L’HOSPITALITÉ
Nous venons de dire comment l’âme reconnaît en elle la présence de Dieu. Mais nous n’avons rien dit de l’accueil qu’elle lui fait, et tout ce qui précède est peu de chose auprès de l’instant où l’âme reconnaît Dieu pour son hôte.
Quand l’âme a donné l’hospitalité à l’étranger qui vient en elle, elle entre dans une si profonde connaissance de l’infinie bonté du Seigneur, que, souvent recueillie au fond de moi, j’ai connu avec certitude que plus on a le sentiment de Dieu, moins on peut parler de lui. Plus on a le sentiment de l’infini et de l’indicible, plus on manque de paroles; car auprès de ce qu’on veut rendre, les mots font pitié.
Si un prédicateur était introduit là, s’il sentait ce que j’ai quelquefois senti, ses lèvres se fermeraient; il n’oserait plus parler, il se tairait, il deviendrait muet. Dieu est trop au-dessus de l’intelligence et de toute chose; il est trop au-dessus du domaine des paroles, des pensées et des calculs, pour que la bouche essaie d’expliquer parfaitement les mystères de sa bonté. Ce n’est pas que l’âme ait quitté le corps, ou que le corps soit privé de ses sens, mais c’est que l’âme perçoit sans leur secours. L’homme, à force de voir l’ineffable, arrive à la stupeur, et si un prédicateur, au moment de parler, entrait dans cet état, il dirait au peuple «Allez-vous-en, car je suis incapable de parler de Dieu je suis insuffisant.» Quant à moi, je sens et j’affirme que toutes les paroles sorties de la bouche des hommes depuis le commencement des siècles, et que les paroles de l’Ecriture sainte n’ont pas touché la moelle de la bonté divine, et ne sont pas, devant cette bonté, ce qu’est un grain de millet devant la grosseur de l’univers. Quand l’âme reçoit la sécurité de Dieu et est récréée par sa présence, le corps, rassasié aussi, est revêtu d’une certaine noblesse, et partage, quoique à moindre degré, la joie de l’âme. La raison et l’âme, parlant au corps restauré et aux sens, leur disent:
«Voyez quels sont les biens que Dieu vous fait par moi. Infiniment plus grands sont ceux qui sont promis et seront donnés si vous m’obéissez; et maintenant comprenez quelle perte nous avons faite, vous et moi, quand vous m’avez désobéi. Obéis-moi donc désormais quand je te parlerai des choses de Dieu.»
Alors le corps et les sens, sentant qu’ils partagent la délectation divine de l’âme, se soumettent et lui disent:
«Mes plaisirs venaient d’en bas parce que je suis le corps; mais toi qui possèdes ces immenses capacités de joie et de gloire, tu ne devais pas te faire mon esclave: tu ne devais pas te priver et me priver des biens immenses que j’ignorais.» Le corps se plaint de l’âme, et la sensualité de la raison; mais cette longue plainte ne manque pas de douceur. Car le corps sent le plaisir et la délectation de l’âme bien supérieurs à tout ce qu’il aurait pu soupçonner, et la joie le conduit à l’obéissance.
CINQUANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
LES ILLUSIONS
Mais ceux qui mènent une vie spirituelle peuvent quelquefois tomber dans l’illusion. Une des causes d’erreur, et la plus grande, c’est un amour impurs mêlé d’amour-propre et de volonté propre; cet amour a, dans une certaine mesure, l’esprit du monde.
Aussi le monde l’approuve et l’encourage. Cette approbation est un piège, cet encouragement est un mensonge. Dans cet état, l’homme, que le monde voit et approuve, semble brûler d’amour; il a certaines larmes, certaines douceurs, certains tremblements et certains cris qui portent les caractères de l’impureté spirituelle. Mais ces larmes et ces douceurs, au lieu de venir du fond de l’âme, sont des phénomènes qui se passent dans le corps; cet amour ne pénètre pas dans le cœur; cette douceur s’évanouit rapidement, s’oublie facilement, et produit l’amertume. J’ai fait ces expériences; je manquais alors de discernement. Je n’étais pas parvenue à la possession certaine de la vérité.
Quand l’amour est parfait, l’âme, après avoir senti Dieu, sent sa part propre, qui est le néant et la mort: elle se présente avec sa mort, avec sa pourriture; elle s’humilie, elle adore, elle oublie toute louange ou tout bien qui revienne à elle-même; elle a une telle conscience de ses vides et de ses maux qu’elle sent sa délivrance entière au-dessus de la puissance des saints, et réservée à Dieu seul. Elle appelle cependant les saints à son secours; car du fond de son abîme elle n’ose parler à Dieu: elle invoque la Vierge et les saints. Si dans cet état on vous adresse une louange, la chose vous fait l’effet d’une mauvaise plaisanterie. Cet amour droit et sans mélange éclaire l’âme sur ses défauts en même temps que sur la bonté de Dieu. Les larmes et les douceurs qui se produisent alors, au lieu d’engendrer l’amertume, engendrent la joie et la sécurité. Cet amour introduit Jésus-Christ dans l’âme, et l’absence de toute illusion devient pour elle alors un fait d’expérience.
Voici une autre illusion où Dieu permet quelquefois que tombent les âmes intérieures.
