IV.
Mais pendant que tout conspirait ainsi contre l'amour de Jeanne, son malheur même lui acquérait un secours inattendu.
La crainte de rencontrer madame de Solange l'avait empêchée quelque temps de retourner vers son père; son inquiétude l'emporta enfin sur tout le reste, elle se glissa jusqu'à la porte du marquis, et, après s'être assurée qu'elle était seule, entra furtivement.
Celui-ci parcourait la chambre avec agitation en prononçant des mots sans suite. A la vue de Jeanne, il s'arrêta court et lui tendit les bras.
--La lettre! la lettre! balbutia-t-il.
--Ma mère l'a lue? demanda Jeanne tremblante.
--Et emportée!
La jeune fille poussa un cri.
--Ce n'est point ma faute, Jeanne, reprit le vieillard en étendant les mains; elle m'a parlé de la messe du roi..., de promenade dans la forêt... Puis elle avait promis de la rendre: tu ne devais pas le savoir.[60] Oh! Jeanne! Jeanne! tu ne m'en veux pas?[61]
Celle-ci s'était laissée tomber sur un fauteuil en se couvrant le visage.
--Au nom du ciel, ne pleure pas! dit le vieillard près de pleurer lui-même.
--Ah! mon père, vous m'avez perdue! s'écria la jeune fille suffoquée de sanglots.
--Perdue! répéta M. de Solange. Que contenait donc cette lettre? Jeanne ne t'effraie pas ainsi, je t'en conjure; mon Dieu! pourquoi aussi me la donner à garder? Je suis sans force, sans volonté, moi. Tu n'as jamais remarqué son regard immobile et perçant! Quand il se fixe sur mois, vois-tu, je sens ma tête qui tourne, mes membres qui tremblent: j'ai peur!
Ces mots étaient prononcés d'une voix si profondément altérée, qu'au milieu même de sa désolation Jeanne en fut touchée. Elle saisit les mains de son père avec une pitié douloureuse et les baisa tendrement. Cette caresse toucha le vieillard; son front s'éclaircit.
--Tu me pardonnes, Jeanne, n'est-ce pas? dit-il, en appuyant ses lèvres tremblantes sur la joue de sa fille. Oh! sois tranquille! tout cela finira bientôt; bientôt, tu ne seras plus son esclave et tu pourras faire ce qui te plaît.
--Moi, mon père!
--Ne vas-tu pas épouser le comte de Lanoy?
--Ah! jamais! s'écria la jeune fille avec désespoir. Le marquis releva la tête.
--Jamais! répéta-t-il étonné; que veux-tu dire, Jeanne?
--Oh! mon père! je suis bien malheureuse! sanglota celle-ci en se jetant dans ses bras.
--Toi, malheureuse, Jeanne? Au nom du ciel, qu'y a-t-il donc? Regarde-moi. Pourquoi pleurer?
Et, comme si un trait de lumière l'éclairait tout à coup:
--Oh! s'écria-t-il, ce n'est pas le comte que tu aimes!
La jeune fille se cacha, honteuse et éplorée, dans le sein du vieillard.
--Oui, je comprends, reprit-il. Il y en a un autre!... que ta mère repousse, n'est-ce pas?... Ta mère ne songe qu'à t'élever pour monter après toi! pauvre enfant!... Et tu l'aimes donc bien?
--Ah! mon père, murmura Jeanne, en se pressant sur son cœur.
Il soupira.
--Hélas! hélas! que faire? dit-il d'un ton abattu. Elle a choisi le comte, Jeanne; elle veut que tu l'épouses; et on ne peut lui résister, à elle.
--Oh! je le sais! reprit la jeune fille avec des sanglots; mais plutôt que d'épouser le comte, mon père, je mourrai!
--Toi!
--Oui, reprit-elle avec une énergie désolée, car tout me sera plus facile que de supporter une pareille union. Songez, mon père: promettre à Dieu de vivre pour quelqu'un, alors que toute votre âme est ailleurs! se condamner à mentir jusqu'à la mort? c'est impossible! Et lui, que deviendra-t-il si je l'abandonne! Vous ne savez pas combien il est bon! Nous parlions de vous si souvent, et il vous aimait seulement parce que je vous aimais! Oh! j'aurais pu être si heureuse avec lui, mon père!
