‹ Le Mariage de Mademoiselle Gimel, DactylographeChapitre 7 sur 22 · VI

VI

LE HAUT-CLOS

Le vendredi 16 août, à six heures du matin, Evelyne descendait du train de P.-L.-M., à la gare d'Artemare. Elle était seule; il faisait de la brume; on ne voyait qu'une petite butte pierreuse à gauche de la route, des prés à droite et des silhouettes de peupliers dans le brouillard. Evelyne, en remettant son billet au chef de station, demanda:

--La route de Linot, s'il vous plaît, monsieur?

--C'est là-haut, mademoiselle. Vous traverserez la ville,--ils ont la ville facile, les gens qui habitent les bourgs,--tout droit, puis vous trouverez un lacet qui monte à Don; Linot est sur le molard, au-dessus de Don.

Il suivit des yeux, un moment, la jeune fille vêtue d'une robe très simple, mais si bien coiffée, si bien chaussée, et qui marchait si finement, portant l'ombrelle couchée sur le bras gauche, et, de la main droite, tenant un sac. Le chapeau canotier garni de tulle, le chignon blond, le cou mince et droit, la robe, qui ondulait à droite, à gauche, au rythme sûr du pas parisien, ne furent bientôt qu'une ombre en mouvement parmi d'autres qui ne bougeaient pas. L'employé rentra. Evelyne traversa le bourg d'Artemare et prit le chemin qui monte, en pente raide, de la vallée de Virieu jusqu'à la haute vallée de Valmorey. Le chemin s'élevait, d'abord au flanc des roches à pic qui soutiennent le poids de la haute plaine et qui barrent en ligne droite, comme le barrage d'un grand fleuve tari, tout l'espace entre le mont du Colombier et la montagne de Colère; il tournait; il passait au milieu du village de Don, tournait encore, et aboutissait à la lisière du plateau. Lorsque Evelyne fut arrivée là, elle sentit que l'air était plus léger et la brume mêlée de soleil. Autour d'elle, une route, deux routes, des sentiers escaladant des vignes: plus de maisons. Elle demanda Linot à un cantonnier entre deux âges, à genoux devant un tas de cailloux, et qui, pour la mieux voir, releva ses lunettes et s'assit, d'un mouvement lent, sur le talon de ses sabots.

--Ma mignonne, vous n'avez qu'à filer droit sur la gare du tramway. Là, vous trouverez le chemin. Vous gâteriez votre ombrelle et vos beaux petits souliers jaunes à vouloir monter le molard, comme nous autres, par la traverse.

Un rire qui n'était pas du pays, un rire léger, qui avait de l'esprit comme une ligne de musique, s'envola dans le matin tranquille.

--Quel bien ça fait à la poitrine, l'air de chez vous! dit Evelyne, flattée. Si j'en pouvais boire de pareil, à Paris, je me priverais de lait tous les matins.

--Alors, vous êtes de Paris?

--D'où voulez-vous que je sois? Est-ce loin encore, le Haut-Clos?

--Une promenade de demoiselle. Ah! ce sacré Paris! J'ai un fils qui aurait pu y aller, s'il avait voulu. Mais, voilà: il a une place à Montpellier. Ce sacré Paris, tout de même!

