III.
Six heures venaient de sonner et tout semblait encore dormir dans l'hôtel de Solange. Une porte vitrée du rez-de-chaussée était seule ouverte, et les premiers rayons de l'aube l'illuminaient d'une molle lueur.
Le marquis était assis près du seuil, respirant cette brise piquante d'octobre que tempérait la première chaleur du soleil levant. Son sommeil était court, comme celui de tous les vieillards, et il se levait avant l'aurore pour jouir de cette heure de solitude. Soumis tout le jour au règlement établi par madame de Solange, ne pouvant lire, se promener, prendre ses repas qu'aux moments indiqués, toujours suivi d'un valet qui semblait un gardien plutôt qu'un serviteur, il se trouvait alors délivré de ces liens dégradants dans lesquels on avait étouffé sa pauvre âme. Le génie tyrannique qui réglait ses destinées dormait encore, et, débarassé de l'oppression qui tenait habituellement sa pensée captive, il pouvait reprendre possession de l'espace et du jour, retrouver en lui-même la force de désirer, de penser, car Dieu n'avait point refusé toute lumière à cette intelligence. Doucement ménagée, elle eût pu briller comme ces étoiles qui, sans faire remarquer leurs rayons, aident pourtant à la clarté du ciel; mais on lui avait demandé plus qu'il ne lui était permis de donner. Il n'eût fallu à ces facultés modestes que le labeur de chaque jour; attelage vulgaire, c'était assez pour elles de traîner le soc dans le sillon commun; madame de Solange avait voulu les transformer en coursiers de guerre; elle les avait lancées dans la mêlée, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable aiguillon, jusqu'à ce qu'elles eussent succombé, brisées par d'impuissants efforts. Alors, dépouillé de son autorité et rappelé à toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard avait cédé, après une courte lutte, et les dernières lueurs de son esprit s'étaient éteintes dans les humiliations.
Il y avait déjà quelque temps qu'il était assis à la même place, fixant sur le jardin un vague regard, lorsqu'une porte s'ouvrit doucement à l'autre extrémité de l'hôtel.
Jeanne y parut, la tête couverte d'une coiffe du matin et enveloppée dans une pelisse. Elle promena les yeux de tout côté, fit quelques pas, puis s'arrêta; elle semblait tremblante. Cependant, après s'être assurée que le jardin était désert, elle se glissa légèrement derrière une touffe de lilas et gagna la tonnelle.
Arrivée là, elle s'assura de nouveau qu'elle était seule, et s'avança vers la grille qui interrompait le mur à cet endroit et permettait d'apercevoir la campagne. Une vieille statue y était adossée, et les lignes tracées sur le marbre par les passants prouvaient suffisamment qu'on pouvait l'atteindre du dehors.
La jeune fille en fit le tour,[35] glissa la main sous le socle à une place qui semblait lui être connue, et en retira une lettre. Au même instant, une exclamation retentit à quelques pas; elle détourna la tête; madame de Solange était debout à l'entrée de l'allée de tilleuls.
La jeune fille n'eut que le temps de s'élancer vers l'autre allée et de courir à la porte du jardin; mais on l'avait refermée. Éperdue, elle cherchait autour d'elle, lorsque son nom prononcé par une voix connue lui fit lever les yeux; elle aperçut son père, poussa un cri de joie et se précipita dans son appartement.
Tout cela s'était passé si rapidement que la marquise, qui revenait sur ses pas, ne trouva plus la jeune fille en arrivant devant l'hôtel; mais un regard jeté sur la porte vitrée du marquis lui fit tout comprendre. Elle s'arrêta indécise.
Depuis plusieurs années que M. de Solange vivait relégué dans cette partie de l'hôtel, elle en avait à peine deux ou trois fois franchi le seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance lui rappelait trop d'espérances avortées et aussi peut-être trop d'inexorables torts pour qu'elle ne cherchât point à l'éviter. L'appartement qu'il occupait était pour elle comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit un monstre ou un fou, et dont on n'approche que lorsque la mort les a rendues vides.
Cependant l'occasion de tout découvrir était trop favorable pour la laisser échapper. Après un moment d'hésitation, elle surmonta sa répugnance, s'avança vers la porte et l'ouvrit résolument.
