‹ Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie françaiseChapitre 7 sur 15 · L’AMOUR VRAI ET L’AMOUR MENTEUR

L’AMOUR VRAI ET L’AMOUR MENTEUR

Une autre fois, c’était le quatrième jour de la semaine sainte, j’étais plongée dans une méditation sur la mort du Fils de Dieu, et je méditais avec douleur, et je m’efforçais de faire le vide dans mon âme, pour la saisir et la tenir tout entière recueillie dans la Passion et dans la mort du Fils de Dieu, et j’étais abîmée tout entière dans le désir de trouver la puissance de faire le vide, et de méditer plus efficacement.

Alors cette parole me fut dite dans l’âme: «Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée.»

Cette parole me porta dans l’âme un coup mortel, et je ne sais comment je ne mourus pas; car mes yeux s’ouvrirent, et je vis dans la lumière de quelle vérité cette parole était vraie. Je voyais les actes, les effets réels de cet amour, jusqu’où en vérité il avait conduit le Fils de Dieu. Je vis ce qu’il supporta dans sa vie et dans sa mort pour l’amour de moi, par la vertu réelle de cet amour indicible qui lui brûlait les entrailles, et je sentais dans son inouïe vérité la parole que j’avais entendue; non, non, il ne m’avait pas aimée pour rire, mais d’un amour épouvantablement sérieux, vrai, profond, parfait, et qui était dans les entrailles.

Et alors mon amour à moi, mon amour pour lui, m’apparut comme une mauvaise plaisanterie, comme un mensonge abominable. Ici ma douleur devint intolérable, et je m’attendis à mourir sur place.

Et d’autres paroles vinrent, qui augmentèrent ma souffrance: «Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée; ce n’est pas par grimace que je me suis fait ton serviteur; ce n’est pas de loin que je t’ai touchée!»

Ma douleur, déjà mortelle, allait toujours en augmentant, et je criais:

«Eh bien! moi, c’est tout le contraire. Mon amour n’a été que plaisanterie, mensonge, affectation. Je n’ai jamais voulu approcher de vous, en vérité, pour partager les travaux que vous avez soufferts pour moi, et que vous avez voulu souffrir; je ne vous ai jamais servi dans la vérité et dans la perfection, mais dans la négligence et dans la duplicité.»

Lorsque je vis ces choses, lorsque, je vis de mes yeux la vérité de son amour et les signes de cette vérité, comment il s’était livré tout entier et totalement à mon service, comment il s’était approché de moi, comment il s’était vraiment fait homme pour porter et sentir en vérité mes douleurs; quand je vis en moi tout le contraire absolument, je crus mourir de douleur. Il me semblait que ma poitrine allait se disjoindre et mon cœur éclater. Et comme j’étais occupée spécialement de cette parole: «Ce n’est pas de loin que je t’ai touchée», il en ajouta une autre, et j’entendis qu’il disait:

«Je suis plus intime à ton âme qu’elle-même.»

Et ma douleur augmenta. Plus je voyais Dieu intime à moi, plus je me voyais éloignée de lui. Il ajouta d’autres paroles qui me firent voir les entrailles de l’éternel amour:

«Si quelqu’un voulait me sentir dans son âme, je ne me soustrairais pas à lui; si quelqu’un voulait me voir, je lui donnerais avec transport la vision de ma face; si quelqu’un voulait me parler, nous causerions ensemble avec d’immenses joies.»

Ces paroles excitèrent en moi un désir: ne rien sentir, ne rien voir, ne rien dire, ne rien faire qui pût déplaire à Celui qui parlait. Je sentis que Dieu demande spécialement à ses fils, à ses élus, aux élus de sa vision et de la parole divine, de n’avoir pas l’ombre d’un rapport avec son ennemi.