Il ramena ses lunettes sur son nez, et se remit à casser les pierres; le bruit du maillet et celui des talons d'Evelyne sur la route sèche et bombée sonnèrent ensemble un peu de temps. Evelyne modéra bientôt son allure de Parisienne, non pas qu'elle fût lasse, mais de peur d'être rouge en arrivant. Il était sept heures et demie quand elle atteignit le sommet du molard de Linot, et elle reconnut tout de suite, au delà d'un groupe de fermes et de vergers, sur une partie rase et légèrement relevée du plateau, le logis où elle était attendue. C'était bien celui dont elle avait vu la photographie, et dont Louis Morand avait parlé, avec tant d'amour, chez madame Mauléon. On n'apercevait que la façade latérale, inégalement percée d'une porte, d'une grande fenêtre et de trois petites. Même de ce côté, le toit d'ardoise rabattu, à cause de la neige, faisait un triangle bleu barrant la pointe du pignon blanc. La façade du midi, vers la plaine d'Artemare et de Virieu, devait être la principale. Elle ouvrait sur un jardin en pente, entouré d'une palissade, et au bas duquel il y avait une vigne, la vigne, sans doute, d'où venait le nom de Haut-Clos. En arrière, du côté du nord, Evelyne reconnut aussi le noyer où grimpait un lierre. Il poussait isolé, protégeant la maison, dans une terre inculte, une sorte de pâture, à laquelle faisaient suite, encore voilées de brume, des bandes d'herbes de hauteurs différentes, les unes vertes, les autres blondes, et dont Evelyne n'aurait pu dire les noms. Elle s'avança jusqu'à cinquante mètres, et, le cœur battant, elle écouta. Malgré la lettre qui disait: «Je me lève avec le jour», comment oser frapper, ou sonner, à la porte de cette maison? Aucun bruit. Sept heures trente-cinq. A pareille heure, les compagnes de dactylographie commençaient à peine à s'éveiller, et madame Gimel n'avait pas encore mis la bouilloire sur le fourneau à gaz.

Evelyne sentait son cœur battre moins vite et la fraîcheur de l'air courir dans sa poitrine, dans les veines de son cou et de ses tempes. Elle respira trois fois, ses poumons tout ouverts et goûtant la brume de montagne, et elle répéta:

--Que c'est bon, l'air d'ici!

Et, la troisième fois, elle entendit un pas derrière elle. Une dame venait, par un sentier de culture, à peine tracé, entre une luzerne et une planche de chaume. Elle était petite, assez forte, vêtue d'un costume de deuil dont l'étoffe ne devait pas être neuve et dont la coupe était ancienne; elle avait des yeux bleu vif sous des sourcils châtains, et, en marchant, elle regardait Evelyne. Elle la considérait depuis quelque temps sans doute, et d'une façon si attentive et si ferme, que son visage n'avait pas d'autre expression que cette curiosité et cette application. Elle ne se préparait pas à sourire. Quand elle fut à quelques pas de la jeune fille, elle s'arrêta, et elle respira, elle aussi, mais avec effort, et, en pâlissant beaucoup, comme ceux que l'émotion étreint et étouffe, elle dit:

--Je comptais être ici avant vous, mademoiselle... Vous avez dû monter vite... Comme vous ressemblez à la description qu'il m'a envoyée!

Alors seulement, elle s'approcha tout à fait, et elle tendit la main, mais sans pouvoir sourire. Ses yeux, qui regardaient Evelyne, s'efforçaient de voir tout un avenir en elle, et ils étaient dans l'angoisse. Elle ajouta:

--Est-ce que je vous fais peur? Vous êtes toute pâle.

--Je crois que nous le sommes toutes les deux, madame. Cela n'est pas étonnant, pour moi surtout. Et c'est vrai que j'ai peur de vous...

--Une Parisienne! Je les croyais plus braves que nous.

--Oh! il n'y a pas de Parisienne, quand...

--Dites?

--Quand on aime, madame... Je ne suis pas timide, d'ordinaire; mais, aujourd'hui, c'est autre chose. Je viens peut-être pour apprendre que je vous déplairai.

La vieille femme répondit sérieusement:

--Je vous le dirai, si cela est. Venez. Vous devez avoir faim.

L'une près de l'autre, les deux femmes se mirent à marcher vers la maison.

--Voici mon domaine, disait madame Morand; il n'est pas grand...

--Mais le pays doit être joli.

