‹ Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie françaiseChapitre 10 sur 15 · L’INVITATION

L’INVITATION

Un jour, je priais Dieu qu’il me donnât quelque chose de lui. Et je fis sur moi le signe de la croix. Et je le priais aussi de me montrer quels sont ses enfants. Entre autres réponses, cet exemple me fut donné:

«Un homme qui a beaucoup d’amis prépare un festin avec un soin immense et les invite; mais beaucoup d’entre eux ne viennent pas. Quelle sera la douleur de celui qui a préparé un festin très abondant, et qui a immensément dépensé? Mais avec quelle joie il reçoit ceux qui se présentent! Il les reçoit tous avec transport. Mais il y a des places réservées, des places voisines de lui, pour ses amis intimes: ceux-là mangent avec lui, et boivent dans sa coupe.

--Seigneur, dis-je avec joie, quel est le festin? Quand avez-vous invité tout le monde? Oh! dites-moi, dites-moi!» Il répondit: «J’ai invité tous les hommes à la vie éternelle: que ceux-là viennent qui veulent venir! Personne ne peut s’excuser et dire: Je ne suis pas invité. Quelques-uns viennent et prennent place.» Ici Jésus me donnait à entendre qu’il est lui-même la table et la nourriture des convives.

«Et ces appelés, dis-je alors, par quelle voie sont-ils venus?»

«Par la voie de la tribulation, me fut-il répondu. La virginité, la chasteté ont leurs épreuves.» Et il appela par leur nom les pauvretés et les douleurs de ceux qu’il me montrait. Et ma joie fut immense; car je compris l’ordre et la raison de toutes ces choses. Tous ces élus portaient le nom de fils. Je vis comment la virginité, comment la pauvreté agissaient sur les enfants du Seigneur. Je vis comment la souffrance se convertissait en action de grâces. On ne comprend pas d’abord, mais ensuite on remercie. Je vis la route commune des élus de la vie éternelle, et il n’y a pas d’autre voie.

Mais les invités qui boivent à la coupe du Seigneur sont ceux qui veulent connaître la bonté de leur Père, ceux qui veulent l’imiter et partager volontairement les fardeaux qu’il porta. Dieu permet leurs épreuves, par une grâce spéciale, pour les admettre à sa coupe. «C’est à cette table, me dit Jésus-Christ, que je fus invité à boire le calice de la Passion, si terrible en lui-même et si doux, tant je vous aimais!» Ainsi, pour ces enfants, l’amertume des tribulations se change tout entière en grâce, en douceur et en amour; car ils sentent le prix de leurs larmes. Ils sont attaqués, ils ne sont pas affligés; car plus ils sentent la tribulation, plus ils sentent Dieu, et plus leur joie grandit.

C’est pourquoi je dis et j’affirme que ceux qui passent par cette voie divine en buvant le breuvage de la pénitence, boivent des joies divines. Cela m’a été dit, et je le sais d’ailleurs par une expérience personnelle, indéfiniment répétée.

Mes frères se sont beaucoup moqués de moi; il n’y a pas de paroles pour rendre l’onction divine des larmes de joie qui coulaient alors sur mes joues.

· · ·

Un jour j’étais si faible, malade et réduite au silence, Jésus-Christ m’apparut, les mains pleines de consolations; il me témoigna une compassion profonde et prononça cette parole:

«Je suis venu pour te servir.»

Or ce service consista à se tenir debout près de mon lit, et à me montrer l’apaisement de sa face, qui me plongea dans l’ineffable. Je ne le voyais que des yeux de l’esprit; mais je le voyais dans une lumière et dans une évidence que ne peuvent connaître les yeux du corps, et je ne dirai pas ma joie, car j’étais dans l’ineffable.