Il me fut encore dit:

«Ceux qui aiment et suivent la voie que j’ai suivie, la voie des douleurs, ceux-là sont mes fils légitimes. Ceux dont l’œil intérieur est fixé sur ma Passion et sur ma mort, sur ma mort, vie et salut du monde, sur ma mort, et non pas ailleurs, ceux-là sont mes enfants légitimes, et les autres ne le sont pas.»

TRENTE-QUATRIÈME CHAPITRE

LA CROIX ET LA BÉNÉDICTION

Un jour j’étais à la messe dans l’église Saint François. On approchait de l’élévation et le chœur des Anges retentissait: _Sanctus, Sanctus, Sanctus_, etc.; mon âme fut emportée et ravie dans la lumière incréée; elle fut attirée, elle fut absorbée, et voici une plénitude ineffable, ineffable, en vérité.

Regardez comme rien, comme absolument rien, tout ce qui peut être exprimé en langue humaine.

O création inénarrable du Dieu incréé et tout-puissant, les louanges qu’on peut chanter sont de la poussière auprès de vous. Absorption sacrée de l’abîme où me plonge la main du Dieu ravissant, après votre transport, mais encore sous l’influence qui l’avait précédé, m’apparut l’image du Dieu crucifié, comme un instant après la descente de croix; le sang était frais et rouge et coulant encore des blessures et les plaies étaient récentes. Alors dans les jointures je vis les membres disloqués; j’assistai au brisement intérieur qu’avait produit sur la croix l’horrible tiraillement du corps, je vis ce qu’elles avaient fait, les mains homicides. Je vis les nerfs, je vis les jointures, je vis le relâchement, l’allongement contre nature qu’avaient fait dans le supplice, quand ils avaient tiré sur les bras et sur les jambes, les déicides. Mais la peau s’était tellement prêtée à cette tension, que je n’y voyais aucune rupture.

Cette dissolution des jointures, cette horrible tension des nerfs, qui me permit de compter les os, me perça le cœur d’un trait plus douloureux que la vue des plaies ouvertes. Le secret de la Passion, le secret des tortures de Jésus, le secret de la férocité des bourreaux, m’était montré plus intimement dans la douleur des nerfs que dans l’ouverture des plaies, dans le dedans que dans le dehors. Alors je sentis le supplice de la compassion; alors, au fond de moi-même, je sentis dans les os et dans les jointures une douleur épouvantable, et un cri qui s’élevait comme une lamentation, et une sensation terrible, comme si j’avais été transpercée tout entière, corps et âme.

Ainsi absorbée et transformée en la douleur du Crucifié, j’entendis sa voix bénir les dévoués qui imitaient sa Passion et qui avaient pitié de lui.

«Soyez bénis, disait-il, soyez bénis par la main du Père, vous qui avez partagé et pleuré ma Passion, vous qui avez lavé vos robes dans mon Sang. Soyez bénis, vous qui, rachetés de l’enfer par les immenses douleurs de ma croix, avez eu pitié de moi; soyez bénis, vous qui avez été trouvés dignes de compatir à ma torture, à mon ignominie, à ma pauvreté. Soyez bénies, ô fidèles mémoires! Vous qui gardez au fond de vous le souvenir de ma Passion! Ma Passion, unique refuge des pécheurs, ma Passion, vie des morts, ma Passion, miracle de tous les siècles, vous ouvrira les portes du royaume éternel que j’ai conquis pour vous, par elle. Dans les siècles des siècles, vous qui avez eu pitié, vous partagerez la gloire! Soyez bénis par le Père, soyez bénis par l’Esprit-Saint, bénis en esprit et en vérité par la bénédiction que je donnerai au dernier jour; car je suis venu chez moi, et au lieu de me repousser comme un persécuteur, vous avez offert au Dieu désolé l’hospitalité sacrée de votre amour! J’étais nu sur la croix, j’avais faim, j’avais soif, je souffrais, je mourais, j’étais pendu par leurs clous, vous avez eu pitié! Soyez bénis, ouvriers de miséricorde! A l’heure terrible, à l’heure épouvantable, je vous dirai; Venez, les bien-aimés de mon Père; car j’avais faim sur la terre, et vous m’avez offert le pain de la pitié...»

