

NIHIL OBSTAT

A. POULAIN.

16 Avril 1914.

IMPRIMATUR

Parisiis, die 17a aprilis 1914

H. ODELIN

_V. G._

AVERTISSEMENT DE LA SIXIÈME EDITION

Trente-cinq ans ont passé depuis la mort d’Ernest Hello; et la gloire qu’il sut assurer au petit livre de la bienheureuse Angèle de Foligno demeure si durable, qu’une nouvelle édition en est devenue nécessaire.

Dans les régions sublimes où l’entraînait le texte de la bienheureuse Angèle, Hello traducteur n’était pas dépaysé; pour être fidèle à la pensée de son auteur, il avait à prendre élan, mais la vie intellectuelle d’Hello fut-elle jamais autre chose qu’une ascension vertigineuse vers l’infini?

Tout ce qu’on sait d’Angèle se trouve contenu dans les prologues du frère Arnaud et dans les révélations personnelles de la bienheureuse. Les biographes qui, en 1909, à l’occasion de son sixième centenaire, s’essayèrent à parler d’elle, n’ont pu faire rien de plus de commenter ces maigres détails, comme le fit dès 1747, dans les Vies des saints de l’Ombrie, le bon prêtre Jacobilli, concitoyen d’Angèle.

Foligno fut en liesse, en février 1909; plusieurs jours durant, Angèle y fut fêtée. Le chanoine Célestin Bordoni, sous le titre: _Magistrat theologorum, Angela da Foligno_, publia sur l’illustre mystique une étude nouvelle, attachante pour la pitié.

Et Foligno possède un prélat qui depuis de longues années, avec une érudition minutieuse qu’aucune recherche ne fatigue, s’est fait l’historien de la gloire d’Angèle. Je veux parler de Mgr Michele Faloci Pulignani. Dès 1889, il faisait paraître dans les _Miscellanea Francescana_, dont il est directeur, un essai bibliographique sur la vie et les opuscules de la bienheureuse; il y cataloguait, sous quarante-cinq rubriques, les imprimés la concernant, et, sous huit rubriques, les manuscrits dont la collation serait utile pour une édition définitive de ses œuvres; et nous croyons savoir que, dans la suite, les listes de Mgr Faloci Pulignani se sont enrichies.

Déjà l’édition des _Révélations_, imprimée à Foligno en 1714, marquait un progrès sur celle qui, dès 1643, fut donnée par Bolland dans les _Acta Sanctorum_. Il est vraisemblable que les doctes efforts de Mgr Faloci Pulignani aideront des éditeurs ultérieurs à préférer, pour certains passages, une version plus impeccable; il est possible qu’ensuite des traducteurs surviennent, plus attachés que ne fut Hello à suivre mot à mot le texte définitif de la bienheureuse.

Mais aucun, assurément, ne pourra rivaliser avec Hello dans ce qu’il appelle «l’exactitude selon l’esprit, qui infuse le sang de l’auteur d’une langue dans une autre»,--l’exactitude selon l’esprit, qui essaie même «de traduire les larmes».

GEORGES GOYAU

Février 1921

PRÉFACE

De loin toutes les étoiles se ressemblent. Nos yeux sont si faibles, que ces mondes, cachés par la distance, sont pour nous des points d’or, qui, dans les nuits d’été, tremblent dans l’azur noir du même tremblement. Mais, s’il était permis d’approcher, s’il était possible de regarder, nous apercevrions avec des admirations inconnues des différences inconnues. Nous verrions que la distance qui sépare les soleils établit entre eux des rapports et des contrastes singuliers. Nous verrions que la main du Créateur a semé dans ses champs des graines différentes, que ses pieds n’ont pas laissé partout la même trace dans la poussière que sa voix faisait sortir du néant.

De loin tous les élus se ressemblent, et l’opinion vulgaire croit pouvoir les confondre dans une même indifférence. L’ignorance, qui affirme toujours, croit, que la vie des élus est une chose monotone, que, pour être élu, il faut être coulé dans un certain moule, et que ce moule, toujours le même, promet l’uniformité aux figures qu’il confectionne.

Or rien n’est plus faux.

Le monde des élus est un univers; plus grand que l’univers matériel, mais composé, comme celui-ci, d’unité, et de variété. Pour nommer l’univers, il faut nommer ces deux éléments.

Les élus sont tous élus; mais chacun a sa vertu propre. Jésus-Christ, qui est leur unité, leur paix, leur type universel marque sur eux, comme un sceau royal, l’unité sacrée de l’Esprit. Mais se souvenant d’avoir fait les violettes, les lis et les roses différemment capables de s’assimiler les rayons du même soleil, il a laissé à chacun sa marque, son caractère, sa forme et son nom. Il n’y a pas dans le monde deux feuilles d’arbre qui soient semblables exactement. Toutes les pierres de l’éternel temple sont les pierres de la Jérusalem qui ne finira pas; mais pas une d’entre elles n’est taillée comme sa voisine.

Si sainte Gertrude fut, dit Oler, la sainte de l’humanité de Jésus-Christ et sainte Catherine de Gênes la sainte de sa divinité, il semble que la bienheureuse Angèle de Foligno réunit ces deux genres de contemplation, de lumière et d’adoration. Il semble qu’elle pénétra dans les abîmes de la hauteur, comme dans ceux de la profondeur. Le double abîme, dont elle parle quelquefois, nommant sans s’en apercevoir un des douze apôtres, Thomas Didyme[1], le double abîme fut la demeure où elle passa sa vie terrestre. Ce fut son palais, son temple, sa résidence royale. Quand elle interroge la profondeur, la Passion de Jésus-Christ lui dit des secrets redoutables. Elle plonge dans ses douleurs humaines, et même dans ses douleurs physiques, un regard effrayé et effrayant. Elle voit comme elle aime, c’est pourquoi elle voit jusqu’à la forme des clous; elle mesure la douleur au nombre de leurs facettes. Elle calcule les aggravations de cette douleur d’après les détails qu’elle a découverts.

[1] Thomas Didyme en hébreu signifie _double abîme_.