Un jour, c’était le lundi saint, je dis à ma compagne: «Cherchons-le, il faut que j’aille aujourd’hui à la recherche de Jésus-Christ.» Et j’ajoutai: «Allons à l’hôpital; c’est peut-être là que nous le trouverons parmi les pauvres et les misérables.» Nous prîmes avec nous toutes les coiffures que nous pouvions emporter (nous ne prîmes pas autre chose, parce que nous ne disposions pas d’autres choses), et nous priâmes une servante de l’hôpital d’aller les vendre au profit des repas des pauvres. Elle fit mille difficultés; cependant, vaincue par notre grande insistance, elle vendit ces objets et acheta des poissons. Quant à nous, nous apportâmes des pains qui nous avaient été donnés à nous-mêmes pour l’amour de Dieu. Après avoir fait ces petites offrandes, nous nous mîmes à laver les pieds des femmes pauvres et les mains des hommes. Parmi ceux-ci se trouvait un lépreux dont les mains étaient hideuses, fétides et pourries. Pour celui-ci, nous ne nous sommes pas contentées de le laver. La chose faite, nous avons bu de l’eau qui venait de nous servir. Ce breuvage nous inonda d’une telle suavité, que la joie nous suivit et nous ramena chez nous. Jamais je n’avais bu avec de pareilles délices. Il s’était arrêté dans mon gosier un morceau de peau écailleuse sorti des plaies du lépreux. Au lieu de le rejeter, je fis de grands efforts pour l’avaler, j’y réussis. Il me sembla que je venais de communier. Jamais je n’exprimerai les délices dans lesquelles j’étais noyée. Si l’homme trouve l’anxiété au commencement de la pénitence, je sais quelles joies l’attendent quand il aura marché.

· · ·

Un jour j’étais dévorée par une peine d’esprit, pendant un mois, il me sembla que je ne sentais plus rien de Dieu. La chose devint tellement horrible, que je ne crus abandonnée du Seigneur. Je n’étais plus même en état de me confesser. D’un côté, je voyais en moi un orgueil qui me semblait la cause de mon malheur; de l’autre côté, l’abîme de mes péchés s’ouvrit devant moi à une telle profondeur, qu’il me semblait impossible de les confesser avec une contrition digne de leur horreur, ou même de les exprimer par la parole.

Je suis condamnée, disais-je, à ne pas même pouvoir me montrer dans mon horreur. Impossible de me confesser. Impossible de louer Dieu. Impossible de prier. Je ne voyais plus de divin en moi que la volonté absolue de ne pas pécher. Ni tous les biens, ni tous les maux du monde n’eussent ébranlé cela, et même je ne me trouvais pas aussi malheureuse que j’aurais mérité de l’être.

Cela durait depuis un mois. J’étais torturée horriblement.

Enfin Dieu eut pitié et j’entendis ces paroles:

«O ma fille et ma bien-aimée, la bien-aimée du paradis l’amour de Dieu se repose en toi; et il n’est pas de femme dans la vallée de Spolète où il se repose si profondément.»

Et mon âme cria:

«Comment ferais-je pour vous croire, du fond de mon abîme, quand je me sens abandonnée?»

Il répondit:

«Plus tu te crois abandonnée, plus tu es aimée de Dieu et serrée contre lui.»

Il ajouta:

«Un père qui aime beaucoup son fils, lui donne avec mesure les aliments, il lui interdit le poison, et mêle de l’eau à son vin. Ainsi Dieu: il mêle les tribulations aux joies, et dans la tribulation, c’est encore lui qui les tient. S’il ne la tenait pas, l’âme s’abandonnerait et tomberait en défaillance; au moment où elle se croit abandonnée, elle est aimée plus qu’à l’ordinaire.»

Ces paroles ne m’en levèrent pas ma douleur, elles ne firent que la modifier un peu. Seulement le désir des sacrements, qui m’avait abandonné, me fut rendu.

Au bout de quelque temps, la tentation me fut enlevée totalement.

Alors j’entendis une voix qui me disait:

«Va communier. Si tu le fais, tu me reçois; si tu ne le fais pas, tu me reçois encore. Cependant communie avec la bénédiction du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Communie en l’honneur du Dieu tout-puissant et de la Vierge bienheureuse et du saint don, tu célèbres la fête (c’était ce jour-là saint Antoine). Tu recevras une grâce nouvelle que tu n’as pas encore reçue.»

La volonté de communier m’ayant été rendue, je me confessai; mais, pendant la messe, je me vis si horriblement pleine de péchés et de défauts, que, réduite au silence, je me dis intérieurement: La communion que je vais faire sera ma condamnation.

Mais tout à coup, je me trouvai dans une disposition admirable, et je reçus la puissance d’entrer dans l’intérieur de Jésus-Christ; je me plaçai au fond de lui avec une sécurité nouvelle, je sentais une confiance inconnue. Je me renfermai en lui comme une morte qui aurait la certitude admirable d’être immédiatement ressuscitée. Je communiai dans la confiance et, après la communion, j’eus un sentiment merveilleux: je sentis que la tentation avait été un bien pour moi. Cette communion fit naître dans mon âme un désir nouveau de me donner toute à Celui qui se donnait tout à moi, de me livrer à Jésus-Christ. Et depuis ce moment, je suis brûlée d’un feu nouveau; c’est le désir du martyre: ce désir fait mes délices, et j’éprouve dans les tribulations des joies que je n’avais pas encore connues.

