‹ Le Malheureux petit voyageChapitre 1 sur 16 · 00

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e même que quantité d’autres belles personnes qui atteignirent, par la suite, au rang le plus élevé, mademoiselle Marie-Toinon Cerisette passa ses premières années dans l’humble condition de pastourelle.

C’était au milieu du grand siècle. M. Cerisette père, chantre retraité de la cathédrale d’Amiens, possédait, en Picardie, un modeste domaine, composé d’une maison couverte de chaume, d’un champ à semer le blé et d’un jardin clos. Ses jours y coulaient, médiocres et paisibles, entre ses quatre fils et sa fille, ceux-là l’aidant aux labours, celle-ci veillant sur ses poules, son coq, ses pintades et ses oies.

Elle avait de beaux yeux bleus écarquillés, une tresse sur le dos, nouée par un bout de futaine rouge, la peau blanche, les poignets étroits, et le visage et le derrière tout ronds comme ceux des anges.

Bien que les historiographes, occupés, alors, presque exclusivement, à célébrer le Roi-Soleil, le passage du Rhin et tant de fameuses victoires, n’aient laissé sur ses humbles débuts que des renseignements assez vagues, nous avons lieu de supposer qu’une aussi délicate bergère, et qui devait parvenir plus tard aux cimes du pathétique, ne fut point sans se lasser bientôt de cette misérable existence.

Àpeine eut-elle douze ans qu’un soir, ayant mené dormir ses volailles, elle tomba à genoux devant son père, criant qu’elle avait le plus affreux chagrin, qu’elle voulait aller à l’école, s’habiller en demoiselle et posséder une poupée. Les enfants du seigneur du village, qui, escortés de leur gouvernante, s’amusaient quelquefois à partager ses jeux campagnards, lui avaient mis ces folles idées en tête.

M. Cerisette ne résista point, et, tout fier de compter parmi sa progéniture quelqu’un d’aussi résolu à mener la vie du grand monde, il conduisit Marie-Toinon à la ville, chez les Sœurs de la Croix qui passaient, au dire de la contrée, pour de fort savantes dames.

Moyennant trois écus par trimestre, elle apprit, ainsi, l’écriture, tant la ronde que la penchée, la lecture, le catéchisme, l’art difficile de broder des paysages sur des pantoufles et celui de faire la révérence ; si bien qu’au bout de quelques années elle devint une jeune personne accomplie. Du couvent, sa renommée gagna la ville, et, comme on vantait sa taille souple, son pied petit, sa mine futée et son sein rond, une foule d’admirateurs lui déclarèrent leur flamme par le moyen de magnifiques pièces de vers.

Un d’entre eux, même, financier de son état et d’un grand âge, l’enleva subrepticement et,

l’ayant conduite dans sa chaise à Paris, lui offrit des robes de soie, un carrosse garni de son cocher et un beau lit de milieu.

Dans ce dernier, à l’insu de son seigneur et maître et dès les premières semaines, elle donna place à force jouvenceaux, de telle manière que le barbon, informé par la rumeur publique, la jeta sans tarder à la rue.

Lorsqu’elle se vit sous l’auvent de la porte, seule dans la ville immense et n’ayant pour fortune qu’une chemise et un jupon de dentelle enroulés dans un mouchoir à carreaux, elle fondit tout à coup en larmes. Un prêtre passait, justement. Il entendit ses sanglots, l’interrogea, lui promit le pardon de ses fautes, au cas où elle s’en confesserait, et la mena au Refuge.

On y recueillait les pécheresses repenties, en attendant de les placer comme filles de chambre dans les plus nobles maisons du royaume.

Marie-Toinon, l’âme gonflée de remords, et décidée à vivre désormais dans l’exercice de la continence, étonna la supérieure par son application au travail, son zèle et l’ardeur de ses prières. C’était une jolie Madeleine. Sa voix tremblante et ses yeux humides lui gagnèrent tous les cœurs. Elle fut choyée. On la combla de pralines, de confitures, et aussi de ces bons bouillons d’herbes qui combattent la chaleur amoureuse. Les dames patronnesses s’occupèrent de son avenir, et lui offrirent un gentil trousseau comprenant une demi-douzaine de bas, un cotillon de laine, un bonnet à volants et une paire de jarretières roses. Ainsi équipée, elle obtint l’honneur d’être présentée à madame de la Marsaille, maréchale de France et princesse, qui l’attacha à sa livrée.

La servante avait vingt ans, la maîtresse dix-huit à peine. Au dévouement sans bornes de l’une répondirent, sans tarder, les bontés inépuisables de l’autre. Une amitié délicieuse les unit bientôt, et si profondément que seule la mort put la rompre.

Alors que la valetaille logeait sous les combles de l’hôtel seigneurial, Marie-Toinon dut à son habileté, à ses prévenances et à la douceur de son caractère, de coucher auprès de Madame. C’est elle qui la réveillait, présidait à son petit lever, lui présentait la chemise et posait ses mouches.

La pratique du libertinage lui avait appris mainte chose utile. Elle était, sur mille délicates questions, féconde en conseils, et les formulait à propos, d’un accent naïf et sentencieux. Nourrie de solides études, elle écrivait, au surplus, à ravir et excellait à tourner un billet galant. Ses mains étaient longues, son visage parfait, son corps souple, sa peau très blanche et veinée de bleu. Ce sont là pour une jeune servante de rares et fins mérites.

Après trois années de bonheur, le destin

impitoyable lui ravit sa maîtresse. Témoin de sa mort affreuse, elle garda de ce spectacle, autant que des jours qu’elle avait vécus à côté d’elle, un souvenir que rien ne put jamais effacer.

En récompense de ses services, le prince lui acheta, aux portes de Paris, une modeste maison de campagne entourée d’un lopin de terre, et la pensionna de quatorze cents livres. Elle vécut, ainsi, de ses rentes, des produits de son jardin et d’un peu de galanterie.

Chaque jour, pour se consoler des peines de ce monde et rentrer un instant dans le passé, elle composait quelques pages du livre douloureux qu’on va lire.

Elle mourut en 1681, âgée de trente ans, au moment où il allait paraître.

Cette première édition, accompagnée d’une préface que crut bon d’y ajouter l’éditeur, fut imprimée par Le Bastard, libraire « À la Sphère de Hollande », dans l’impasse de la Vieille-Grange-aux-Belles.

Au XVIII siècle, le fameux Corlin-Chesnaie, de Genève, séduit par le charme de l’œuvre, en fit, pour une vingtaine d’amateurs éclairés, un nouveau et magnifique tirage.

Aucun de ces précieux exemplaires, sur grand papier à la cuve, n’a pu parvenir jusqu’à nous. On sait seulement, par les gazettes de l’époque, qu’ils contenaient cinq délicieuses gravures, en double état, et un frontispice d’Eisen, dans lequel, assise sous un berceau de guirlandes de roses, une jeune femme s’occupait, en souriant, de mettre un collier de faveurs à un petit chat…

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