Parmi ces récits de la Passion, il y a des choses terribles, auxquelles on oublie de penser. La vie de l’homme, qui d’ailleurs est beaucoup trop courte pour jeter la sonde dans les abîmes, se passe en outre à autre chose. Angèle a eu avec les tortures physiques de la Passion de redoutables familiarités, qui ont permis à ses yeux dévorants de suivre la chair de Jésus, la chair des pieds et des mains dans l’intérieur du bois où les clous les enfonçaient. Elle assiste à la tension atroce des bras, des jambes et des nerfs. Elle raconte comme si elle avait vu, comme si elle avait vu ce que ne voyaient pas même les bourreaux.

L’amour est plus perçant que la haine. Il entend ce qu’on dit. Il entend ce qu’on ne dit pas. Il entend le silence, lit ce qui n’est pas écrit, et devine ce qu’il faut deviner pour grandir. Il s’augmente de ses découvertes, s’enrichit de ses trésors, et se plaint ensuite de sa pauvreté, pour arracher de nouveaux secrets.

Quand elle interroge l’abîme de la hauteur, sa parole n’est qu’un cri d’impuissance, une lamentation éternelle; elle pleure sur la limite qui l’arrête dans son vol au moment du départ. Son éloquence consiste à se plaindre, de ne pouvoir dire ce qu’elle sent, et cette plainte, à chaque instant répétée, n’est jamais monotone, parce qu’elle est toujours vraie.

Heurtant dans son vol les secrets ineffables, les mystères non révélés, elle a l’air d’un aigle qui, ayant pris son élan du haut de la montagne où la neige est éternelle, arrive aux régions où il n’y a plus, même pour lui, d’air respirable. Ses pensées lui font défaut. Elle redescend, se débat contre les paroles qui manquent à leur tour, engage contre elles une lutte corps à corps, où elle est à la fois vaincue et victorieuse, et alors elle a l’air d’un aigle qui, les serrant et les secouant dans ses griffes, car il se souvient de la montagne et du désert, ébranle les barreaux de sa cage...

Au vingt-septième chapitre, plusieurs âmes qui manquent de paroles trouveront peut-être du pain pour elles. Il y a là des abîmes entrevus, de magnifiques tentatives pour dire l’Ineffable, suivies d’un repentir plus magnifique qu’elles-mêmes; le pardon qu’Angèle demande pour ses blasphèmes, après avoir balbutié les choses du ravissement, déchire l’horizon, comme l’éclair dans la nuit noire. Les abîmes s’ouvrent derrière les abîmes; l’intelligence humaine apparaît courte et brève, et l’âme se rassure dans sa soif. Car Dieu se déclare infini, et les trésors de l’éternité ne s’épuiseront pas.

Le P. Faber parle de cette vie intime de Dieu, cette vie qu’il appelle inimaginable, où fonctionnent les attributs qui n’ont pas de nom ici bas. Au-delà, dit-il, de _ce qui est probable_, Dieu vit sa vie de gloire. C’est l’infinie réunion des choses ignorées.

Si les mystères que nous connaissons, dit-il quelque part, sont déjà si redoutables, que devons-nous penser de ces mystères, plus grands encore, dont la moindre pensée n’a jamais été donnée à l’homme?

C’est de cette autorité sublime, que jaillissaient les foudres dont les reflets lointains, éblouissant le cœur d’Angèle, jetaient son corps à terre sans mouvement dans sa chambre. Heurtant dans son vol superbe les mystères non révélés, vivant dans la redoutable familiarité de l’ombre, elle en jouissait sans les connaître. Foudroyée à chaque instant par quelque joie terrible, c’est toujours, dit-elle, pour la première fois; car le dernier éclair éclipse tous les autres. Toutes les lumières sont des ombres auprès de la dernière lumière. Les trésors où fouille son regard sont inépuisables à jamais, et l’éternité promet à sa joie toujours renouvelée des fraîcheurs qui ne finiront pas. Quand après avoir entassé les montagnes de bonheur dont les élus ont joui sur les montagnes de bonheur dont tous les hommes auraient joui, si toutes les joies fausses étaient changées en joies vraies, et duraient, sans interruption, jusqu’à la fin du monde, elle fouille de tous les côtés, avec l’inquiétude de l’impuissance, pour atteindre, s’il était possible, l’exagération, et quand, après avoir additionné toutes les joies connues et inconnues, elle se déclare prête à les abandonner toutes, s’il fallait choisir entre elles et une seconde de la gloire ineffable pour laquelle il n’y a pas de mot, cette gloire qui est sa gloire à elle, son éblouissement et son foudroiement, quand elle frappe l’air de ses lèvres comme pour lui arracher des sons qu’il ne contient pas, ce qu’il faut admirer le plus dans sa parole, c’est le silence, qui est au delà.

Au soixante et unième chapitre, creusant la Passion, comme si elle interrogeait la profondeur pour lui arracher cette raison inconnue d’adorer qui se dérobe dans la hauteur, elle compte un à un les instruments de la Passion, et comme les récits ne disent pas tout, comme l’Evangile est très sobre, comme les détails connus augmentent sa soif au lieu de l’apaiser, elle aborde face à face la croix du Christ, dans le secret de l’oraison. Là, comme dans un champ clos, seul à seul, dans le secret de la vision elle demande à chaque épine de la croix comment coulait le sang du front du Fils de l’Homme. Interrogeant chaque instrument de torture sur la nature des supplices, devinant par la divination de l’amour, derrière les tortures connues, plusieurs tortures inconnues, appelant successivement à son secours la parole et le silence, elle raconte quelques-unes des compassions qui accompagnèrent la Passion, compassion de Jésus pour lui-même, pour ses disciples, pour sa mère, pour son père. Les inventions de l’amour, qui est le plus grand des inventeurs, conduisent Angèle, si on ose ainsi parler, dans l’intérieur des plaies de Jésus; avec l’audace de l’adoration elle regarde fixement, et son œil ne se trouble pas. Car l’amour est plus fort que la mort, et s’il connaît les tremblements du désir, il ignore ceux de la peur.

Le P. Faber remarque que les douleurs de la Vierge furent augmentées par la puissance qu’elle avait de les regarder en face sans distraction, au lieu de les fuir, comme font les autres créatures, secourues par leur faiblesse.