Il ajouta des choses étonnantes; mais ce qui est absolument impossible, c’est d’exprimer l’amour qui brillait sur ceux qui ont pitié... «O bienheureux! ô bénis! Suspendu à la croix, j’ai crié, pleuré et prié pour mes bourreaux: «Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font», qu’est-ce que je ferai, qu’est-ce que je dirai pour vous, pour vous qui avez eu pitié, pour vous qui m’avez tenu compagnie, pour vous mes dévoués, qu’est-ce que je dirai pour vous, quand j’apparaîtrai, non pas sur la croix, mais dans la gloire, pour juger le monde?»

Je demeurai frappée au fond, beaucoup plus émue que je ne puis le dire; les affections qui me venaient de la croix sont au-dessus des paroles. Il ajouta plusieurs paroles qui me mirent en feu; mais je n’ai ni la volonté ni le pouvoir de les écrire.

TRENTE-CINQUIÈME CHAPITRE

LES VOIES DE LA DÉLIVRANCE

Un autre jour j’étais en prière. Je méditais avec une douleur profonde, absolument intérieure, sur la Passion. Je cherchais à mesurer, à peser mes crimes, puisque leur rédemption n’a pas coûté au Fils de Dieu seulement des prières ou seulement des larmes, mais la mort et cette mort! Je tâchais de calculer ce que peut peser la damnation, puisque, pour soulever ce poids, il n’a fallu ni la mort d’un ange, ni celle d’un archange, mais celle du vrai Dieu! Et je me plongeais dans la pensée de l’enfer et de ses tourments immenses, et de sa misère infinie, et de ses tortures innombrables! Puis je tâchais de peser mon ingratitude. Pour le bienfait sans nom ni mesure, qu’est-ce que j’apporte en retour? le péché. Le péché quotidien, l’oubli de la résurrection, le refus de coopérer. La miséricorde de Dieu contemplée dans un abîme, dans l’autre mon injustice et ma démence, tout cela me conduisit à une espèce de sagesse. Dans cet état, j’eus la révélation des péchés de toute espèce, et des tortures, et des supplices dont la Passion de Jésus nous a sauvés. J’étais dans la foule; mais telle fut la lumière de cette vision épouvantable, que ce fut à peine si je pus m’empêcher de rugir au milieu des hommes.

J’eus l’apparition du Christ crucifié. Il me montra comment il avait été suspendu à la croix, et comment l’homme qui se perd est sans excuse à jamais. Car le salut exige de l’homme ce que le médecin exige du malade; il faut avouer son mal, et exécuter l’ordonnance. Il n’y a pas de dépense à faire pour le traitement. Il n’y a qu’à se montrer au médecin, faire les choses prescrites, et se garder des choses défendues.

Mon âme eut alors l’intelligence de l’antidote qui réside dans le sang du Christ. L’antidote se distribue gratis, et n’exige qu’une disposition. Alors tous mes péchés furent étalés devant mon âme, et je reconnus dans chacun de mes membres une infirmité spirituelle.

Alors, conformément à ce que je venais d’apprendre, je m’efforçai d’étaler devant Dieu toutes les misères de mon âme et de mon corps, et je criai: «O Seigneur, mon Dieu, qui tenez dans vos mains ma guérison éternelle, puisque vous avez promis de me guérir si seulement j’étale devant vos yeux mes plaies, Seigneur, puisque je suis l’infirmité même; puisqu’il n’y a pas en moi un atome qui ne soit une infection et une pourriture, du fond de mon abîme, j’étale devant vos yeux mes misères une à une et tous les péchés de tous mes membres, et toutes les plaies de mon âme, et toutes les plaies de mon corps. Alors, je comptai, je désignai chaque misère, et je dis: Seigneur miséricordieux, qui tenez dans vos mains ma guérison, regardez ma tête: je l’ai couverte mille fois des insignes de l’orgueil; j’ai donné à mes cheveux, en les tordant, des formes contre nature; et, disant cela, je ne dis pas tout. Seigneur, regardez mes misérables yeux, pleins d’impudicité et injectés d’envie, etc.»