Oui, Dieu console les misérables.

Un autre jour, j’étais dans de telles douleurs que je me voyais abandonnée; j’entendis la même voix, et elle disait:

«O ma bien-aimée, sache qu’en cet état Dieu et toi vous êtes plus intimes l’un à l’autre que jamais.»

Et mon âme cria:

«S’il en est ainsi, qu’il plaise au Seigneur d’enlever de moi tout péché et de me bénir, et de bénir ma compagnie, et de bénir celui qui écrit quand je parle.»

La voix répondit:

«Tous les péchés sont enlevés, et je vous bénis avec cette main qui fut étendue sur la croix.»

Et je vis une main étendue sur nos têtes pour nous bénir, et la vue de cette main m’inondait de joie, et vraiment cette main était capable d’inonder de joie quand elle se montrait.

Et il nous dit à tous les trois:

«Recevez, gardez, possédez à jamais la bénédiction du Père et du Fils et du Saint-Esprit.»

Et il ajouta en me parlant:

«Dis au frère qui écrit quand tu parles de travailler à se faire petit. Il est aimé du Dieu tout-puissant. Dis-lui d’aimer le Dieu tout-puissant.»

Celui qui console les misérables m’a consolée bien des fois. Qu’à lui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_.

CINQUANTE ET UNIÈME CHAPITRE

LA MENACE

Un jour j’étais en oraison dans ma cellule, et j’entendis ces paroles:

«Ceux qui ont le Seigneur Dieu pour illuminateur voient leur voie particulière dans la lumière intérieure et spirituelle. Mais quelques-uns d’entre eux ferment les oreilles de peur d’entendre, et les yeux de peur de voir. Ne voulant pas écouter la parole de Celui qui parle dans l’âme, quoiqu’ils sentent de ce côté-là la saveur divine, ils se détournent, malgré la voix intime, et suivent la voie commune. Ceux-ci seront maudits par le Dieu tout-puissant.»

J’entendis cette parole, non pas une fois mais mille fois. Mais, saisie d’une tentation violente, je pris cet enseignement pour une illusion. «Comment, disais-je, voici une âme que Dieu éclaire de sa lumière, qu’il comble de ses dons, et parce qu’elle suit une route ordinaire, il la maudit». Cette parole me parut trop terrible. Je refusai avec horreur d’écouter seulement la voix qui parlait.

Alors, par complaisance pour ma faiblesse, un exemple grossier me fut offert, et je reçus plusieurs fois l’ordre absolu de faire écrire et de ne pas passer sous silence. Voici cette parabole.

«Un père voulait faire de son fils un savant. Le père n’épargne rien, il fait d’énormes dépenses. Il fournit magnifiquement au fils de son amour tout ce qui est nécessaire à la grande figure qu’il doit faire dans le monde. Quand certaines études sont terminées sous la direction d’un premier maître, le père fait transporter le bien-aimé dans une autre demeure, où un autre maître plus élevé lui donne de plus sublimes enseignements. Mais si le disciple ingrat, négligeant la haute science, s’en va travailler dans la boutique d’un artisan, et oublie chez un mercenaire ce qu’il tenait de la sagesse de son maître et de la magnificence de son père, celui-ci s’abîmera dans une douleur et dans une indignation proportionnées à la grandeur et à la profondeur de son amour trahi.»

Le fils, c’est l’âme qui, éclairée d’abord par la prédication et par l’Ecriture, est admise dans le sanctuaire où retentit la parole de Dieu; il voit dans la lumière spirituelle comment il doit suivre la voie du Christ. Il est touché intérieurement. Dieu, qui l’a d’abord confié aux hommes et aux livres, intervient directement et lui montre la lumière que lui seul peut montrer. Il donne la haute science, afin que celui qui aura vu sa route si magnifiquement devienne la lumière des autres hommes. Mais si ce bien-aimé néglige le don de Dieu, s’il s’encroûte, s’il s’épaissit, s’il repousse cette lumière qui est la sienne, et la science de Dieu et son inspiration, Dieu lui soustrait la lumière et lui donne sa malédiction.