Angèle de Foligno voit l’ineffable douleur de Jésus, qui lui fut accordée et dispensée, avec la lumière divine, par la main de Dieu. Cette lumière, par laquelle il voyait lui-même ce qu’il était en lui-même, ce que le péché avait fait de lui, cette lumière terrible par laquelle il voyait dans toute leur horreur sa mort et le crime de sa mort, et le péché et le Calvaire, cette lumière qui transforma, dit-elle, Jésus-Christ en douleur, et en douleur ineffable, semble avoir révélé à la contemplatrice quelque chose de ce qu’elle révéla à l’âme humaine de Jésus. Et, dans la soif qui la dévore, d’autant plus altérée de science et d’amour qu’elle en a bu davantage, tour à tour interrogeant toutes les créatures sur la Passion de leur Dieu crucifié, et tour à tour les défiant de la lui raconter telle qu’elle la voit, elle lance ce cri sublime:

«Si quelqu’un me la racontait, je lui dirais: C’est toi, c’est toi qui l’as soufferte.» Et dans la sécurité de ses transports, si un ange lui prédisait la mort de son amour, elle répondrait: «C’est toi qui es tombé du ciel.»

Saint Denys l’Aréopagite, ayant éprouvé les insuffisances de la parole et de la lumière, s’adresse à l’obscurité pour adorer, au fond d’elle, le Dieu inconnu: _Obscurité très lumineuse_, dit-il, _obscurité merveilleuse qui rayonne en splendides éclairs, et qui, ne pouvant être ni vue, ni saisie, inonde de la beauté de ses feux les esprits saintement aveuglés[2]._

[2] Saint Denys l’Aréopagite, _Traité de la Théologie mystique_, traduction de Mgr Darboy, p. 466.

Ceux qui sont familiers avec les grands docteurs de la théologie mystique, avec saint Denys l’Aréopagite, avec saint Jean de la Croix, etc., reconnaîtront dans Angèle de Foligno la pratique ardente et pure des sublimes théories qui ont illustré la haute science.

La parole manque toujours à Angèle et toujours de plus en plus, parce que la gloire qu’elle contemple recule en s’élevant toujours et toujours de plus en plus. La parole est un blasphème à ses yeux, parce qu’au delà des choses que cette parole détermine, son œil contemple celles qu’elle ne peut pas déterminer.

Cela ressemble un peu à ces traînées aperçues dans les nuits d’été qui se déterminent en nébuleuses, quand les télescopes se perfectionnent.

Puis au-dessus apparaît une autre traînée de lumière vague, qui va devenir un nouvel amas d’étoiles au prochain perfectionnement du télescope.

Après chaque explosion de lumière et d’amour, Angèle demande pardon. Le sentiment qu’elle a de Dieu fait que son adoration est un blasphème aux yeux de son âme.

Le ciel est une figure, superbe quoique limitée, immense quoique finie. Comme la pécheresse du désert, il étale une chevelure d’or.

On dirait que la lumière ne se trouvant pas assez pure pour subsister devant la face de Dieu, voudrait essuyer avec ses cheveux les pieds du trône, et porter plus haut que les regards le repentir des soleils.

La traduction est toujours une œuvre difficile. La traduction d’une chose intime est une œuvre très difficile. Quand il s’agit d’une oraison funèbre, d’un discours d’apparat, on peut, jusqu’à un certain point, remplacer les périodes latines par des périodes françaises. Mais quand il s’agit de pénétrer dans les abîmes de l’âme, quand il s’agit de lutter avec l’intimité des forces inférieures, quand ce sont, non pas seulement des paroles, mais des cris qu’il faut rendre, des cris, des silences et des sanglots, la tâche devient redoutable: l’exactitude est la loi de la traduction. Mais il y a deux sortes d’exactitudes: l’exactitude selon la lettre, qui rend les mots les uns après les autres; l’exactitude selon l’esprit, qui infuse le sang de l’auteur d’une langue dans une autre. Sans négliger la première de ces deux exactitudes, j’ai essayé surtout de m’attacher à la seconde. J’ai essayé de faire vivre en français le livre qui vivait en latin. J’ai essayé de faire crier en français l’âme qui criait en latin. J’ai essayé de traduire les larmes.

Le frère Arnaud, qui écrivait sous la dictée d’Angèle, a mis en tête de son livre les deux prologues qu’on va lire. J’ai essayé de conserver aussi à cet excellent homme les caractères qui le distinguent, son profond respect et son admirable sincérité.

La vie d’Angèle est un drame où la vie spirituelle se déclare comme une réalité visible. La vérité secrète devient quelque chose de tangible et de palpable. Il n’est plus possible de la prendre pour un rêve; elle est un drame plein de sang et de feu. En revanche, la vie extérieure des hommes menteurs, la vie sans lumière, sans vérité, la vie loin de l’Esprit, apparaît comme une ombre, comme une figure, comme un fantôme et comme un cauchemar.

L’affinité des choses intimes et des choses sublimes est la lumière qui éclaire ce drame, où la hauteur et la profondeur se donnent le baiser de la paix.

Ce drame a pour théâtre l’Ineffable. C’est un éclair qui déchire une nuée. Le langage d’Angèle est une lutte corps à corps avec les choses qui ne peuvent pas se dire. Dans l’atmosphère où elle est introduite, comme un profane épouvanté par le voisinage du sanctuaire, le vocabulaire des hommes recule silencieusement. Captive dans la parole humaine, Angèle fait comme Samson. Manué en hébreu veut dire repos. Comme Samson, fils de Manué, Angèle fille de l’Extase, prend sur ses épaules les portes de sa prison, et les emporte sur la Hauteur.

--Vous qui lirez ce livre, ne portez pas sur lui le regard froid de la curiosité. Souvenez-vous des réalités glorieuses, souvenez-vous des réalités terribles, et priez le Dieu d’Angèle pour le traducteur de son livre.