Je continuais à accuser chacun de mes membres et à raconter leur lamentable histoire.

Jésus écouta tout avec une grande patience, et répondit avec une grande joie. Il montra pour chaque chose le remède dans sa main et l’ordre qui présidait à la rédemption, et je vis sa compassion immense pour mon âme, et il disait:

«Ma fille, ne crains ni ne désespère. Quand tu serais infectée de toutes les putréfactions, et morte de toutes les morts, je suis puissant pour te guérir, si tu veux appliquer sur ton âme et sur ton corps ce que je te donnerai. Tu m’as longuement détaillé les infirmités spirituelles de la tête: tu t’es lamentée au fond de moi. Les attentats que tu as commis, dans tes parures, par les couleurs contre nature que tu as données à tes joues et les torsions contre nature que tu as données à tes cheveux, toute ta fierté honteuse, tout ton orgueil, toute la vaine gloire avec laquelle tu t’es montrée devant les hommes et contre Dieu, toutes ces misères pour lesquelles il te semble qu’une honte éternelle t’attend en enfer, dans l’endroit du lac le plus profond, tout cela est expié! J’ai satisfait, j’ai porté ta pénitence, j’ai souffert horriblement. Pour toutes ces peintures et ces onguents, qui ont déshonoré ta tête, la mienne fut tirée par la barbe, dépouillée de cheveux, percée d’épines, frappée à coups de roseau, ensanglantée, moquée, méprisée, méprisée jusqu’au couronnement!

«Tu te peignais les joues pour les montrer à des hommes malheureux et mendier leurs faveurs; sois tranquille; ma face a été couverte par les crachats de ces misérables; elle a été déformée et gonflée de leurs soufflets; elle a été cachée sous un voile honteux. Tu t’es servie de tes yeux pour regarder en vain, pour regarder ce qui nuit, pour te réjouir contre Dieu; mais les miens ont été voilés, ils ont été noyés dans mes larmes d’abord, et dans mon sang ensuite. Le sang qui coulait de ma tête les aveuglait.

«Pour les crimes de tes oreilles, qui ont entendu l’inutile et le mauvais, et qui ont pris plaisir dans les paroles nuisibles, j’ai fait l’épouvantable pénitence qui a fait pénétrer en moi une tristesse abondante et immense. J’ai entendu les fausses accusations, les paroles dénigrantes, les insultes, les malédictions, les moqueries, les rires, les blasphèmes, la sentence de mort portée par le juge inique, et les pleurs de ma mère! J’ai entendu sa compassion. Tu as connu les plaisirs de la gourmandise, et tu as même abusé des choses qu’on boit; mais j’ai eu la bouche desséchée par la faim, la soif et le jeûne. On m’a présenté le fiel et le vinaigre. Tu as médit, tu as calomnié, tu t’es moquée, tu as blasphémé, tu as menti, et menti jusqu’au parjure. Ce n’est pas tout. Tu as fait autre chose; mais j’ai gardé le silence devant les juges et les faux témoins, et mes lèvres closes ne m’ont pas excusé. Mais j’ai toujours annoncé la vérité, et prié Dieu de tout mon cœur pour mes bourreaux. Ton odorat n’est pas pur; tu te souviens de certains plaisirs dus à de certains parfums; mais j’ai senti l’odeur infecte des crachats; je les ai supportés sur ma face, sur mes yeux, sur mes narines.