Le marquis était assis au fond de la chambre, serrant une des mains de Jeanne, pâle et haletante. Tous deux tressaillirent à l'aspect de madame de Solange, et le vieillard cacha vivement un papier qu'il tenait; mais la marquise avait remarqué son mouvement; elle s'avança vers Jeanne, qui avait baissé les yeux, et de cette voix dont la douceur avait je ne sais quelle inflexibilité sonore:
--Votre gouvernante vous cherche, dit-elle.
La jeune fille, étonnée, leva les yeux.
--Allez, reprit la marquise.
Jeanne regarda son père avec inquiétude. Elle parut balancer un instant; sa main serra celle du marquis, comme pour lui demander l'ordre de rester; mais celui-ci, qui avait rencontré l'œil de la marquise, détourna la tête. Obéissant enfin à un geste impérieux de sa mère, la jeune fille sortit lentement.
Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu'à la porte, qu'elle referma derrière elle; puis, laissant tomber les rideaux qui avaient été relevés et permettaient de tout voir du dehors, elle revint vivement vers le vieillard:
--Jeanne vous a remis une lettre! dit-elle brusquement.
--Un siège! un siège pour madame! balbutia le marquis, qui promena les yeux autour de lui comme s'il eût cherché un valet.
--Veuillez m'écouter, monsieur, interrompit madame de Solange avec impatience.
--Une belle étoffe! reprit le vieillard en ayant l'air d'admirer la robe de la marquise.
Celle-ci fit un pas en arrière et le regarda fixement.
--Ah! j'entends! dit-elle après un court silence, monsieur le marquis espère échapper à mes questions en feignant de ne les point saisir; c'est un moyen dont il a toujours eu l'habitude; mais il prend une peine inutile, je sais tout.
Le vieillard tressaillit sans paraître comprendre.
--L'hiver vient, madame, continua-t-il; il n'y a plus d'oiseaux dans les tilleuls, plus de violettes...
--Assez, s'écria la marquise; regardez-moi, monsieur, et veuillez m'écouter! Je sais tout, vous dis-je! Jeanne est entrée ici tout à l'heure avec une lettre; je l'ai vue! Sûre que je l'exigerais, elle vous l'a remise pour me la dérober, et vous la tenez encore.
Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les larges poches de son habit brodé.
--Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec autorité; il me la faut sur-le-champ!
--Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura le vieillard d'un accent à demi égaré.
La marquise fit un brusque mouvement, mais elle le réprima aussitôt, et, s'approchant d'un air presque riant:
--Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi refuser de me répondre, monsieur? Je ne suis point venue seulement pour cette lettre, et j'ai besoin de causer avec vous.
Le vieillard jeta à la marquise un regard craintif.
--Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame de Solange; la voilà grande et le temps me semble venu de songer à son établissement.
Le marquis garda le silence.
--J'ai cherché longtemps, continua la marquise, mais je crois enfin avoir trouvé le mari qui lui convient.
--Un mari pour Jeanne? répéta M. de Solange en relevant la tête.
--Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs à la cour, ajouta la marquise; M. le comte de Lanoy.
--Le fils de l'ancien gouverneur du Périgord?[36]
--Lui-même, monsieur. Auriez-vous connu son père?
--Si je l'ai connu! s'écria le vieillard; un ancien compagnon d'enfance! Grande noblesse, madame! Les de Lanoy comptent autant de quartiers[37] que les Montmorency.[38] Il faut que Jeanne épouse le comte!
--A la bonne heure! dit la marquise; je vois avec plaisir, monsieur, que nous commençons à nous comprendre. Mais, en échange de la bonne nouvelle que je vous apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me donner ce papier...
Le marquis tressaillit et fit rentrer dans sa poche la main qu'il en avait laissée sortir à demi; ses regards, dans lesquels s'était allumé un éclair d'intelligence, semblèrent s'éteindre.
--Un beau jour, madame, un beau jour, dit-il d'une voix enfantine en montrant le soleil qui étincelait à travers les rideaux.
--Il est vrai, répondit tranquillement la marquise, et vous devriez en profiter pour une promenade.
--Moi! s'écria le vieillard étonné.
--Je puis mettre le carrosse à votre disposition.
--Une promenade en carrosse! répéta M. de Solange avec émerveillement.
--Dans la forêt, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui.
--Et je pourrai la voir! voir les chiens, les piqueurs, les gentilshommes![39]
--Pourquoi non?
--Ah! je le veux, je le veux, madame, tout de suite!
--Aussitôt que vous m'aurez remis la lettre.
--Ah! la lettre? répéta le vieillard d'un ton chagrin et comme si ce mot fût venu couper court à sa joie.