--Vous en jugerez: dans une demi-heure, le brouillard sera haut. Chez moi, les choses n'ont pas changé depuis cinquante ans et plus. Mais ceux qui ont habité la maison avec moi m'ont laissée seule; je l'aime encore à cause d'eux; ailleurs, je serais un peu plus seule. Ma chambre a une petite fenêtre de ce côté, et une grande du côté des vallées basses. Quand il fait beau, je puis apercevoir de là, presque depuis Virieu, mon fils qui monte à Linot. Il vient passer trois semaines avec moi, chaque année. C'est ma provision de joie pour les onze mois qui suivent..., pas toute, cependant: je ne m'ennuie jamais.

--Ni moi, madame, excepté quand mademoiselle Raymonde se plaint de la destinée.

--Qui est-ce?

--Une dactylographe comme moi, chez Maclarey.

Evelyne était plus grande, d'une demi-tête au moins, que madame Morand. Elle vit un commencement de sourire sur les lèvres ridées. Elle observait, sans danger d'être découverte et du coin de l'œil, celle qui lui montrait la maison, et le jardin, et la vigne.

--A côté de la haie, mademoiselle, voyez-vous la tonnelle? C'est là que...

Evelyne étudiait cette figure un peu trop pleine, ridée en cercle et réduite à un seul ton, que le sang ne vivifiait plus, mais qui pouvait encore pâlir; les lèvres gercées; le nez rond et commun; le regard et le front admirables: un de ces fronts transparents, au travers desquels on devine la flamme droite de l'esprit, un regard calme, ménager de la tendresse de l'âme, et devant lequel le monde est comme une chose déjà passée. Elles firent ainsi une centaine de pas; madame Morand entra, par la barrière, dans la partie de l'enclos qui enveloppait la façade latérale du logis, et, de là, dans la cuisine, où la servante, une fille de l'Isère, haute sur jambes et accorte, s'effaça devant la Parisienne, en s'inclinant sur la hanche pour mieux voir la toilette. Madame Morand allait devant, ouvrant et fermant des portes qui avaient de grosses ferrures.

--Entrez ici, mademoiselle Evelyne, dit-elle enfin; votre café au lait doit être servi... Oui, parfaitement... Mangez d'abord, et puis nous causerons... Le soleil vous rend visite, tenez, tout le jardin est clair.

Le jardin était clair, en effet; il venait jusqu'au seuil du salon,--une large pièce tapissée d'un papier fané, et meublée de meubles d'acajou tendus de cretonne à ramages;--il entrait même un peu de chaque côté de la porte-fenêtre, qui était grande ouverte: les plates-bandes envoyaient en reconnaissance, jusque sur le parquet, quelques branches aventurières, comme il y en a dans tout massif; du coin de droite, venait une poignée de réséda; de la gauche, une tige de mauve. L'allée centrale descendait en face, bordée de rosiers dont pas un n'était rare, mais qui étaient féconds comme du petit peuple heureux.

Evelyne s'assit devant le guéridon bas où madame Morand avait coutume de placer son panier à ouvrage, et où étaient disposés, ce matin, la cafetière, la tasse, le sucrier, du beurre, des confitures, et le pot à crème, sur un napperon blanc. Et elle commença de croquer une tartine, qui lui donna le courage de rire, pour la première fois.

--De quoi riez-vous? demanda la vieille dame, qui allait quelquefois jusqu'au bourg, pour voir rire un enfant.

--Je ris d'une expression que j'entends souvent, dans les crèmeries: «Il n'y a de beurre franc qu'à Paris.» Maman dit cela aussi; madame Gimel, je veux dire..., enfin, vous savez, celle qui m'a élevée.

Le rire n'avait pas duré. Evelyne était devenue rouge. Deux larmes montaient au coin de ses yeux. Elle eut l'air de s'intéresser à la tonnelle de buis, au fond du jardin. Et madame Morand, qui aurait pu parler, écarter le souvenir, consoler, n'en fit rien; mais elle regarda en silence les yeux gris de lin que la lumière éclairait jusqu'au fond, jusqu'à l'âme douloureuse, qui cherchait à se ressaisir.