ERNEST HELLO

PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD

De peur que l’enflure de la sagesse du monde ne reçût pas du Dieu éternel la confusion qu’elle mérite, le Seigneur a suscité une femme habituée aux choses du siècle, liée par les obligations du monde, qui avait un mari, des enfants, une fortune; une femme simple, dépourvue de science et de force; mais qui, ayant reçu et accepté au fond d’elle-même, avec la croix de Jésus-Christ, la puissance infuse de Dieu, brisa les liens du monde, gravit le sommet de la perfection évangélique, renouvela dans sa plénitude absolue la folie de la croix, sagesse des parfaits, et montra, dans la voie abandonnée du bon Jésus, dans cette voie déclarée impossible et insupportable par la parole et l’exemple de quiconque fait le grand personnage, montra, disais-je, non pas seulement une vie possible, non pas seulement une vie facile, mais les délices inouïes, les délices de la hauteur.

O Sagesse divine et parfaite, comme vous avez révélé dans votre servante la folie de toute sagesse humaine! Vous avez opposé aux hommes une femme, aux enflés une humble, aux habiles une simple, aux savants une ignorante, aux hypocrites qui s’admirent une créature qui se méprise, aux langues pleines de paroles, aux mains vides d’actions, le silence des lèvres et l’activité dévorante, brûlante, stupéfiante de la vie! Et la sagesse de la chaleur a été confrontée avec la sagesse de l’esprit, qui est la science de Jésus, et de Jésus crucifié! Dans une femme forte, Dieu a manifesté sa lumière, qui était enterrée, comme dans un sépulcre de chair humaine, sous l’aveuglement des théoriciens.

Enfants de notre mère sacrée, prenez garde au respect humain! Apprenez de notre Angèle, apprenez de notre ange, apprenez de l’Ange du grand conseil, la voix de la magnificence et la sagesse de la croix! Apprenez la pauvreté, les douleurs, les opprobres et l’obéissance de Jésus; apprenez Jésus-Christ, apprenez sa Mère, et quand vous aurez appris, enseignez cette science aux hommes, enseignez-la aux femmes, enseignez-la à toute créature dans le langage des actes réels, effectifs et puissants! Et pour que la gloire de votre vocation, enfants de la haute science, apparaisse à vos yeux, sachez, mes biens-aimés, que celle qui nous a enseigné Dieu a fait ce qu’elle a enseigné. Souvenez-vous, mes biens-aimés, que les apôtres ont appris d’une femme la vie mortelle du Sauveur, et d’une femme sa résurrection.

Ainsi, cher fils de notre mère sacrée, venez apprendre avec moi la loi possédée, la loi prêchée par saint François d’Assise et ses compagnons, la loi immortalisée par la pratique d’Angèle.

Il n’est pas dans l’ordre ordinaire de la Providence qu’une femme enseigne et confonde la grossièreté des savants. Mais saint Jérôme, parlant de la prophétesse Olda, vers qui se faisait le concours des peuples, dit que, pour confondre la fierté de l’homme et la science prévaricatrice, le Seigneur a transporté sur la tête d’une femme le don de prophétie.

Frère ARNAUD

DEUXIÈME PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD

Au nom de la très sainte Trinité, au nom du Dieu tout-puissant, au nom de Jésus-Christ et de la Vierge,

Voici la manifestation des dons du Très-Haut faite sur l’esprit de ma mère, Angèle de Foligno. Suivant la parole et la promesse qu’il a faite dans son Evangile:

«Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous demeurerons en lui»;

Et:

«Celui qui m’aime, je me manifesterai moi-même à lui» (_Joannes_, XIV, 21 et 23).

Le Seigneur nous a permis d’éprouver nous-même la vérité de cette parole. Il s’est manifesté récemment à quelques âmes dévouées, mais très particulièrement à l’esprit de ma mère Angèle.

Moi, frère Arnaud, de l’ordre des Mineurs, à force de supplications, je lui arrachai le secret de ses yeux et de son âme. Intimement uni à elle par une familiarité quotidienne et par la charité du Christ, j’eus cependant besoin, pour lui faire violence, des raisons les plus graves, les plus sacrées qui soient au monde.

Les dons de Dieu étaient enfermés en elle par un sceau redoutable et quand j’approchais, quand j’allais demander, elle répondait: «Mon secret est à moi.» Que de fois j’ai entendu cette parole! Selon toute probabilité, j’aurais échoué pour toujours, et les hommes eussent été frustrés, si Angèle n’eût vu mon immense douleur. Angèle eut pitié de moi: la compassion fut ce qui l’ébranla d’abord; puis vint l’intérêt des âmes humaines, et l’amour qu’elle avait pour le prochain; mais enfin et surtout elle reçut un ordre d’en haut: elle fut forcée, et se rendit. J’écrivis ce qu’on va lire.

Angèle dictait, et j’écrivais; mais elle parlait malgré elle. Au milieu de ses révélations, elle s’interrompait pour me dire:

«Tout ce que je viens d’articuler n’est rien! tout cela n’a pas de sens! je ne peux pas parler.»

Quelquefois, dans les instants les plus sublimes, quand la parole lui manquait, vaincue par la hauteur des choses, comparant ce qu’elle disait avec ce qu’elle aurait voulu dire, elle s’arrêtait et me criait:

«Je blasphème! frère, je blasphème! Notre pauvre langage humain, disait-elle, ne convient guère que dans les occasions où il s’agit des corps et des idées; au delà, il n’en peut plus. S’il s’agit des choses divines et de leurs influences, la parole meurt absolument.»

Quelquefois elle se servait de paroles qui m’étaient absolument inconnues et étrangères: c’était immense, c’était puissant, c’était éblouissant, c’était mille fois plus admirable que tout ce que j’ai écrit. Elle ne pouvait rien formuler. J’entrevoyais quelque chose d’inouï; mais, ne sachant pas quoi, je restais là sans écrire. Quelquefois j’ai vu Angèle dans une douleur profonde, parce qu’il lui était impossible de rien manifester.