Quand une personne dévouée à l’Esprit sent l’amour de Dieu pour elle, éprouve, fait et raconte les œuvres de l’Esprit, si elle passe la mesure de la prudence, si cette âme perd la crainte, Dieu permet qu’elle tombe dans quelque illusion, afin de connaître qui elle est, et qui il est.
Voici encore une cause d’erreur.
Une âme est dans la voie de l’amour sans mélange; elle sent Dieu; ses mains sont pures, son cœur est pur; elle renonce à l’estime du siècle elle renonce à passer pour sainte; elle veut plaire tout entière au Christ seul; elle se place tout entière dans le Christ, elle habite en lui elle éprouve la joie inénarrable, elle sent l’embrassement de Dieu.
Oh! qu’elle rende alors à elle-même ce qui est à elle-même, et à Dieu ce qui est à Dieu Autrement Dieu permet qu’elle se trompe, il le permet pour la garder, il le permet pour qu’elle ne lui échappe pas; car il l’aime d’un amour jaloux; il la plonge dans un abîme où elle trouve deux sciences, la science d’elle-même et la science de Dieu; c’est ici qu’il n’y a plus de place pour l’erreur; l’âme voit la vérité pure. Dans cette contemplation, elle éprouve une plénitude telle, qu’elle ne se voit pas capable d’un plus immense ravissement. Absorbée d’abord dans la vue d’elle-même, elle se ferme à toute autre pensée, à tout autre souvenir.
Tout à coup la bonté divine lui apparaît. Puis elle voit simultanément les deux abîmes, et le mode de sa vision est un secret entre elle et Dieu.
Mais ce n’est pas tout. Dieu, qui est jaloux, lui permet encore les tribulations.
CINQUANTE-CINQUIÈME CHAPITRE
LA PAUVRETÉ D’ESPRIT
Il y a une sauvegarde qui enlève toute place à l’illusion. Cette sauvegarde, c’est la pauvreté d’esprit. Un jour, j’entendis une parole divine qui me recommanda la pauvreté d’esprit comme une lumière, et comme un bonheur qui passe toutes les conceptions de l’entendement humain.
Voici ce que dit le Seigneur:
«Moi, si la pauvreté n’eût pas été si heureuse, je ne l’aurais pas aimée; et si elle eût été moins glorieuse, je ne l’aurais pas prise. Car l’orgueil ne peut trouver place qu’en ceux qui possèdent ou croient posséder. L’homme et l’ange tombèrent, et tombèrent par orgueil car ils crurent posséder. Ni l’homme ni l’ange ne possèdent rien. Tout appartient à Dieu. L’humilité n’habite qu’en ceux qui se voient destitués de tout. La pauvreté d’esprit est le bien suprême.»
Dieu a donné à son Fils, qu’il aimait une pauvreté telle, qu’il n’a jamais eu et n’aura jamais un pauvre égal à lui. Et, cependant, il a pour propriété l’_Etre_. Il possède la substance, et elle est tellement à lui, que cette appartenance est au-dessus de la parole humaine. Et cependant Dieu l’a fait pauvre, comme si la substance n’eût pas été à lui.
Ceci est folie aux yeux des pécheurs et des aveugles. Les sages nomment la même chose d’un autre nom. Cette vérité est si profonde, la pauvreté est si réellement la racine et la mère de toute humilité et de tout bonheur, que l’abîme où je vois cela ne peut se décrire. Le pauvre ne peut ni tomber ni périr par illusion. L’homme qui verrait le bien de la pauvreté, l’amour de Dieu tomberait sur lui; si vous considériez l’immense valeur de ce trésor, et comment il attira le cœur de Dieu, vous ne pourriez plus rien garder de périssable ni rien avoir en propre, rien.
Tel est l’enseignement de la divine Sagesse qui montre à l’homme ses vides, sa pauvreté, qui le présente à lui-même dans un miroir sans mensonge, destitué de tout mérite et de tout bien; puis qui lui donne le don de la lumière, et avec la lumière, l’amour de la pauvreté. Puis l’âme voit la divine bonté, et ne trouvant rien à aimer en elle-même, elle se tourne tout entière à aimer le Dieu tout-puissant; elle fait comme elle aime, ayant perdu toute confiance en elle, et pris toute confiance en Dieu, et dans cette confiance elle trouve l’illumination, par laquelle est chassé le doute. Qui posséderait cette vérité serait inaccessible à toute illusion diabolique ou humaine; car l’esprit de pauvreté éclaire l’âme d’une lumière immense, et à cette lumière toute la vie lui apparaît, avec tout son mécanisme, et l’illusion est impossible.
J’ai vu cette lumière, j’ai vu que la pauvreté, mère des vertus, sort la première des lèvres de la divine Sagesse. La divine Sagesse nous a dit par l’incarnation du Verbe: «Vous êtes mortels»; par la pauvreté d’esprit elle nous dit: «Vous êtes bienheureux.»
C’est pourquoi toute sagesse humaine qui n’entre pas dans cette vérité est un néant qui conduit en enfer. Et tous les sages du monde, s’ils n’entrent pas dans cette vérité, sont des néants qui vont en enfer. Et quand l’âme voit cette vérité, elle agit sans vaine gloire, et sans retour sur elle-même.
CINQUANTE-SIXIÈME CHAPITRE