«Ton cou s’est agité par les mouvements de la colère et de la concupiscence, et de l’orgueil; souviens-toi qu’il s’est dressé contre Dieu. Mais le mien a été frappé et meurtri par les soufflets. Pour les péchés de tes épaules, les miennes ont porté la croix. Pour les péchés de tes mains et de tes bras, qui ont fait ce que tu sais bien, mes mains ont été percées de gros clous, fixées au bois, et j’étais suspendu par elles, et elles supportaient mon corps. Pour les péchés de ton cœur, où se sont déchaînées la haine, l’envie et la tristesse, de ton cœur possédé par la concupiscence et par l’amour mauvais, le mien a été percé d’un coup de lance, et c’est de ma blessure qu’a coulé ton remède, l’eau pour éteindre le mauvais feu, le sang pour la rédemption des colères et la rédemption des tristesses. Pour les péchés de tes pieds, pour les danses inutiles, pour leurs marches lascives, pour leurs courses vaines, les miens, qu’on aurait pu attacher seulement, ont été percés et cloués à la croix. Au lieu de tes chaussures à jour, élégamment façonnées, ils ont été couverts de sang. Le sang sortait de leurs blessures, le sang de tout le corps tombait sur eux.

«Pour les péchés de tout ton corps, pour toute ta sensualité dans la veille et dans le sommeil, j’ai été cloué à la croix, frappé horriblement, tiraillé à la façon d’une peau, et étendu sur la croix. J’ai été mouillé des pieds à la tête par la sueur de sang, qui a coulé jusqu’à terre; j’ai été serré très fortement contre le bois très dur, souffrant d’atroces tortures, criant, soupirant, pleurant, gémissant et je suis mort dans mon gémissement, tué par ces tigres! Pour la rédemption de tes parures vaines, choisies et portées sans but, j’ai été nu sur la croix. Ces misérables se disputaient ma robe et mes vêtements; ils les jouaient sous mes yeux. Nu comme je suis sorti du sein de la Vierge, livré à l’air, au froid, au vent, aux regards des hommes et des femmes, au haut d’une croix, pour être mieux vu, mieux moqué, mieux déshonoré, j’ai été étendu et étalé.

«Pour tes richesses mal acquises, que tu as retenues ou dépensées, j’ai porté la pauvreté, sans palais, sans maison, sans abri pour naître ni pour vivre, ni pour mourir, et je n’aurais pas eu de sépulcre, et j’aurai été livré aux chiens et aux oiseaux de proie, si quelqu’un par pitié pour ma grande misère, ne m’eût donné place dans un sépulcre à lui. J’ai dépensé pour les pécheurs mon sang et ma vie, et je n’ai rien gardé pour moi. La pauvreté m’a tenu compagnie dans la vie et dans la mort.»

Le Christ parle ainsi, et parce que mon âme avait reçu la délectation des péchés du corps, je vis les douleurs de toute nature portées par l’âme du Christ, je les vis dans leur diversité et dans leur horreur. Je vis son âme torturée par la passion de son corps, par la douleur de sa mère, par notre refus d’adorer, par notre refus de compatir.

Et il ajouta:

«Tu ne trouveras ni péché ni maladie de l’âme, dont je n’aie porté la peine et offert le remède. A cause des immenses douleurs que vos âmes misérables devaient subir en enfer, j’ai voulu être torturé pleinement et totalement. Ne t’afflige donc pas; mais tiens-moi compagnie dans la douleur, dans l’opprobre et dans la pauvreté.

«Marie-Magdeleine était malade, elle fit ce que j’ai dit et désira sa délivrance, et fut délivrée de tout, parce qu’elle l’avait désiré. Celui qui désirerait serait délivré comme elle.»

Le Crucifié ajouta:

«Quand mes fils, abandonnant mon royaume, se sont faits enfants du diable, s’ils reviennent au Père, le Père a une grande joie et leur fait sentir la délectation supérieure. Le Père a une telle joie, qu’il leur donne une certaine délectation qu’il ne donne pas aux vierges fidèles. Ceci vient de l’immense amour qu’il a pour eux, et de l’immense miséricorde qu’excite la vue de leur misère. Ceci vient encore de ce que le pécheur, devant la majesté et la clémence du Seigneur, se reconnaît digne de l’enfer. C’est pourquoi plus grand l’homme aura été dans le péché, plus grand il pourra être aussi dans l’autre abîme.»