Quant à moi, pour dire la vérité, je ne comprenais de ses paroles qu’une très petite partie. Je me comparais souvent à un crible qui laisse passer et qui jette au vent ce qu’il y a de plus précieux dans la substance, ne retenant que ce qu’il y a de plus grossier. Je suis évidemment un homme tout à fait incapable; je n’entends pas les choses divines: en voici la preuve. Après avoir écrit sous sa dictée, je relisais à Angèle, afin de soumettre l’œuvre à ses corrections. Très souvent elle me disait: «C’est singulier! c’est étonnant! Qu’avez-vous donc écrit? Je ne reconnais pas cela.»

Un jour elle me dit:

«Je ne sais comment vous faites: ce que vous avez écrit là n’a aucune saveur.»

Une autre fois, elle me fit cette remarque:

«Les paroles que vous avez écrites servent tout au plus à me rappeler de loin le souvenir de celles que j’ai entendues. Mais si je ne voyais les choses dans la lumière intérieure, ce que vous avez écrit là ne m’en donnerait pas la moindre idée.»

«Tout ce qu’il a de bas et d’insignifiant dans mes paroles, me dit-elle, vous l’avez écrit, mais la substance précieuse, la chose de l’âme, vous n’en avez pas dit un mot.»

Vous voyez quel homme je suis. Mille choses ont été perdues par mon incapacité. J’étais là comme un idiot, écoutant et ne comprenant pas. Par exemple je n’ai pas ajouté un mot qui vînt de moi.

C’est l’intelligence qui me manque. Quelquefois je n’ai pu suivre en écrivant sa parole, et, dans le moment qui suivait celui-là, le temps ou la mémoire m’a fait défaut pour rétablir le texte.

Mille autres causes ont encore altéré mon œuvre. Quelquefois j’allais près d’elle avec une conscience troublée; dans ce cas, tout mon travail était absolument manqué. Je ne pouvais écrire deux mots avec suite. Je pris alors l’habitude de recourir, avant d’aborder Angèle, au sacrement de pénitence. Il me semble qu’après l’absolution j’étais moins incapable d’entendre et de reproduire: je sentais le secours de la grâce.

Tel qu’il est, mon travail manque d’ordre. Et cependant, tel que je me connais, je trouve merveilleux d’avoir fait le peu que voilà. L’ordre qui s’y trouve, si insuffisant qu’il soit, est dû à mes secours surnaturels.

Une des grandes sollicitudes, une des grandes douleurs de ma vie, c’est de n’avoir pas réussi plus pleinement. Et pourtant je sentais, par les mérites de ma mère bienheureuse, je sentais une grâce spirituelle, absolument inconnue, sans exemple dans ma vie.

Je me rends ce témoignage de n’avoir rien mis qui fût de moi; j’affirme que je n’ai pas ajouté un mot. J’ai mis le peu de paroles que j’ai comprises, mais je n’ai pas mis autre chose.

Epouvanté de mon redoutable ministère, j’écrivais avec un grand tremblement.

Souvent je me faisais répéter plusieurs fois le mot que je devais écrire. Je tâchais de reproduire les mots dont elle s’était servie, dans la crainte d’altérer l’idée en altérant l’expression. Quelquefois Angèle disait, en relisant mon travail:

«Je me repentirais d’avoir divulgué ces choses, si je n’avais entendu cette parole: «Plus tu donneras la lumière, plus tu la garderas.»

«Ecoutez-bien disait-elle encore, écoutez-bien, frère Arnaud. La voix du Ciel m’a ordonné plusieurs fois de faire écrire à la fin de chaque chapitre: «_Que le lecteur rende grâces à Dieu, puisque ce chapitre est écrit._»

A trois lieues d’Assise, à Foligno, vivait une femme qui venait de se convertir. Elle avait mari et enfants. Elle entra dans la voie d’une pénitence inouïe; j’en ai la preuve. En outre, elle souffrit dans son âme et dans son corps tentations et tourments. Elle souffrit invisiblement certaines tortures auxquelles plusieurs autres âmes ont été soumises visiblement. Elle souffrit cruellement, car les démons savent torturer beaucoup mieux que les hommes. Un homme digne de foi tomba un jour dans un étonnement épouvantable, parce qu’il avait entendu de la bouche d’Angèle les tortures que lui faisait subir son ennemi infernal. Cet homme eut une révélation divine qui lui confirma la réalité du fait. Il est impossible de dire de quelle compassion il fut touché.

Angèle était profonde et ardente dans la prière, très sage dans la confession. Un jour elle me confessa tous les péchés de sa vie avec une telle perfection de connaissance, un si profond discernement, avec une telle contrition, avec de telles larmes, et ces larmes ne cessèrent pas un instant de couler depuis la première jusqu’à la dernière parole, avec une telle puissance d’humilité, que je pleurais dans mon cœur: «O mon Dieu, disais-je, Seigneur mon Dieu, quand vous abandonneriez le monde entier à l’erreur, vous ne permettriez pas qu’une telle sincérité, une telle véracité, une telle droiture fût trompée jamais!»

La nuit suivante, elle fut malade à la mort. Le lendemain matin, elle se traîna très difficilement à l’église des Frères; je dis la messe et je lui donnai la communion. Je sais que jamais elle n’a communié sans recevoir quelque grâce immense et chaque fois une grâce nouvelle. Telle était la puissance des illuminations, des illustrations et des joies dont son âme était enivrée, que tout cela rejaillissait à chaque instant sur le corps. Très souvent, quand je voulais lui relire ce que j’avais écrit sous sa dictée, le ravissement l’emportait, et elle n’entendait plus un mot. Quand elle causait avec le Seigneur, la joie donnait à Angèle une autre figure et un autre corps; la délectation du Saint-Esprit mettait sa chair en feu: j’ai vu ses yeux ardents comme la lampe de l’autel; j’ai vu sa figure ressembler à une rose pourpre.

Sa tête avait par moments une richesse, une plénitude de vie, une splendeur, une magnificence angéliques qui l’élevaient au-dessus de la condition humaine; elle oubliait alors de boire et de manger; on eût dit un esprit sans corps, et pourtant le corps était éblouissant.