--N'avez-vous point aussi exprimé à Baptiste le désir d'assister aux messes du roi?[40] demanda la marquise; il vous y conduira, monsieur... dimanche prochain; la cour y sera tout entière.
--J'y verrai Marie-Antoinette?[41]
--Et vous entendrez un office en musique.[42]
--Avec un sermon, madame; il y aura sans doute un sermon? On en prêchait de si beaux autrefois en Lorraine, quand j'étais jeune. Il y avait surtout un capucin dont j'ai oublié le nom... Croyez-vous que l'aumônier du roi prêche aussi bien que lui, madame?
--Mieux encore, monsieur, dit madame de Solange qui se prêtait à l'expansion pleine d'enfantillage du marquis. Mais, complaisance pour complaisance; vous me donnerez le papier que Jeanne vous a remis.
Le vieillard retourna la lettre dans sa poche.
--Je ne peux pas, murmura-t-il; elle me l'a donnée à garder; si elle savait que je ne l'ai plus....
--Je ne lui en parlerai point.
--Mais elle me la redemandera!
--Je vous la rendrai.
--Bien sûr? demanda le vieillard qui jeta à madame de Solange un regard incertain.
--Je vous le promets, marquis, dit celle-ci en souriant. Mais vite, si vous tenez à votre promenade dans la forêt. La chasse ne tardera point à rentrer.
Le marquis resta un instant indécis. Le désir de recouvrer quelques heures d'une liberté perdue depuis dix années et de quitter sa prison pour respirer l'air libre des bois luttait en lui contre la parole donnée. On eût dit d'un enfant tenté,[43] dont la passion combattait un reste de volonté. Sa main, qui n'avait point cessé de tenir le papier remis par Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle se tendit à moitié vers la marquise, qui saisit vivement la lettre, brisa le cachet, et lut rapidement ce qui suit:
"C'est dans quelques jours que le contrat qui vous lie au comte de Lanoy doit être signé! Vous le savez, car je vous en ai avertie. Vous savez aussi que je tiens prêts les moyens de fuite. Vous pourrez donc, jusqu'au dernier instant, choisir entre moi et celui que votre mère vous destine; mais, le choix fait en faveur de celui-ci, ne songez plus à celui qui vous écrit; tout sera fini pour lui.
"Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela devait être ainsi; ce n'est point votre faute si je vous ai aimée, moi qui n'avais le droit que de vous adorer de loin comme les saintes du ciel. Plus sage, je serais aujourd'hui moins malheureux! Mais, tant que j'ai pu vous voir, je n'ai pensé à nulle autre chose. Près de vous, je sentais mon âme refleurir comme la campagne au printemps; un tourbillon de joie semblait vous environner!
"Quoi qu'il arrive, soyez bénie pour le bonheur que vous m'avez donné. Que[44] vous m'oubliiez pour le monde ou que vous oubliiez le monde pour moi, je vous aimerai uniquement et partout.
"Adieu donc, Jeanne! adieu, pour quelques heures ou pour toujours."
Lorsque madame de Solange eut achevé cette lecture, elle se tourna brusquement vers le marquis, qui avait suivi tous ses mouvements avec inquiétude.
--Qui a écrit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle, pâle et les lèvres serrées.
--Je l'ignore, répondit le vieillard.
--Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas pour sortir.
Le marquis se leva.
--La lettre, madame! s'écria-t-il.
--Je la garde, monsieur.
--Que dites-vous?...
--Je la garde, vous dis-je!
--C'est impossible! s'écria le vieillard éperdu; Jeanne va revenir et me la redemander. Vous avez promis de me la rendre, madame; il me la faut! je la veux!
Il s'était mis devant la porte.
--Place, monsieur, cria madame de Solange les yeux enflammés.
--La lettre! la lettre! répéta le vieillard.
--Place! vous dis-je.
--Non, non! la lettre!
Il s'efforçait de retenir madame de Solange; mais celle-ci l'écarta d'un geste violent, ut s'élança hors de l'appartement.
Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant l'amour caché de Jeanne, la laissait dans la même ignorance relativement à l'objet de cet amour, car il ne renfermait aucune indication, aucun détail qui pût en faire connaître l'auteur. D'un autre côté, les raisons qui avaient autrefois détourné la marquise d'interroger la jeune fille existaient plus puissantes que jamais. Une explication ne pouvait qu'exalter le désespoir de celle-ci, et la pousser à quelque résolution extrême. Madame de Solange trembla à la pensée de voir le caprice romanesque d'une enfant compromettre des projets si longtemps poursuivis.