Et il ajouta:

«L’homme qui veut trouver la grâce doit toujours, soit dans la joie, soit dans la tristesse, tenir ma croix de bois immobile devant ses yeux.»

TRENTE-SIXIÈME CHAPITRE

LA JOIE

Un jour, je regardais la croix, et sur elle le Crucifié; je le voyais avec les yeux du corps. Tout à coup mon âme fut embrasée d’une telle ardeur, que la joie et le plaisir pénétrèrent tous mes membres intimement. Je voyais et je sentais le Christ embrasser mon âme avec ce bras qui fut crucifié, et ma joie m’étonna; car elle sortait de mes habitudes, et, au degré qu’elle atteignit, je ne la connaissais pas encore. Depuis cet instant, il me reste une joie et une lumière sublime dans laquelle mon âme voit le secret de notre chair en communion avec Dieu. Cette délectation de l’âme est inénarrable; cette joie est continuelle; cette illustration est éblouissante au delà de tous mes éblouissements. Depuis cet instant, il m’est resté une telle certitude, une telle sécurité quant aux opérations divines qui se font en moi, que je m’étonne d’avoir autrefois connu le doute, et si tous les mondes créés prenaient une voix pour essayer de le faire renaître, ils parleraient inutilement; car je vois, dans les transports d’un plaisir qui ne se raconte pas, je vois cette main qu’il m’a montrée avec la marque des clous, et qu’il montrera le jour où il dira:

«Voilà ce que j’ai souffert pour vous.»

Maintenant encore, quand je suis dans cette vision et dans cet embrassement, une telle joie est communiquée à mon âme, que j’essaierais inutilement de souffrir des souffrances de Jésus; cependant je vois sa main et la plaie de sa main. Toute ma joie est désormais dans ce Dieu crucifié. Quelquefois l’embrassement est si serré qu’il semble à mon âme qu’elle entre dans la plaie du côté. Elle y est illustrée par des joies dont la parole humaine n’a pas le droit d’approcher. Foudroyante joie, qui enlève à mes jambes la force de me porter, qui me jette à terre, qui me renverse, qui m’étend là, couchée et sans parole! Ceci m’arriva une fois sur la place Sainte-Marie. On représentait la Passion! on aurait pu croire que j’allais pleurer. Je fus touchée et inondée d’une joie qui n’était pas naturelle; la joie grandit, elle grandit; je perdis la parole, et je tombai à terre, foudroyée: je venais d’avoir la chose inénarrable, l’éblouissement de gloire.

J’avais eu soin de m’écarter de ceux qui m’entouraient, étonnée moi-même de ma joie en face de la Passion. Alors je perdis l’usage de mes membres, je tombai à terre, sans parole, foudroyée. Et il me sembla que mon âme entrait dans la plaie du Christ, la plaie du côté. Et dans cette plaie, au lieu de la douleur, je buvais une joie dont il m’est impossible de dire un seul mot.

TRENTE-SEPTIÈME CHAPITRE

LES TRONES

C’était pendant la messe; je tâchais de me plonger dans les abîmes où me jettent l’humilité et la bonté de Dieu, quand il veut bien s’approcher de nous dans le saint Sacrement de l’autel.

Je fus ravie en esprit, et j’eus pour la première fois une vision intellectuelle relative au saint Sacrement. Il me fut dit d’abord que le corps du Christ peut être en même temps sur tous les autels du monde, par la vertu de la Toute-Puissance, qui ne peut entrer dans la mesure étroite des pensées d’un homme vivant sur cette terre.