Ce même jour, à deux heures de l'après-midi, le facteur, qui passait par le Haut-Clos, emporta une lettre d'Evelyne, qui écrivait à madame Gimel:

«Il faut que vous sachiez tout; je vous l'ai promis, je tiens. Donc, à huit heures, après la réception que je viens de vous raconter, je venais de pleurer pour une bêtise, pour rien, lorsque madame Morand, qui était debout jusque-là, vint s'asseoir à contre-jour, devant moi, tournant le dos au jardin. Et cette petite personne commença un interrogatoire... Que de choses elle m'a demandées! Elle m'a parlé de vous, de mon éducation, de ce que je pense des théâtres où je suis allée, de l'atelier, de tout, enfin, avec plus de détails que son fils n'avait fait, oh! beaucoup plus. Lui, il me croyait plus vite. Avec elle, je sentais que la défiance diminuait seulement. J'étais quelqu'un de bien loin, de la ville dangereuse, du pays où les hommes se perdent, à cause des femmes qui sont entreprenantes. J'avais mon aplomb. Je lui ai dit:

»--Madame, c'est tout le contraire: ce sont les hommes qui perdent les femmes. J'en sais quelque chose!

»--Vraiment?

»--Comme toutes celles qui sont honnêtes. Ils sont d'une audace! Avec les pauvres filles comme nous, ils ne se gênent pas, je vous assure, dans la rue, dans les omnibus, dans les escaliers, au restaurant...

»--Les polissons!

»--Bien mis, souvent, avec des monocles. Des jeunes, des vieux, ça vous regarde, ça vous dit tout.

»--Moi, je rougirais. Que répondez-vous?

»--Rien, à moins que ça ne soit trop fort. On trotte; on fait la sourde; quelquefois, on entre dans un magasin. Oh! il y a un apprentissage! Le mien est fait. Je passerais entre deux files de gendarmes.

»--Vous êtes vaillante, ma petite.

»--Je ne suis pas tout ce qu'il faudrait, madame, mais, vaillante, oui, un peu. Et je ne suis pas la seule. Elles sont plus nombreuses qu'on ne croit, les vaillantes; et, si vous voulez que je vous dise une pensée que j'ai souvent: le bien, à Paris, est tout à fait chic; il est vacciné, éprouvé, poinçonné, et, avec cela, de belle humeur. J'ai des amies qui n'ont pas des airs imposants; mais, quand on les connaît bien, on leur découvre de la vertu, et de la vraie. La plupart feraient des femmes délicieuses. Il y en a beaucoup de fières, il y a des tendres, des princesses d'élégance, des spirituelles, des...

»Je m'arrêtai, comprenant que j'étais allée trop loin. Madame Morand ne me répondit pas directement. Elle dit:

»--Vous rougissez, mademoiselle Evelyne? Vous avez bien tort... Je crois ce que vous dites... Tenez, laissez-moi vous servir des confitures. Ce sont des confitures de framboises de montagne, comme vous n'en avez jamais mangé à Paris.

»Pour la première fois, j'eus le sentiment que je ne déplaisais pas. J'en fus tellement contente que j'obéis à madame Morand, et qu'il se trouva que j'avais faim.

»La visite de la maison,--qui n'est pas belle, qui ressemble à la maison de pilote que nous avons vue ensemble, vous souvenez-vous, à Dieppe, le jour du train de plaisir?--prit trois bons quarts d'heure. Il était dix heures quand nous sortîmes. Ah! quelles délices, s'il avait été là, lui, pour me montrer son pays! Le soleil partout, la brume envolée, plus de terre sous mes yeux que je n'en ai jamais vu. Devant nous, dans le creux d'où je suis montée, ce matin, jusqu'à Linot, je ne sais combien de vallées basses, de villages, de montagnettes et de montagnes. C'est le côté bleu. Autour de nous, à droite, à gauche, des montagnes encore, mais proches et tachetées de forêts, et, entre les grandes pentes, des ondulations couvertes de vignes, de prés, de maisons.

»--Nous sommes, vous le voyez, disait madame Morand, dans la vallée haute, et sur le molard de Linot; un peu plus loin, voici le molard d'Hostel, avec ses vignes et ses tilleuls; puis celui d'Arcollière...