Le temps, loin d'avoir assoupi sa fièvre d'ambition, l'avait redoublée; c'était désormais une préoccupation unique, dans laquelle allaient se fondre toutes ses volontés. Elle avait vu disparaître, l'un après l'autre, les horizons de la vie, pour tenir les yeux fixés sur ce seul point toujours fuyant; et plus elle avait épuisé d'efforts pour y atteindre, plus le désir avait grandi en elle.
Elle avait été d'ailleurs témoin des subites élévations du règne précédent, et tant de fortunes inattendues avaient entretenu son espoir. Impérissable domination d'une passion inassouvie! Quand les jours qui lui restaient à vivre pouvaient être comptés, elle ne songeait encore qu'à acquérir le rang qu'elle avait rêvé quarante ans plus tôt! Fortune, santé, famille, espoir d'un monde meilleur, elle eût encore tout donné pour être de la cour et mourir sur le tabouret,[45] comme Louis XI[46] sur son trône, le front famé et dans toute l'étiquette d'une réception royale!
Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le comte pouvait le lui donner. De Jeanne allait dépendre la réalisation de toutes ses chimères on leur anéantissement.
Cette pensée donnait à la marquise une sorte de rage désespérée. Elle eût voulu tenir dans ses mains le cœur de la jeune fille pour le maîtriser et le soumettre, fallût-il[47] pour cela le briser!
Elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on vint lui annoncer que M. de Lanoy attendait au salon.
Le comte était accompagné du duc de Lussac qui avait été, comme vous l'avons déjà vu, son présentateur[48] chez madame de Solange, et s'était entremis pour le mariage projeté. Il venait aider son protégé à discuter les conditions du contrat.
Le duc était alors dans tout l'éclat de son succès à la cour et au plus haut degré de la puissance que lui donnait sa parenté avec la princesse de Lamballe.[49] Nul ne possédait autant que lui cette légèreté moqueuse, alors à la mode chez la reine, et on le citait comme le gentilhomme de France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du reste, il distribuait à tout venant, sur la recommandation de son valet de chambre, les brevets[50] et les pensions qu'il arrachait au ministre.
Au moment où madame de Solange entra au salon, il était assis sur une bergère dans tout le débraillé[51] d'un gentilhomme qui se sent chez des inférieurs. A la vue de la marquise, il se leva avec effort.
Eh! la voilà! s'écria-t-il. Complimentons-nous donc de notre exactitude, chère marquise. Pour vous, j'ai manqué trois rendez-vous. Il y a manœuvres de cavalerie ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y mener.
--Mille grâces, dit madame de Solange, je ne sais si je pourrai.
--Pourquoi donc? Il le faut! Voyons, marquise, nous allons terminer l'affaire du contrat en un instant.
--J'attends maître Durocher.
--Voici un clerc que j'ai pris en passant et qui vous apporte le projet d'acte.[52]
Madame de Solange aperçut alors debout près de la porte, un jeune homme dont les traits ne lui semblèrent point inconnus. Il était vêtu de noir comme ceux de sa profession, mais elle fut frappée de sa tournure hardie et de l'espèce de triste fierté qui se révélait dans tout son air. Il se tenait immobile à quelques pas du seuil, une main cachée dans sa poitrine. Au mouvement que fit la marquise il salua.
--Vous apportez le modèle du contrat? demanda madame de Solange.
Le jeune homme présenta, sans répondre, les papiers qu'il tenait à la main. L'expression de tous ses traits était si profondément douloureuse, que la marquise fut un instant sans pouvoir en détacher ses regards.
Cependant le comte et M. de Lussac s'étaient retirés à quelques pas dans l'embrasure d'une croisée. Elle prit les papiers que lui présentait le jeune homme et les déroula pour les parcourir; mais à peine y eut-elle porté les yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tête.
--Cet acte n'est point de maître Durocher, dit-elle vivement.
--Je l'ai écrit sous sa dictée, répondit le clerc.
--Vous?
--Moi, Madame.
--Qu'y a-t-il, marquise? demanda le duc en se rapprochant.
--Rien..., rien, monsieur le duc, balbutia madame de Solange d'un accent altéré.
Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de Solange s'assit. Elle venait de reconnaître dans l'écriture du clerc celle du billet adressé à Jeanne.