«L’Ecriture, disait la voix, parle beaucoup de cette puissance; mais ceux qui lisent comprennent peu. Ceux à qui j’accorde un certain sentiment de moi-même comprennent plus, mais ceux-là même comprennent fort peu. Mais un instant viendra où vous verrez la lumière.»

Ensuite, je vis dans un éclair comment Dieu vient dans le saint Sacrement. Ni avant, ni depuis, je n’ai rien éprouvé de semblable.

Puis je vis comment Jésus-Christ vient avec une armée d’anges, et la magnificence de son escorte se laissa savourer par mon âme avec une immense délectation. Je m’étonnai un moment d’avoir pu prendre plaisir à regarder des anges. Car habituellement toute ma joie est condensée en Jésus-Christ seul. Mais bientôt j’aperçus dans mon âme deux joies parfaitement distinctes: l’une venant de Dieu, l’autre des anges, et elles ne se ressemblaient pas. J’admirais la magnificence dont le Seigneur était entouré. Je demandais le nom de ceux que je voyais. «Ce sont des Trônes», dit la voix. Leur multitude était éblouissante et si parfaitement innombrable, que, si le nombre et la mesure n’étaient pas les lois de la création, j’aurais cru sans nombre et sans mesure la sublime foule que je voyais. Je ne voyais finir cette multitude ni en largeur ni en longueur; je voyais des foules supérieures à nos chiffres.

TRENTE-HUITIÈME CHAPITRE

LES ANGES

C’était en septembre, à la fête des saints anges. J’étais à l’église de Foligno et je voulais communier. Je priais les anges, surtout saint Michel et les séraphins, et je disais:

«O anges administrateurs, qui avez reçu de Dieu l’office et le pouvoir de le communiquer par la connaissance et l’amour, je vous supplie de me le présenter tel que le Père des miséricordes l’a donné aux hommes, tel qu’il veut lui-même être reçu et adoré, pauvre, souffrant, méprisé, blessé, ensanglanté, crucifié et mort.»

Les anges me répondirent avec une douceur et une complaisance indicible:

«Puisque tu as trouvé grâce devant le Seigneur, le voici; tu le possèdes. Nous te le présentons; et par-dessus ce que tu as demandé, nous te donnons la puissance de le présenter et de le communiquer aux autres.»

En effet, je vis, dans le saint Sacrement, avec les yeux de l’esprit, la présence réelle; je vis Celui que j’avais voulu voir, tel que j’avais voulu le voir, souffrant, ensanglanté, crucifié et mort; je ressentis une telle douleur que mon cœur me sembla prêt à éclater; et, de l’autre côté, la présence des anges m’inonda d’une telle joie, que si je ne l’avais pas sentie, je n’aurais pas cru la vue des anges capable de la donner.

Pendant ces temps-là, une messe se disait. Le prêtre approchait de la communion. Comme il rompait l’hostie pour la prendre, j’entendis une voix lamentable qui disait:

«Oh! combien il y en a qui, rompant l’hostie, font couler le sang de mes veines!»

Je pensai que ce prêtre n’était peut-être pas ce qu’il aurait dû être, et je dis: «Seigneur, que ce pauvre frère ne soit plus ainsi.»

La voix me répondit:

«Il ne sera pas ainsi pendant l’éternité.»

TRENTE-NEUVIÈME CHAPITRE

MARIE

Un jour j’entendais la messe; et au moment de l’élévation, à l’instant où les assistants se mettaient à genoux, je fus ravie en esprit: la Vierge m’apparut et me dit:

«Ma fille, la bien-aimée de Dieu, et ma bien-aimée, mon Fils est déjà venu à toi, et tu as reçu sa bénédiction.»