Elle avait pour compagne une vierge chrétienne qui vivait avec elle; cette femme m’a raconté qu’un jour elle était en route avec Angèle. Je ne sais où elles allaient. Tout à coup, dans le chemin, voici la tête d’Angèle qui devient resplendissante, ses joues changent de couleur; transfigurée par la joie, elle n’offre plus avec elle-même aucun trait de ressemblance. Ses yeux, plus grands qu’à l’ordinaire, étaient éblouissants à regarder. Sa compagne était une femme extraordinairement naïve, et qui, à cette époque, ne connaissait pas encore les coups de foudre de Dieu et les habitudes d’Angèle. Ignorant tout cela, cette bonne femme avait peur de rencontrer quelqu’un. Dans l’excès de sa naïveté, elle se couvrit elle-même la tête.

«Faites comme moi, disait-elle à Angèle; couvrez-vous, couvrez-vous. Vous ne savez donc pas que vos yeux sont comme deux candélabres.» Et la pauvre femme se lamentait, se frappait la poitrine et disait: «Mais qu’est-ce donc, qu’est-ce donc qui vous est arrivé là! Désormais cachez-vous aux hommes. Eh! qu’est-ce donc que nous allons devenir!

--Ne craignez pas, répondit Angèle; si nous rencontrons quelqu’un, Dieu veillera sur la rencontre.»

Sa compagne finit par s’habituer, car la transfiguration d’Angèle arrivait à tout instant. Un jour, je tiens ce fait de la même personne, Angèle était étendue et en extase. Son amie vit sur son côté une étoile magnifique, qui, sans être très grande, réunissait un nombre immense de couleurs éblouissantes. Puis elle lança des rayons d’une beauté inouïe, les uns très fins, les autres plus gros: ils sortaient du cœur d’Angèle, se repliaient vers lui, puis remontaient au ciel. Ce phénomène dura trois heures.

Quand Angèle était tourmentée par la tentation, ou saisie par les langueurs d’amour, elle pâlissait, elle séchait sur pied, elle faisait compassion.

Cette femme avait un corps débile.

· · ·

Moi, frère Arnaud, après avoir écrit ce livre, je priai Angèle de demander à Dieu si je n’avais rien écrit de faux ou d’inutile. J’éprouvais le besoin que Dieu lui-même, dans sa miséricorde, me dît si je ne m’étais pas trompé.

Elle répondit:

«J’ai demandé plusieurs fois à Dieu si dans ce que j’ai dit et dans ce que tu as écrit il y avait mensonge ou inutilité. Or, voici quelle réponse me fut faite et quelle certitude me fut donnée: «Tout ce que j’ai dit, tout ce que vous avez écrit, tout cela est vrai; il n’y a rien de faux, il n’y a rien d’inutile, mais il y a insuffisance. Les choses n’ont pas trouvé la perfection dans nos paroles. La hauteur et la douceur des visions ne pouvaient être renfermées dans le langage humain.

«Tout cela, avait dit le Seigneur, est selon ma volonté; tout cela vient de moi, et je poserai mon sceau sur ce livre (_Sigillabo_).» Et comme Angèle ne comprenait pas ce mot: «Je poserai mon sceau», la voix reprit, et se servit d’un autre mot: «Je confirmerai ma parole (_Firmabo_).»

Moi, frère Arnaud, qui écrivais sous sa dictée, je répète que je n’ai rien ajouté, mais que j’ai beaucoup omis; j’ai omis beaucoup de choses trop hautes pour entrer dans mon misérable entendement.

Par la volonté de Dieu, mon livre a été examiné par deux frères mineurs dignes de foi; ils l’ont examiné dans la compagnie d’Angèle; ils ont eux-mêmes entendu ce que j’ai écrit; ils ont conféré de toutes ces choses avec Angèle elle-même afin d’avoir des renseignements plus certains. Un nouvel examen eut encore lieu plus tard. Ce fut le seigneur Jacques de la Colonne qui s’en chargea. Il prit pour l’aider huit frères mineurs fameux entre tous. Parmi eux il y avait des lecteurs, des inquisiteurs, des custodes. Ils étaient tous dignes de foi, modestes et spirituels. Pas un n’attaqua un seul mot du livre. Ils ne firent que vénérer humblement et embrasser tendrement.

J’engage le lecteur à ne pas s’étonner si les paroles ardentes de l’amour remplissent ce livre. La Sainte Ecriture en est pleine aussi. _Le Cantique des Cantiques_ est là pour l’attester. Le lecteur sentira, d’ailleurs, qu’au milieu des transports et des sublimités, la grâce divine préserva si parfaitement Angèle de l’orgueil, que la hauteur des révélations approfondit l’âme de son humilité.

J’ai encore une observation à faire.

Angèle déclare plusieurs fois, au milieu des transports et des transformations, qu’elle est élevée pour toujours à un nouvel état de lumière, de joie et de délectation, et que cette joie sera éternelle.

Voici, je pense, dans quel sens il faut entendre ces paroles.

Une nouvelle illustration divine la constitue dans un état nouveau de transformation divine. Cet état est continuel. Elle entre dans une nouvelle lumière, dans un nouveau sentiment de Dieu. Elle entre dans une solitude qu’elle n’a pas encore habitée.

Bien que cette demeure soit permanente, et n’affecte pas la ressemblance d’un acte interrompu, cependant elle est susceptible d’accroissements toujours nouveaux, Angèle y trouve à chaque instant de nouvelles ardeurs, de nouvelles joies, de nouvelles impressions, des suavités nouvelles; et cependant c’est toujours la même illustration qui dure, quant à son principe immuable. La transformation en elle-même n’est pas un acte passager, elle est continuelle comme une habitude; mais des transports de plus en plus sublimes, des suavités, des illustrations et des visions de plus en plus hautes peuvent se produire en elle et par elle.

Frère ARNAUD

ANGÈLE DE FOLIGNO

Moi, dit Angèle de Foligno, entrant dans la voie de la pénitence, je fis dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de la vie.

PREMIER PAS

ANGÈLE PREND CONNAISSANCE DE SES PÉCHÉS

Je regardai pour la première fois mes péchés, j’en acquis la connaissance; mon âme entra en crainte; elle trembla à cause de sa damnation, et je pleurai, je pleurai beaucoup.