Je reçus l’ordre d’écrire ces paroles et de les montrer au frère qui me confessait, parce qu’elles le regardent personnellement.

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Un autre jour Dieu me parla et me dit: «Il y a une classe d’hommes qui ne connaissent le Seigneur que par les biens qu’ils tiennent de lui. Ceux-là le connaissent peu. Une autre classe d’hommes, qui possède aussi cette connaissance, en possède une autre plus intime. Ceux-ci sentent au fond d’eux la bonté essentielle du Seigneur.»

Dans un autre entretien, je reçus une lumière, et j’entendis une voix qui criait, et dans les cris je distinguai ces paroles:

«Oh! qu’ils sont grands! qu’ils sont grands! Je ne parle pas de ceux qui lisent les Ecritures que j’ai données aux hommes. Je parle de ceux qui les accomplissent.»

Et elle ajouta que toute l’Ecriture est accomplie dans la vie du Christ.

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Un jour, je priais et je disais au Seigneur:

«Je sais que vous êtes mon Père, je sais que vous êtes mon Dieu; dites-moi ce que je dois faire: montrez-moi la route qui est la mienne; car je suis prête à obéir.»

J’étais arrêtée dans cette parole depuis le matin jusqu’à l’heure de tierce...

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Et je vis et j’entendis...

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Mais ce que je vis et ce que j’entendis, il m’est absolument impossible de l’exprimer. C’était un abîme absolument ineffable, et l’abîme me montra ce qu’est Dieu, quels hommes vivent en lui, quels hommes ne vivent pas en lui, et l’abîme me dit:

«Je te le dis en vérité, il n’est pas d’autre route droite que celle où j’ai marché: dans cette route, qui est la mienne, la déception n’est pas.»

Cette parole me fut dite souvent. Elle m’apparut dans sa vérité et me fut montrée dans une lumière immense.

CINQUANTE-DEUXIÈME CHAPITRE

LES SIGNES

Il est important de savoir à quels signes on peut connaître la présence de Dieu dans l’âme, et la reconnaître avec certitude.

Quelquefois il arrive sans être appelé, ni prié, et apporte avec lui un feu, un amour, une suavité inconnus. Dans ce feu l’âme cueille la joie, et croit reconnaître la présence et l’opération de Dieu; mais la certitude lui manque encore. L’âme voit que Dieu est en elle, bien qu’elle ne l’y voie pas, quand elle sent sa grâce et la joie de sa grâce. Mais rien de tout cela n’est la certitude. L’âme sent l’arrivée de Dieu quand elle entend de douces paroles portant avec elles leur délectation, quand elle sent la Divinité par un attouchement délicieux; mais un doute peut rester encore, un léger doute. L’âme ne sait pas encore parfaitement et absolument si Dieu est en elle; car un autre esprit peut apporter avec lui ces sentiments. Le doute vient ou des défauts de l’âme, ou de la volonté de Dieu, qui lui refuse la certitude.

L’âme possède la certitude de Dieu présent quand il se manifeste par un sentiment absolument inconnu, nouveau pour elle, étonnant et réitéré, par un feu qui arrache l’amour que l’homme a pour lui-même; l’âme possède la certitude quand elle reçoit des pensées et des paroles et des conceptions qui ne viennent d’aucune créature, quand ces conceptions sont illustrées de lumière, quand elle a de la peine à les cacher, quand elle les cache de peur de blesser l’amour, quand elle les cache par discrétion, par humilité, et pour ne pas divulguer un secret trop immense.

Il m’est arrivé quelquefois; portée par une ardeur qui voulait sauver, il m’est arrivé de dire quelques secrets; on me répondait: «Ma sœur, revenez à la sainte Ecriture»; ou: «Nous ne vous comprenons pas.» Je comprenais la leçon, et rentrais dans le silence.

Dans le sentiment dont je parle et qui garantit la présence du Dieu tout-puissant, l’âme reçoit le don de vouloir _parfaitement_. Elle est tout entière d’accord avec elle-même pour vouloir la vérité vraiment et absolument, en toutes choses et à tous les points de vue, et tous les membres du corps concordent avec elle et ne font plus qu’un avec elle, dans la même vérité voulue, sans résistance et sans restriction. L’âme veut _parfaitement_ les choses de Dieu qu’elle ne voulait pas auparavant, dans toute la plénitude de toutes ses puissances réunies. Le don de vouloir absolument et parfaitement est conféré par une grâce où l’âme sent la présence du Dieu tout-puissant, qui lui dit: «C’est moi, ne crains pas.» L’âme reçoit le don de vouloir Dieu et les choses de Dieu d’une volonté qui ressemble à l’amour absolument vrai dont Dieu nous a aimés; et l’âme sent que le Dieu immense s’est immiscé en elle et lui tient compagnie.