Elle me fit comprendre que son Fils était sur l’autel après la consécration de l’hostie. J’entendis ce que je n’avais jamais entendu; j’entendis qu’il s’agissait d’une joie nouvelle absolument. En effet, la joie qui résulta des paroles entendues fut telle, que si l’on me disait: «Existe-t-il une créature qui puisse l’exprimer par une parole quelconque?» je répondrais: «Je ne sais pas et je ne crois pas.» La Vierge parlait avec une grande humilité, et déposait dans mon âme un sentiment nouveau d’une douceur inconnue. Une chose m’étonnait c’était d’avoir pu rester debout. Je ne tombai pas à terre, et je n’y comprends rien.

Elle ajouta:

«Après la visite et la bénédiction du Fils, il est convenable que tu reçoives celle de la Mère. Sois bénie par mon Fils et par moi. Que ton travail soit d’aimer dans toute la mesure de tes puissances; car tu es beaucoup aimée, et tu arriveras vers l’objet sans fin.»

J’éprouvai une joie nouvelle, qui n’était surpassée par aucune joie connue, mais elle fut bientôt surpassée par elle-même; car elle augmenta au moment de l’élévation. Je ne vis pas le corps de Jésus-Christ sur l’autel; je le vois souvent; je ne le vis pas ce jour-là. Mais je sentis la présence de Jésus-Christ dans mon âme; je la sentis en vérité.

J’appris alors que, pour embraser une âme, il n’y a pas d’embrasement semblable à la présence du Christ; ce n’était pas le feu qui me brûle ordinairement; celui-là était extraordinairement doux.

Quand cette flamme est dans l’âme, je réponds de la présence de Dieu; lui seul peut l’allumer.

Dans les moments comme celui-là, mes membres croient qu’ils vont se séparer. J’entends même le bruit qu’ils font; on dirait un déboîtement. J’éprouve surtout cette impression-là au moment de l’élévation. Mes doigts se séparent et mes mains s’ouvrent.

QUARANTIÈME CHAPITRE

PLÉNITUDE

Un jour je m’approchais de la sainte table, et j’entendis la voix, et elle me disait:

«Bien-aimée, tout bien est en toi, et tu vas recevoir tout bien.»

Je me dis intérieurement: «Si le bien est en toi, pourquoi vas-tu le recevoir?»

Et la voix répliqua:

«L’un n’empêche pas l’autre.»

Le moment de la communion approchait, et j’entendis:

«Le Fils de Dieu est maintenant sur l’autel, et selon son humanité et selon sa divinité. La multitude des anges est unie à lui.»

Je désirai voir, et je vis. Je ne voyais Jésus sous aucune forme; mais je voyais une plénitude et une beauté; je voyais le souverain Bien.

«O bien-aimée, dit la voix, tu seras ainsi devant lui pendant l’éternité.»

Je renonce encore une fois à raconter ma joie.

Depuis peu, quand je communie, l’hostie s’étend dans ma bouche; elle n’a ni la saveur du pain, ni celle d’aucune chair connue; mais une certaine saveur de chair inconnue, saveur très prononcée et délicieuse, qui ne peut se comparer absolument à rien. L’hostie n’est pas dure comme autrefois, et ne descend pas par fragments, suivant l’ancienne habitude. Mais elle reste entière, et sa suavité est tellement divine que, si on ne m’avait recommandé de l’avaler sans tarder trop, je la garderais longuement dans ma bouche. Et elle descend tout entière, et elle a la saveur inconnue dont j’ai parlé, sans en rien dire. Quand elle descend, elle me donne un plaisir inexprimable, qui se manifeste même au dehors. Mon corps tremble, et l’immobilité m’est extrêmement difficile.

Maintenant, quand je fais le signe de la croix, quand je porte la main au front, disant: Au nom du Père, je ne sens rien de nouveau. Mais quand je porte la main à la poitrine, disant: _Et du Fils_, j’éprouve un tel amour et une telle joie, qu’il se révèle et que je le sens là.

Sans ordre, je n’aurais ni dit, ni permis d’écrire, ni tout le reste, ni ceci.

QUARANTE ET UNIÈME CHAPITRE