Elle resta un moment comme anéantie de stupeur; elle doutait encore, mais un nouvel examen ne lui laissa aucune incertitude.
Elle leva alors les yeux de nouveau sur le jeune homme et chercha ou elle l'avait déjà rencontré.
Le couvent des dames de la Visitation lui revint tout à coup en souvenir; c'était là qu'elle l'avait vu. Elle comprit à l'instant comment il avait pu connaître Jeanne et s'en[53] faire aimer, car sa lettre ne laissait aucune incertitude à ce sujet. Elle ne se demanda point quel hasard avait ainsi comblé la distance qui les séparait, ni par quelle fatalité un pauvre clerc avait pu plaire à sa fille; renvoyant à éclaircir plus tard tous ces détails et laissant une vaine indignation, elle se mit à rechercher, avec la promptitude des intelligences ambitieuses, le moyen de conjurer le péril. A tout prix il fallait écarter ce jeune homme, dont la passion hardie pouvait entraîner Jeanne à quelque résolution extrême.
Mais comment y réussir?
Les yeux fixés sur l'acte qu'elle feignait de lire, madame de Solange se perdait en réflexions, formant mille projets aussitôt rejetés. Pendant ce temps, Jérôme s'était approché d'une fenêtre donnant sur le parterre, et, appuyé sur l'espagnolette,[54] plongeait jusqu'au fond des charmilles un regard avide, tandis que le duc et M. de Lanoy, assis à quelques pas, continuaient de causer en élevant de plus en plus la voix, sans s'en apercevoir.
Un brayant éclat de rire du comte interrompit tout à coup l'anxieuse préoccupation de la marquise et la força, pour ainsi dire, à entendre.
--De sorte, reprenait M. de Lanoy, que le colonel n'a rien su?
--Il n'est sorti de la Bastille[55] qu'après plusieurs mois, et lui et sa femme vivent ensemble comme Philemon et Baucis.[56] Du reste, c'est toujours le moyen le plus sûr, mon cher comte. Qu'un mari y regarde de trop près, qu'un creancier menace de poursuivre quelque homme bien né, vite une lettre de cachet,[57] cela coupe court à tout. L'Évangile devait avoir en vue les lettres de cachet, lorsqu'il recommanda d'éviter le scandale. C'est l'institution la plus chrétienne de la monarchie; aussi, j'en use pour moi et pour mes amis. J'ai toujours dans une poche, avec ma tabatière, une douzaine de blancs seings, au moyen desquels on peut envoyer le premier fâcheux vivre dans la retraite aux frais de Sa Majesté; et si jamais vous en désirez deux ou trois, ne fût-ce que[58] par précaution...
--Un seul, monsieur le duc, dit madame de Solange en s'avançant vivement.
--Quoi! marquise, vous aussi?
--Uni blanc seing, et je vous en aurai une éternelle reconnaissance.
--Pour si peu?... j'en fais cas comme d'une prise de tabac![59] Voyez! ajouta-t-il en cherchant dans sa poche un petit portefeuille en moire brodée, duquel il retira plusieurs papiers. Prenez, marquise, et à discrétion.
Madame de Solange en prit un, remercia et sortit.
Peu après un domestique vint avertir Jérôme Bouvart que madame le demandait. Il la trouva dans sa bibliothèque, une lettre à la main.
--Vous avez la confiance de maître Durocher, dit-elle; je puis vous accorder la mienne en toute sûreté.
Le clerc s'inclina.
--Il faut que vous partiez sur-le-champ pour Paris. Jérôme parut surpris.
--Je ferai avertir votre patron, reprit madame de Solange; portez cette lettre et attendez la réponse; elle peut empêcher la signature du contrat.
--J'irai, madame, dit vivement le clerc.
--Surtout, pas un mot de la mission que je vous confie.
--Je vous le jure.
--Et point de retard.
--Je pars à l'instant.
--Allez; je vous attendrai.
Le jeune homme salua et sortit.
Madame de Solange courut à la fenêtre pour s'assurer de la route qu'il suivait, et le vit prendre l'avenue de Paris. Un éclair de joie illumina tous ses traits.
--Va, murmura-t-elle; maintenant je ne te crains plus! Et redescendant au salon où MM. de Lanoy et de Lussac l'attendaient toujours:
--Tout est bien, dit-elle en présentant le contrat à ce dernier, je le ferai signer aujourd'hui même par M. le marquis.