»--Elle se délectait à prononcer ces noms familiers. Moi, je songeais qu'elle ne me parlait pas de son fils. Nous marchions dans des sentiers de paysans, souvent dans l'herbe, et elle s'arrêtait pour me demander:

»--Vous n'êtes pas lasse?

»Je répondais:

»--Madame, je le suis bien plus quand j'ai fait sept heures de sténographie et de machine. Ce sont les épaules qui sont courbaturées, alors, et les mains qui s'énervent. En montagne, aujourd'hui, je marcherais jusqu'à ce soir.

»Nous arrivâmes à un chemin; elle se plaça à côté de moi, et me dit, d'un ton qui était, je crois, une récompense, et que j'avais gagné:

»--Ce matin, quand je vous ai rencontrée, mademoiselle Evelyne, je revenais de la messe. J'y vais chaque jour. Toute ma force est de là. Maintenant que je vous connais, et que je vois que vous êtes une enfant naturellement noble, et si franche, je puis vous avouer le vœu le plus cher que j'ai formé pour mon Louis...

»Nous étions l'une en face de l'autre, sur le chemin, entre deux grandes haies de ronces. Elle était redevenue toute pâle, comme au premier moment où elle m'avait aperçue. Mais elle me regardait avec des yeux où il y avait de l'amour pour moi, et qui me rappelaient les vôtres. Elle continua:

»--Mademoiselle Evelyne, j'ai désiré, toute ma vie, que mon fils épousât une femme pieuse. Celles qui sont passables sans religion, avec la prière en plus seraient admirables. C'est un monde fermé à beaucoup. Je ne veux pas vous faire de sermon. Je vous demande de me dire, sincèrement, si votre chère âme jeune pourrait monter de ce côté-là.

»Je n'ai jamais vu d'aussi beaux yeux que les siens qui attendaient et qui répétaient:

»--Votre chère âme jeune pourrait-elle monter?

»J'ai répondu:

»--Pourquoi pas? J'ai pensé plus d'une fois à ce que vous me dites. Ça ne s'est pas trouvé sur ma route, voilà tout.

»--Si vous cherchiez?

»--Vous croyez que ce serait une manière de mieux l'aimer?

»--J'en suis très sûre, ma petite.

»J'ai fermé les yeux, j'ai tendu un peu les mains, et j'ai senti cette vieille femme, très tendre comme vous, qui pleurait sur ma poitrine. Et j'ai penché ma tête, tout contre la sienne. Quand j'ai pu parler, je lui ai dit, en reprenant mon chemin auprès d'elle:

»--Madame, je veux tout vous dire, moi aussi... Je suis sûre que personne n'aimera votre fils comme je l'aime; mais je serais un obstacle à sa carrière; même si j'étais moralement telle que vous me voudriez, j'aurais mon misérable état civil d'enfant trouvée. Il y a des portes qui se fermeraient devant nous, ou qui ne s'entr'ouvriraient qu'à la pince-monseigneur, par ordre... Je suis bien malheureuse, je vous assure; je n'aurais pas dû venir; quand nous aurons bien causé, de lui et de moi, nous arriverons à la même conclusion: «Je ne peux pas l'épouser!» En vérité, non, je n'aurais pas dû venir. J'ai fait déjà une fois le sacrifice, et il sera plus dur à refaire... Avez-vous une solution? Avez-vous un moyen?

»Elle était, comme moi, en larmes. Elle redressait, en marchant, son pauvre chapeau noir, que j'avais déplacé, avec mes bras. Et elle se taisait.

»Bientôt, nous aperçûmes les maisons du bourg de Vieu. Les chemins, les paysages, entre les arbres et par-dessus les prés en bosse, étaient peut-être jolis: je ne les voyais pas. Nous entrâmes dans l'église; madame Morand me fit entrer la première, et j'allai d'abord vers le bénitier, puis je revins vers elle, naturellement, pour lui offrir l'eau bénite, ce qui l'étonna. Nous étions seules. Elle monta un peu, dans la nef, et s'agenouilla. Moi, je restai dans le dernier rang de chaises. Et il est sûr que j'étais meilleure que d'habitude: je fis une vraie prière, et je ne m'aperçus pas du temps qu'elle durait.