La jeune fille parlait d'une voix entrecoupée, et sa douloureuse exaltation avait gagné le vieillard.
--Eh bien! s'écria-t-il tout à coup, partons ensemble!
--Partir?
--Oui, Jeanne; c'est le seul moyen d'échapper à sa tyrannie. On veut te faire souffrir comme moi; fuyons.
--Y pensez-vous?
--Qui nous en empêche? Ne suis-je pas ton père? Avec moi, tu peux aller partout sans honte. Je vous suivrai, Jeanne; nous irons vivre bien loin, dans quelque coin de campagne où je serai libre de me promener sous les arbres sans un gardien. Si nous sommes pauvres, je travaillerai.
--Vous, mon père?
--Oui, oui; mes forces reviendront, enfant. Ici, sa présence m'empoisonne l'air; je sens autour de moi sa volonté comme un réseau de fer qui m'oppresse... Voilà pourquoi je suis faible, vieux et sans raison. Mais la liberté me rajeunira... Avertis-le, Jeanne; dis-lui qu'il prépare tout et nous fuirons avant que ta mère se doute de rien.
--Hélas! il est trop tard, murmura la jeune fille; la lettre lui aura tout appris.
--La lettre? reprit le marquis en changeant de visage. Oh! oui, tu as raison... La lettre!... Et c'est moi qui l'ai livrée! C'était un dépôt; je l'ai vendu pour de vaines promesses.
--Mon père!
--Vendu, Jeanne! Oh! je suis un lâche!
Le vieillard heurtait son front contre le fauteuil; Jeanne l'entoura de ses bras.
--Ne dites point cela, mon père! s'écria-t-elle; ne vous accusez pas; n'ayez point de douleur pour moi! Dieu a tout fait, et il n'a point voulu me donner la joie que je lui demandais. Lui seul est le maître et règle l'avenir! Puisqu'il m'est refusé de vivre pour Jérôme dans ce monde, eh bien! j'irai prier pour lui dans un couvent. Embrassez-moi, embrassez-moi, mon père, car bientôt vous ne me verrez plus!
--Non, Jeanne, s'écria le marquis, en la serrant contre sa poitrine, cela ne sera point! Toi dans un cloître, ma belle, ma douce Jeanne! Et que ferais-tu, sous le voile, de tes chères bouffées de joie? qui rendrais-tu heureux de ton affection? Ah! tu ne sais point tout ce que l'on peut souffrir au fond d'un couvent!
--Non, mais je sais, mon père, tout ce que l'on souffre dans certaines unions....
--Comme dans la mienne, n'est-ce pas? dit le vieillard en pâlissant. Tu as raison; je n'y avais pas songé. Si tu allais souffrir autant que moi!
Et cette pensée le fit frissonner.
--Jeanne! tu ne te marieras point contre ton gré, s'écriat-il avec force. Toutes les unions sans amour doivent se ressembler. Tu ne te marieras point; je m'y opposerai, je suis ton père; ce titre-là, du moins, ils n'ont pu me l'ôter. Ils ne peuvent disposer de ta main malgré moi. Tu n'épouseras point le comte.
--Je venais pourtant présenter le contrat à votre signature, dit une voix calme et sonore.
Madame de Solange venait d'entrer et se tenait à quelques pas, des papiers à la main.
La jeune fille se serra contre son père avec effroi. Celui-ci tressaillit, mais sans baisser les yeux. La marquise s'approcha.
--Je crois inutile de rappeler tous les avantages de l'alliance convenue, dit-elle froidement. Les paroles sont données, les conventions écrites, et rien au monde ne pourrait me faire revenir sur ma décision. J'ai donc lieu de croire que M. le marquis ne s'opposera point à l'exécution d'un projet qu'il avait approuvé lui-même.
--Mon consentement suivra celui de Jeanne, répondit M. de Solange d'un ton d'hésitation.
--Votre consentement suivra le mien, monsieur, reprit la marquise avec impatience. Ma volonté n'est point de celles qui cèdent aux caprices ou aux larmes; je ne discute pas, je veux! Signez!
Sa voix avait une domination inflexible et menaçante dont Jeanne fut saisie; mais le vieillard resta impassible. Il était arrivé à une de ces heures où l'âme la plus timide, poussée à bout, a besoin de la révolte pour se soulager d'une trop longue oppression. Sans répondre à l'ordre de la marquise, il prit vivement le contrat qu'elle tendait, le froissa avec mépris et le jeta à terre.