Quand le Dieu très haut visite l’âme raisonnable, l’âme reçoit quelquefois le don de le voir; elle le perçoit au fond d’elle, sans forme corporelle, mais plus clairement qu’un homme ne voit un homme. Les yeux de l’âme voient une plénitude spirituelle, sans corps, de laquelle il est impossible de rien dire, parce que les paroles et l’imagination font défaut.

Dans cette vue l’âme, délectée d’une délectation ineffable, est tendue tout entière sur un même point, et elle est remplie d’une plénitude inestimable. Cette vue par laquelle l’âme voit le Dieu tout-puissant sans pouvoir regarder autre chose est si profonde, que je regrette le silence auquel me réduit l’abîme. La chose ne peut être ni touchée, ni imaginée; elle ne peut pas non plus être appréciée. La présence de Dieu a d’autres signes, et je vais en citer deux.

Le premier est une onction qui renouvelle subitement l’âme, qui rend le corps docile et doux, l’esprit invulnérable à la créature, et inaccessible au trouble. L’âme sent et écoute les paroles que Dieu lui dit. Dans cette immense et ineffable onction, l’âme reçoit la certitude que vraiment le Seigneur est là: car il n’y a ni saint ni ange qui puisse faire ce qui est fait en elle. Elles sont tellement ineffables, ces opérations, que j’éprouve une vraie douleur de ne rien dire qui soit digne d’elles. Que Dieu me pardonne, car ne n’est pas ma faute; je manifesterais de tout mon cœur quelque chose de sa bonté, si je pouvais et s’il voulait.

Quant à l’autre opération qui révèle à l’âme raisonnable la présence du Dieu tout-puissant, la voici: c’est un embrassement. Dieu embrasse l’âme raisonnable comme jamais père ni mère n’a embrassé un enfant, comme jamais créature n’a embrassé une créature. Indicible est l’embrassement par lequel Jésus-Christ serre contre lui l’âme raisonnable; indicible est cette douceur, cette suavité. Il n’est pas un homme au monde, qui puisse dire ce secret, ni le raconter, ni le croire, et quand quelqu’un pourrait croire quelque chose du mystère, il se tromperait sur le mode. Jésus apporte dans l’âme un amour très suave par lequel elle brûle tout entière en lui; il apporte une lumière tellement immense, que l’homme, quoiqu’il éprouve en lui la plénitude immense de la bonté du Dieu tout-puissant, en conçoit encore infiniment plus qu’il n’en éprouve. Alors l’âme a la preuve et la certitude que Jésus-Christ habite en elle. Mais qu’est-ce que tout ce que je dis auprès de la réalité? L’âme n’a plus ni larmes de joie, ni larmes de douleur, ni larmes d’aucune espèce la région où l’on pleure de joie est une région bien inférieure à celle-ci. Au-dessus de toute plénitude et de toute joie, Dieu apporte en lui la chose qui n’a pas de nom, qui serait le paradis, et qui défie le désir de demander au-delà d’elle. Cette joie rejaillit sur le corps, et toute injure qu’on vous dit ou qu’on vous fait est non avenue ou changée en douceur.

Les contre coups que je reçois dans le corps trahissent mes secrets; ils les livrent à ma compagne ou à d’autres personnes. «Quelquefois, dit ma compagne, je deviens éclatante et resplendissante; mes yeux brillent comme des flambeaux, ou bien je suis pâle comme une morte, suivant la nature des visions. Cette joie dure, sans s’épuiser, bien des jours. J’en ai d’autres qui dureront éternellement: l’éternité ne les changera pas; elle leur donnera plénitude et perfection. Mais je les ai déjà, je les ai sur la terre. S’il survient quelque tristesse, le souvenir de ces joies me défend contre le trouble.» Enfin tant de signes peuvent donner à l’âme la certitude de Dieu possédé, que je ne puis ni les dire, ni les énumérer tous.

CINQUANTE-TROISIÈME CHAPITRE