L’AUTEL DES ANGES
C’était la fête des Anges. J’étais malade, je voulais communier. Il n’y avait personne pour m’apporter la communion. Ma tristesse était immense. Tout à coup, au plus profond de ma douleur et de mon désir, je fus portée en esprit à considérer la louange éternelle des anges, et leur office sublime, et leur assistance et leur ministère. Et voici que je fus ravie, et la multitude immense des anges m’apparut, et ils me conduisirent près d’un autel, et ils me dirent: «Voici l’autel des Anges.» Et sur l’autel ils me montrèrent la louange des Anges, c’est-à-dire Celui-là qui est leur louange, et la louange universelle, et la louange elle-même. Et les anges dirent à mon âme: «Dans Celui qui est sur l’autel est la perfection et le complément du sacrifice que tu cherches. Prépare-toi donc à le recevoir. Tu as déjà au doigt l’anneau de son amour; déjà tu es son épouse. Mais l’union qu’il veut contracter aujourd’hui avec toi est une union nouvelle; c’est un mode d’union que personne ne connaît.»
Je n’essaierai pas d’exprimer la joie dans laquelle je fus ravie; car mon âme sentait tout cela dans le lieu même de la vérité, et tout ce qui peut être dit n’est qu’un vide auprès de cette plénitude inaccessible à notre pauvre langue. Ceci me fut un signe de ma prochaine délivrance; c’était au commencement de la maladie dont je vais mourir.
QUARANTE-DEUXIÈME CHAPITRE
DOUZE ANS
Un jour je vis Jésus-Christ dans l’hostie consacrée; je le vis sous forme d’enfant. Mais cet immense enfant, Seigneur au-dessus des seigneurs, me semblait avoir en main le sceptre et le signe de la domination. Que tenait-il donc dans sa main? Il m’est impossible de le dire, et pourtant je voyais cela avec les yeux du corps. Le prêtre élevait l’hostie; tous tombèrent à genoux, excepté moi. Je restai debout; l’excès de ma joie tenait mes yeux fixés sur lui. Mais le prêtre reposa trop vite pour moi l’hostie sur l’autel. J’eus un moment cruel de tristesse et d’ennui. Si j’essayais de dire la beauté et la splendeur de Celui que je vis, il me faudrait une langue que je ne sais pas. A sa taille je lui aurais bien donné douze ans. La joie de cette vision fut tellement immense, que je la crois éternelle. Sa réalité fut si certaine, qu’elle ne laissa place à aucun doute.
Dans l’éblouissement de ma joie, je ne fus pas même capable de crier, comme à mon ordinaire: Au secours! Je ne dis rien, ni de bon, ni de mauvais. Ravie par cette splendeur, je ne trouvai pas un mot à dire.
QUARANTE-TROISIÈME CHAPITRE
SPLENDEUR
Un autre jour, pendant la messe, je fus ravie en esprit, et je parlai au Seigneur, et je lui demandai: «Vous êtes dans le saint Sacrement; mais, Seigneur, où sont vos fidèles?» Mais lui, m’ouvrant l’intelligence, répondit, et me dit: «Là où je suis, là ils sont avec moi.» J’ouvris les yeux de l’âme, et je vis cela être ainsi; et parmi les fidèles je me distinguai clairement; mais cet être que nous avions là n’était pas en dedans de la Divinité, il était en dehors. Il est seul en lui-même partout où il est; seulement il comprend toutes choses. J’ai vu le corps de Jésus-Christ dans le saint Sacrement, souvent et sous divers aspects. Quelque fois j’ai vu le cou de Jésus-Christ, mais avec une telle splendeur et un telle magnificence, qu’auprès de lui le soleil en avait bien peu. C’est cette beauté qui m’a révélé Dieu. Que le soleil est pâle à côté de lui! J’ai vu à la maison la même vision, plus belle encore. Inexprimable joie qui sera, je pense, une joie éternelle! Cette splendeur que j’ai vue à la maison ne peut se comparer qu’à celle que je vois dans l’hostie. Mais j’éprouve une peine profonde je ne puis faire entendre ce que j’ai vu. Il m’est arrivé aussi de voir deux yeux éblouissants, puis la bouche, et je ne voyais plus que cela. Ces visions ressemblent à des créations nouvelles; c’est la joie qui les opère. Ces joies immenses et variées ne peuvent être comparées entre elles; mais chacune d’elles, à force d’être immense, paraît devoir être éternelle.
QUARANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
LA PRIÈRE A LA SAINTE VIERGE
Ce jour-là je n’étais pas en prière: je venais de manger et je me reposais. Au moment où j’y pensais le moins, je fus ravie en esprit, et je vis la Vierge dans sa gloire. Une femme pouvait donc être placée sur un tel trône et dans une telle majesté? Ce sentiment m’inonda d’une joie ineffable. Cette gloire était possible à une femme: cela est, et je l’ai vu. Elle était debout, priant pour le genre humain; l’aptitude qui vient de la bonté et celle qui vient de la force donnaient à sa prière des vertus inénarrables. J’étais transportée de bonheur à la vue de cette prière; et pendant que je regardais la Vierge, tout à coup Jésus-Christ apparut près d’elle, revêtu de son humanité glorifiée. J’eus la notion des douleurs que cette chair avait souffertes, des opprobres qu’elle avait subis, de la croix qu’elle avait portée; les tortures et les ignominies de la Passion me furent mises dans l’esprit. Mais voici ce qu’il y eut de merveilleux: le sentiment des tourments inouïs dont j’avais connaissance, et que Jésus a soufferts pour nous; ce sentiment, au lieu de me briser de douleur, me brisait de joie. Transportée d’un bonheur inénarrable, je perdis la parole et j’attendis la mort. Et j’éprouvai une peine au-dessus de toute peine: car j’attendis en vain. La mort ne venait pas, et je ne parvenais pas immédiatement, puisqu’elle refusait de briser mes liens, à l’inénarrable qui était sous mes yeux.
Cette vision dura trois jours sans interruption. Je mangeais, quoique très peu, mais, languissante de désir, je ne pouvais pas parler; j’étais renversée, prosternée, surmontée.
Si j’avais quelque chose à faire, je le faisais; mais il ne fallait pas nommer Dieu devant moi, car ma joie devenait alors absolument insupportable.
QUARANTE-CINQUIÈME CHAPITRE
LE 2 FÉVRIER
C’était le jour de la Purification de la Vierge. J’étais à Foligno, dans l’église des Frères Mineurs. Et la voix parla, elle me dit: «Voici l’heure où Marie, Vierge et Reine, vint au temple avec son Fils.»
Mon âme écouta avec un grand amour, et, ayant écouté, elle fut ravie; et dans son ravissement elle vit entrer la Reine, et elle alla au-devant d’elle, tremblante de respect. J’hésitais pourtant; je craignais d’approcher. Elle me rassura, et tendit vers moi Jésus, et me dit: «O toi qui aimes mon Fils, reçois celui que tu aimes.» Elle le déposa dans mes bras; il était enveloppé de langes; il avait les yeux fermés comme dans le sommeil.
La Reine s’assit, comme une femme fatiguée. Ses gestes étaient si beaux, son attitude si merveilleuse, sa personne si noble, sa vue si sublime, que mes yeux ne pouvaient se fixer sur Jésus seul, et étaient forcés de regarder sa mère. Tout à coup l’enfant s’éveilla dans mes bras: ses langes étaient tombés, il ouvrit et leva les yeux. Jésus me regarda; dans ce coup d’œil il me surmonta, il me vainquit absolument. La splendeur sortait de ses yeux, et sa joie brillait comme une flamme aveuglante.
Alors il apparut dans sa majesté immense, ineffable, et il me dit:
«Celui qui ne m’aura pas vu petit ne me verra pas grand.» Il ajouta: «Je suis venu à toi, et je m’offre à toi pour que tu t’offres à moi.»
Alors mon âme s’offrit à lui par un mode d’oblation étonnant, sans rapport avec les paroles: je m’offris tout entière: j’offris mes fils avec moi d’une oblation entière et parfaite, ne gardant rien pour moi, rien de leurs personnes, et rien de leurs choses.
Mon âme eut l’intelligence de son oblation bien reçue, et la joie de Dieu, en l’agréant, ne me resta pas inconnue. Quant à la mienne, je n’essaierai pas d’en dire un mot. Quand je sentis mon oblation agréée, la délectation intime que j’éprouvai fut trop grande, trop immense et trop douce pour que la parole approche d’elle. Une autre fois je vis la Vierge; elle m’exhorta à la connaître plus profondément elle me bénit, et me montra la douleur qu’elle souffrit pendant la Passion.
QUARANTE-SIXIÈME CHAPITRE.