»Madame Morand me toucha l'épaule; nous sortîmes, et elle me dit simplement:

»--J'ai une commission à donner à Angélique Samonoz. Nous prendrons par ici, s'il vous plaît.

»Chez l'épicière, je vis bien, du seuil où je l'attendais et très triste, qu'elle parlementait, qu'elle comptait de l'argent, qu'elle écrivait quelques lignes. Mais que m'importait? Je fus seulement frappée de la physionomie gaie qu'elle avait, en reprenant la route du Haut-Clos. Elle levait la tête de mon côté. Elle cherchait autre chose que le sourire médiocre, le sourire de seconde classe que je lui donnais. Que voulait-elle? Pouvais-je deviner? A la dernière maison du bourg, sans me prévenir, elle me prit la main, et, la serrant:

»--Petite mademoiselle Evelyne, soyez heureuse!

»--Pourquoi, madame?

»--Je viens d'envoyer un commissionnaire au bureau de poste de Champagne. Je télégraphie à mon fils.

»--Que lui dites-vous?

»--De venir.

»--Quand sera-t-il ici?

»--Demain matin. Et je vous garde.

»... Maman, je ne vous raconte plus le retour au logis du Haut-Clos. Nous n'avons parlé que de Louis. Je suis dans la joie: ça ne se décrit pas. Il n'y a que la peine qui se raconte longuement, et je n'en ai plus qu'une, qui se débat au milieu de mon bonheur, et que je ne peux pas faire envoler, comme une mouche dans de la crème, et la voici: quelle carrière trouver pour Louis, s'il abandonne l'armée? N'est-ce pas trop demander à un homme? A demain.

»EVELYNE.»

_«P.-S._--Ne cherchez pas ma photographie. Je l'ai emportée. Était-ce un pressentiment? Je voudrais bien ne pas la rapporter.»

· · ·

Le lendemain, à la même heure, Evelyne écrivait une seconde lettre:

_Le Haut-Clos, samedi._

«Il est arrivé ce matin, pas comme moi, par la route, non, par les sentiers connus des seuls habitants du pays, et rudes, je vous en réponds. Il a mis une demi-heure de moins que moi, pour grimper d'Artemare au Haut-Clos. C'est un énergique, et ce n'est pas de le voir accourir à travers champs et sauter par-dessus les palis qui m'a le mieux prouvé cette énergie. Madame Morand attendait son fils à cette place même. Bien qu'elle se fût couchée fort tard,--dix heures, maman, une folie au Linot, une date dans la montagne!--elle était descendue dès l'aube, dans la cuisine, dans la lingerie, puis dans le jardin. On aurait dit une perdrix en cage. Tout le long de la palissade, en bordure de la vigne, elle trottinait, sans chapeau, la tête couverte d'un châle. Elle se soulevait parfois, sur la pointe des sabots, guettant de l'œil et de l'oreille son lieutenant, mon lieutenant. Moi, j'étais dans le salon, derrière la fenêtre. Nous avions distribué les rôles, hier soir. Elle voulait lui parler la première, lui raconter toute seule ce que nous avions dit toutes deux, faire la mère, enfin, une dernière fois. Je l'aperçois qui se penche entre deux lignes de ceps, qui se redresse, qui lève les mains. Une ombre saute par-dessus la clôture. C'est lui. Je l'aperçois qui embrasse la maman, qui l'interroge, qui lui prend le bras, qui essaie de l'entraîner. Elle résiste en riant. Ah! il m'aime toujours. Il a très bon air, en vareuse et en béret, comme un alpin, les jambes guêtrées. Je le trouve plus grand qu'à Paris. Il vient, décidément, par l'allée centrale, entre les vieux rosiers, au bras de madame Morand. Il ne regarde que la fenêtre où je ne suis plus. J'ai couru à la porte, et je l'ai ouverte... Alors, maman, nous sommes restés les uns en face des autres, moi sur le seuil, eux dans l'allée, immobiles, tout saisis. J'ai cru que j'allais m'évanouir; j'ai fait un grand effort; j'ai dit:

»--Monsieur, je vous aime toujours, mais il ne faudrait pas me sacrifier votre carrière; il ne faudrait pas regretter.