--Vous voyez bien que je ne signerai pas, madame! dit-il d'un ton résolu.
La marquise pâlit. Elle regarda le vieillard, puis l'acte qu'il avait repoussé d'un air dédaigneux.
--Prenez garde à ce que vous faites, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante; votre état a des privilèges, et j'aime à croire que vous n'avez point conscience[62] de votre action; mais veuillez[63] réfléchir.
--J'ai réfléchi, dit le marquis, et je refuse. Tant qu'il n'a été question que de mon bonheur, j'ai pu céder; mais Jeanne, madame, est plus que moi-même, c'est la seule part de ma vie que vous n'ayez point flétrie. Ce mariage ne se fera point contre sa volonté.
--Je ferai ce mariage malgré vous!
--Je vous en défie, madame. Mon titre de père me donne une autorité que je maintiendrai. Rien ici ne peut avoir lieu sans mon consentement; je suis le maître, le maître, entendez-vous? Ah! parce que ma tête s'est affaiblie dans l'isolement que vous m'avez fait, parce que je vous ai laissée longtemps me fouler aux pieds, vous croyez peut-être que j'ai oublié mes droits? mais pour me garder soumis il ne fallait pas toucher à cette enfant. Elle est venue pleurer dans mes bras en parlant de mort, de couvent, et ses pleurs m'ont rendu la force! Jusqu'ici j'ai souffert à l'écart, en silence; j'ai mieux aimé la douleur que le combat; mais le courage que je n'ai pas eu pour moi, je l'aurai pour elle. Sur le salut de votre âme, ne touchez point à Jeanne, car je suis son soutien, son tuteur, et je saurai la défendre!
En parlant ainsi, il serrait la jeune fille contre sa poitrine, tout tremblant d'émotion. Ses cheveux blancs semblaient s'agiter sur son front élargi. Sa taille s'était redressée; on eût dit qu'une force surhumaine était descendue dans ce corps brisé et qu'une âme longtemps cachée venait d'y faire une subite explosion.
Madame de Solange resta immobile. Cette révolte d'un homme si longtemps soumis à ses volontés était un prodige dont elle fut un instant comme intimidée; mais elle revint vite de sa stupeur.
--A la bonne heure! dit-elle d'un accent implacable et les yeux étincelants; c'est une lutte entre nous que vous appelez?[64] Je l'accepte! Jusqu'à présent j'avais cru pouvoir ménager un vieillard en enfance; j'avais laissé, par bonté, à un fantôme l'apparence du chef de la famille; mais il devient rebelle et dangereux: je saurai lui arracher cette apparence de droit dont il veut abuser! Vous vous dites le tuteur de cette enfant, monsieur? Dans quelques jours, vous en aurez un vous-même!
--Ah! madame! s'écria Jeanne en s'élançant les mains jointes vers la marquise.
Celle-ci la repoussa.
--Laissez-moi, dit-elle, vous avez voulu combattre, nous combattrons! Que cet esprit si prompt à proclamer vos droits tâche de les défendre. Nous verrons comment il soutiendra l'humiliant examen de ses juges. Je ne vous demande plus votre signature, monsieur, je n'en aurai bientôt plus besoin; un contrat se passe de la signature d'un interdit.[65]
A mesure que madame de Solange parlait, l'exaltation du vieillard semblait s'évanouir; le feu de ses regards s'était éteint, son front avait pâli, ses bras étaient retombés immobiles; on eût dit que cette âme, poussée un instant hors d'elle-même, reconnaissait la voix de son maître et rentrait insensiblement dans sa craintive obéissance. Mais, au dernier mot prononcé par la marquise, il poussa une exclamation d'épouvante.
--Interdit! balbutia-t-il, moi! Je ne veux pas de juges! Moi, répondre comme un criminel! Non, non! Je ne me défendrai pas! Vous ne ferez pas cela... par honneur... par pitié... Interdit! J'aime mieux mourir, madame, laissez-moi mourir!
Des larmes étouffèrent sa voix; il chercha son fauteuil à tâtons et s'y laissa tomber en chancelant.
--Mon père! ô mon père! s'écria Jeanne en le recevant à demi dans ses bras.
--Pas interdit! pas de juges! balbutia le vieillard. Et il s'évanouit.