DEUXIÈME PAS

LA CONFESSION

Puis je rougis pour la première fois, et telle fut ma honte, que je reculais devant l’aveu. Je ne me confessai pas, je n’osais pas avouer, et j’allai à la sainte table, et ce fut avec mes péchés que je reçus le corps de Jésus-Christ. C’est pourquoi ni jour ni nuit ma conscience ne cessait de gronder. Je priai saint François de me faire trouver le confesseur qu’il me fallait, quelqu’un qui pût comprendre et à qui je pusse parler. La même nuit, le vieillard m’apparut. «Ma sœur, dit-il, si tu m’avais appelé plus tôt, je t’aurais exaucée plus tôt. Ce que tu demandes est fait.»

Le matin, je trouvai dans l’église de Saint Félicien un frère qui prêchait.

Après le sermon, je résolus de me confesser à lui. Je me confessai pleinement; je reçus l’absolution. Je ne sentis pas d’amour; l’amertume seulement, la honte et la douleur.

TROISIÈME PAS

LA SATISFACTION

Je persévérai dans la pénitence qui me fut imposée; j’essayai de satisfaire la justice, vide de consolation, pleine de douleur.

QUATRIÈME PAS

CONSIDÉRATION DE LA MISÉRICORDE

Je jetai un premier regard sur la divine miséricorde; je fis connaissance avec celle qui m’avait retirée de l’enfer, avec celle qui m’avait fait la grâce que je raconte. Je reçus sa première illumination; la douleur et les pleurs redoublèrent. Je me livrai à une pénitence sévère; mais je ne veux pas dire laquelle.

CINQUIÈME PAS

CONNAISSANCE PROFONDE D’ELLE-MÊME

Ainsi éclairée, je n’aperçus en moi que des défauts, je vis avec une certitude pleine que j’avais mérité l’enfer; je gémissais dans l’amertume, et je prononçai ma condamnation.

Comprenez que tous ces pas ne se suivirent pas sans intervalle. Ayez donc pitié d’une pauvre âme, qui se meut si lourdement, qui traîne vers Dieu son grand poids, sa grande lourdeur, et qui a fait à peine un petit mouvement. Je me souviens qu’à chaque pas je m’arrêtais pour pleurer, et je ne recevais pas d’autre consolation que celle-ci, le pouvoir de pleurer; c’était la seule, celle-là était amère.

SIXIÈME PAS

ELLE SE RECONNAIT COUPABLE ENVERS TOUTES LES CRÉATURES

Une illumination me donna la vue de mes péchés dans la profondeur. Ici je compris qu’en offensant le Créateur, j’avais offensé toutes les créatures, qui toutes étaient faites pour moi. Tous mes péchés me revenaient profondément à la mémoire, et dans la confession que je faisais à Dieu, je les pesais très profondément. Par la sainte Vierge et par tous les saints j’invoquais la miséricorde de Dieu, et me sentant morte, je demandais à genoux la vie. Et je suppliais toutes les créatures que je sentais avoir offensées, de ne pas prendre la parole pour m’accuser devant Dieu. Tout à coup je crus sentir sur moi la pitié de toutes les créatures, et la pitié de tous les saints. Et je reçus alors un don: c’était un grand feu d’amour, et la puissance de prier comme jamais je n’avais prié.

SEPTIÈME PAS

VUE DE LA CROIX

Ici je reçus la grâce spéciale du regard sur la croix sur laquelle je contemplais avec l’œil du cœur et celui du corps, Jésus-Christ mort pour nous. Mais cette vision était insipide, quoique très douloureuse.

HUITIÈME PAS

CONNAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST

Je reçus, avec le regard sur la croix, une plus profonde connaissance de la façon dont Jésus-Christ était mort pour nos péchés. J’eus de mes propres péchés un sentiment très cruel, et je m’aperçus que l’auteur du crucifiement c’était moi. Mais l’immensité du bienfait de la croix, je ne m’en doutais pas encore. Mon salut, ma conversion, sa mort, je ne pénétrais pas dans le _comment_ de ces choses. La profondeur de l’intelligence me fut donnée plus tard. Dans le regard que je raconte il n’y avait que du feu, feu d’amour et de regret, feu tel, que, debout au pied de la croix, je me dépouillai de toutes choses par la volonté et m’offris tout entière, et avec tremblement, je fis vœu de chasteté, et accusant mes membres, l’un après l’autre, je promis de les garder sans tache désormais. Et je priais qu’il me gardât fidèle à cette chasteté: d’une part je tremblais de faire cette promesse; de l’autre le feu me l’arrachait, et il me fut impossible de résister.

NEUVIÈME PAS

LA VOIE DE LA CROIX

Ici le désir me fut donné de connaître la voie de la croix, afin de savoir me tenir debout à ses pieds, et trouver le refuge, l’universel refuge des pécheurs. La lumière vint, et voici comment me fut montrée la voie. Si tu veux aller à la croix, me dit l’Esprit, dépouille-toi de toutes choses, car il faut être légère et libre. Il fallut pardonner toute offense, me dépouiller de toute chose terrestre, hommes ou femmes, amis, parents et toute créature; et de la possession de moi, et enfin de moi-même, et donner mon cœur à Jésus-Christ, de qui je tenais tout bien, et marcher par la voie épineuse, la voie de la tribulation. Je me défis pour la première fois de mes meilleurs vêtements et des aliments les plus délicats, et des coiffures les plus recherchées. Je sentis beaucoup de peine, beaucoup de honte, peu d’amour divin. J’étais encore avec mon mari, c’est pourquoi toute injure qui m’était dite ou faite avait un goût amer. Cependant je la portais comme je pouvais. Ce fut alors que Dieu voulut m’enlever ma mère, qui m’était, pour aller à lui, d’un grand empêchement. Mon mari et mes fils moururent aussi en peu de temps. Et parce que étant entrée dans la route, j’avais prié Dieu qu’il me débarrassât d’eux tous, leur mort me fut une grande consolation[3]. Ce n’était pas que je fusse exempte de compassion; mais je pensais qu’après cette grâce, mon cœur et ma volonté seraient toujours dans le cœur de Dieu, le cœur et la volonté de Dieu toujours dans mon cœur.