»Lui, il a quitté le bras de madame Morand, il a monté jusqu'à moi, et, avec ma permission, il m'a embrassée, et de tout son cœur, je vous en réponds. Puis, il a dit:

»--Vous êtes ma fiancée: à présent, venez causer de l'avenir.

»Nous avons passé une partie de la matinée dans le salon, tous trois, et le reste dans la campagne, tous deux, autour du Haut-Clos. Louis voulait me montrer les coins du pays où sont encore au gîte, comme il dit, tous les souvenirs de sa jeunesse. Nous étions, et nous sommes très heureux. Nous avons causé de tant de choses qu'il me faudrait un vrai travail, très doux, mais trop long pour une lettre, si j'essayais seulement de les énumérer. Il faisait clair; toutes les bandes de cultures coulaient autour de nous, sur les pentes, et remuaient au vent, comme un flot de rubans neufs. Louis me demandait:

»--Vous aimez la campagne?

»--Je ne la connais pas.

»--Moi, je l'adore. Si j'y reviens, vous l'aimerez?

»--Je vous aime, et partout ce sera de même...

»Madame Morand, à qui nous avons rapporté le dialogue, a pris un air un peu triste, et elle a déclaré:

»--Depuis le temps qu'on se dit ces douceurs-là, et qu'elles font vivre le monde!

»Oh! oui, vivre! Je me sens vivante, et, moi qui ne tenais pas aux heures, je tiens aux minutes. J'ai dit, à mon tour:

»--Vous vous rappèlerez le 12 août? la banque Maclarey, le régiment qui défile, le salut de l'épée? Je vous en ai voulu. Pourquoi m'avez-vous saluée?

»--Parce que, la veille au soir, j'avais reçu la nouvelle que je n'obtiendrais pas d'être envoyé au Soudan. Ma résolution était prise depuis une semaine, si je n'obtenais pas le Soudan, de démissionner, et, puisque ma carrière était l'obstacle entre nous, de supprimer l'obstacle... C'est ce que je vais faire... En vous saluant, j'étais dans mon droit, vous le voyez...

»Il ajouta:

»--Je n'ai qu'une vocation, mais, pour vous, Evelyne, je puis avoir un métier.

»Que c'est bien, ces mots-là, n'est-ce pas? Vous comprenez que je sois flattée, touchée, et que j'aie pleuré, moi, la rieuse, en les écoutant? Il est simple, il est bon, il a une volonté rapide et qui donne confiance.

»Je lui ai dit encore:

»--Savez-vous ce qui m'a plu tout de suite en vous?

»--Quoi? l'uniforme?

»--Non, ce n'est pas aussi joli qu'une robe.

»--Mes moustaches?

»--Trop courtes.

»--Alors, je les laisserai pousser. Mon air martial?

»--Le tendre me va mieux.

»--Je ne sais plus. Dites vous-même.

»--Ce qui m'a ravie, c'est que vous avez eu du respect pour moi. Nous ne sommes pas habituées...

»Voilà où nous en sommes. Un seul point nous inquiète: comment, par quelle carrière remplacer l'armée, où Louis ne peut pas rester? Il est jeune, il va chercher, à Paris d'abord, pour l'amour de moi... Je ferme vite cette longue lettre. Peut-être vous arrivera-t-elle en même temps que moi... Je pars cette nuit. On me fait conduire à la gare en voiture. Louis ne quittera la montagne que dans deux jours. A bientôt!»

»EVELYNE.»