[3] Il est bien entendu que ces sentiments exceptionnels tiennent à la voie exceptionnelle par où était conduite Angèle de Foligno. Les dernières lignes, du reste, ne laissent aucun doute à cet égard.

(_Note du traducteur._)

DIXIÈME PAS

LARMES

Je demandai à Dieu la chose la plus agréable ses yeux. Alors, dans sa pitié, il m’apparut plusieurs fois dans le sommeil, ou dans la veille, crucifié. «Regarde, disait-il, regarde vers mes plaies.» Et par un procédé étonnant il me montrait comment il avait tout souffert pour moi. Ceci se renouvela plusieurs fois. Il me montrait chaque souffrance l’une après l’autre, en détail, et me disait: «Que peux-tu faire pour moi qui me récompense?» Il m’apparaît plusieurs fois dans le jour. Les visions du jour étaient plus apaisées que celles de la nuit; toutes avaient l’aspect de la plus horrible douleur. Il me montrait les tortures de sa tête, les poils de sourcils, les poils de barbe arrachés! Il comptait les coups de la flagellation, me montrait en détail à quelle place chacun d’eux avait porté, et me disait: «C’est pour toi, pour toi, pour toi.» Alors tous mes péchés m’étant présentés à la mémoire, je compris que l’auteur de la flagellation, c’était moi. Je compris quelle devait être ma douleur. Je sentis celle que jamais je n’avais sentie. Il continuait toujours, étalant sa Passion devant moi, et disant: «Que peux-tu faire qui me récompense?» Je pleurai, je pleurai, je pleurai, je sanglotai à ce point que je vis mes larmes brûler ma chair; quand je vis que je brûlais, j’allai chercher de l’eau froide.

ONZIÈME PAS

PÉNITENCE

Je me portai vers une pénitence trop rude pour que je la dise; et je m’efforçai de la pratiquer. Mais comme elle était incompatible avec les choses du siècle, je résolus de tout quitter pour suivre l’inspiration divine qui me poussait vers la croix. Ce projet fut une grâce étonnante, et voici comment elle me fut donnée. Le désir de la pauvreté me vint, et je craignis de mourir avant d’avoir été pauvre: d’un autre côté, j’étais combattue de mille tentations, j’étais jeune, la mendicité était entourée de périls et de hontes. Il me faudra, disais-je, mourir de faim, mourir de froid et mourir nue: personne au monde ne m’approuvera. Enfin Dieu eut pitié, et la lumière se fit dans mon cœur, et l’illumination fut si puissante, que jamais elle ne s’éteindra; je résolus de persévérer dans mon dessein, dussé-je mourir de faim, de froid, de honte. Je résolus d’aller en avant, eussé-je la certitude de tous les maux possibles. Je sentis qu’au milieu d’eux je mourrais pour Dieu, et je me décidai résolument.

DOUZIÈME PAS

LA PASSION

Je priai la mère du Christ et son évangéliste saint Jean, par la douleur qu’ils ont supportée, de m’obtenir un signe qui gravât pour l’éternité dans ma mémoire la Passion de Jésus-Christ.

TREIZIÈME PAS

LE CŒUR

Au milieu du désir je fus saisie par un songe où le Cœur du Christ me fut montré, et j’entendis ces paroles: «Voici le lieu sans mensonge, le lieu où tout est vérité.» Il me sembla que cela se rapportait aux paroles d’un certain prédicateur dont je m’étais beaucoup moquée.

QUATORZIÈME PAS

AGRANDISSEMENT DE LA PÉNITENCE

Comme j’étais debout dans la prière, le Christ se montra à moi et me donna de lui une connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. Il m’appela et me dit de poser mes lèvres sur la plaie de son côté. Il me sembla que j’appuyais mes lèvres, et que je buvais du sang, et dans ce sang encore chaud je compris que j’étais lavée. Je sentis pour la première fois une grande consolation, mêlée à une grande tristesse, car j’avais la Passion sous les yeux. Et je priai le Seigneur de répandre mon sang pour lui comme il avait répandu le sien pour moi. Je désirais pour chacun de mes membres une passion et une mort plus terrible et plus honteuse que la sienne. Je réfléchissais, cherchant quelqu’un qui voulût bien me tuer; je voulais seulement mourir pour la foi, pour son amour, et puisqu’il était mort sur une croix, je demandais à mourir ailleurs, et par un plus vil instrument. Je me sentais indigne de la mort des martyrs; j’en voulais une plus vile et plus cruelle. Mais je ne pouvais en imaginer une assez honteuse pour me satisfaire, ni assez différente de la mort des saints, auxquels je me trouvais indigne de ressembler.

QUINZIÈME PAS

MARIE ET JEAN

Je fixai mon désir sur la Vierge et saint Jean; ils habitaient dans ma mémoire, et je les suppliais par la douleur qu’ils reçurent au jour de la Passion de m’obtenir les douleurs de Jésus-Christ, ou au moins celles qui leur furent données, à eux. Ils m’acquirent et m’obtinrent cette faveur, et saint Jean m’en combla tellement un jour, que ce jour-là compte parmi les plus terribles de ma vie. J’entrevis, dans un moment de lumière, que la compassion de saint Jean en face de Jésus et de Marie fit de lui plus qu’un martyr. De là un nouveau désir de me dépouiller de tout avec une pleine volonté. Le démon s’y opposa; les hommes aussi, tous ceux de qui je prenais conseil, sans excepter les Frères Mineurs; mais tous les biens, ni tous les maux du monde réunis n’auraient pu m’empêcher de donner ma fortune aux pauvres, ou du moins de la planter là, si on m’eût ôté les moyens de m’en débarrasser autrement. Je sentis que je ne pouvais rien réserver sans offenser Celui de qui venait l’illumination. Cependant je restais encore dans l’amertume, ne sachant si Dieu agréait mes sacrifices; mais je pleurais, je criais et je disais «Seigneur, si je suis damnée, je n’en veux pas moins faire pénitence, et me dépouiller et vous servir.» Je restais dans l’amertume du repentir, vide de douceur divine. Voici comment je fus changée.

SEIZIÈME PAS