‹ Le Mariage de Mademoiselle Gimel, DactylographeChapitre 8 sur 22 · VII

VII

LA DOUBLE VISITE

Dès qu'il fut de retour à Paris, Louis Morand se mit en tenue, et se rendit chez son colonel, qui habitait, place d'Iéna, au-dessus des jardins et de la Seine. Il était dix heures du matin. Le congé du lieutenant ne finissait que le lendemain, et c'est ce qu'observa tout d'abord M. Ridault, en voyant venir à lui l'officier.

--Vous, dit-il, vous avez changé vos habitudes d'autrefois: quatre jours libres, quatre jours dans l'Ain; vous rentriez à Paris à cinq heures du matin, et, à six heures, vous étiez à la Pépinière... Est-ce que vous vieillissez?

--Peut-être, mon colonel.

--Moi, pas. Regardez ça; est-il assez joli, le plan de mon bastidon?... Supposez la mer, par ici, et, par là, le fond de la baie de Villefranche; les terrasses, vous vous souvenez, cuites et dorées comme du pain...

--Je n'ai jamais pu voyager, mon colonel; je ne connais pas; mais la maison sera plaisante, en effet...

Il faisait beau, admirablement. Le soleil et l'air remué par le courant du fleuve entraient dans le cabinet de travail, qui eût été tout Louis XV, sans le râtelier de pipes pendu à côté de la cheminée. Le colonel, en veston clair, assis devant son bureau, étudiait un croquis d'architecte, une aquarelle éclatante, qui représentait une villa basse, couverte en tuiles, et dont les fenêtres semblaient taillées dans les touffes des bougainvilliers. Il releva la tête, écarta un peu son fauteuil, cherchant à deviner, dans la physionomie du lieutenant, le progrès ou la guérison d'une peine d'amour dont il avait été le premier confident.

--Toujours fermé ce visage-là, mon cher Morand. J'y vois, pourtant, que vous avez le moral plus solide... Allons! voilà que vous pâlissez!... Qu'avez-vous?... Une larme!... Je ne vous reconnais pas! Est-ce bien un de mes officiers?

--Qui va quitter le régiment...

--Vous permutez?

--Je démissionne.

--Vous? Mais, je vous le défends!

--Mon colonel!...

--Je ne veux même pas que vous m'en parliez! J'ai le devoir d'empêcher les suicides, Morand, et celui de veiller à l'honneur du régiment. Eh bien! vous vous suicideriez en donnant votre démission, car vous êtes le plus militaire de tous mes officiers, l'homme de discipline, qui mange du devoir comme du pain, tous les jours, et qui trouve ça bon, l'homme à qui je confierais un bataillon dans une guerre, et que tous les soldats suivraient en chantant la charge. Mais vous ne savez donc pas que ce qui fait le chef, ce n'est pas le galon, c'est le cœur qui ne tremble pas, c'est l'œil clair, c'est l'ordre rude, c'est toujours le souci des autres et l'oubli de soi-même, et que tout cela, Morand, vous l'avez!

Le colonel s'était brusquement approché du jeune homme, et il lui avait pris l'épaule, qu'il serrait dans sa forte main, comme pour montrer que Morand était son prisonnier, et que le régiment ne le lâcherait pas. En même temps, entre ces deux hommes, que ne séparait qu'une longueur de bras, le duel des regards se poursuivait, émouvant et rapide. Le vieux soldat ordonnait, suppliait, s'étonnait de ne pas vaincre, et redevenait le supérieur offensé, dont l'œil bleu, tout chargé de volonté, commandait impérieusement, tandis que, devant lui, bien ouverts dans la pleine lumière, les yeux bruns du lieutenant, un moment troublés et humides, refusaient de dire oui, et, de plus en plus, s'assombrissaient.

--Je n'aurais pas cru cela de vous, Morand, dit le colonel, en lâchant prise.

Il boutonna rageusement son veston de toile, se rejeta dans le fauteuil, et se mit à frapper, avec son coupe-papier, l'aquarelle du bastidon étalée devant lui. Morand se redressa un peu plus; ses yeux, à lui, ne s'étaient pas détournés, n'avaient pas cédé.

--Mon colonel, je suis résolu à épouser la jeune fille dont je vous ai parlé. Je lui sacrifie ma vocation de soldat, et tout le travail qu'il m'a fallu pour gagner mon grade.

--C'est fou! C'est archifou!

--C'est possible, mon colonel, mais cela sera, ce soir même...

--Non, monsieur!

--J'écrirai ma lettre au ministre... Je devais vous prévenir: c'est fait.

--Non, ce n'est pas fait! Morand, ne nous quittez pas! Pour l'amour de l'armée, qui n'a que trop de lâcheurs..., non, je veux dire...

Le lieutenant salua et se détourna vers la porte.

--Morand? Je ne peux pas, mon enfant, vous laisser partir ainsi... Revenez. J'ai quelque chose encore à vous demander.

M. Ridault s'était levé, et il ramenait le lieutenant vers la fenêtre ouverte. Ces dernières phrases, il les avait dites avec un tel accent d'affection et de douleur, que, subitement, toute la rudesse factice et même la fermeté naturelle de Morand furent brisées.

--Vous pouvez croire, mon colonel, que la bataille a été cruelle en moi; j'aurais mieux aimé la bataille pour laquelle j'ai été préparé, la vraie, celle des armes...

--Non pas! la vraie c'est celle de tous les jours; et ceux qui ne font pas de faute contre l'honneur dans celle-là n'en commettent pas non plus sous les armes... Je ne veux pas dire que vous alliez contre l'honneur, mon cher ami, non, mais contre votre intérêt, contre votre vocation, contre tout, comme vous l'avouez... Dites-moi: elle est donc charmante?

Il y eut un sourire jeune, très bref, le premier. Les deux hommes s'accoudèrent sur l'appui de la fenêtre, devant Paris tout transparent dans le clair d'été, comme un vitrail.

--Oui, mon colonel..., oui... Ah! oui!

--L'expression manque, n'est-ce pas? Le mot n'est pas assez fort?

Et le premier rire sonna, discrètement, au-dessus des arbres.

--Est-ce que vous auriez une photographie, Morand?

--Depuis trois jours, mon colonel. Elle ne me quitte pas.

Il chercha dans la poche de son dolman, et tendit la carte album: M. Ridault la saisit vivement, la mit en lumière, et l'écarta tant qu'il put de son visage, car il était devenu presbyte. De l'autre main, il relevait la pointe de ses moustaches.

--Charmante n'est pas assez, vous avez raison... Il y a de l'esprit, dans ces yeux-là. Bleus?

--Non, mon colonel, gris clair.

--Nuance rare. Ils doivent avoir un sourire piquant et tendre, n'est-ce pas?

--Ah! mon colonel!

--Et pas commune du tout, cette ligne du menton, ferme, impolie un peu... Et ces lèvres, qui diraient vite une bêtise, mais pas une méchanceté, et que je croirais souveraines pour plaindre... C'est à se demander où va se nicher la race!... Enfin, mon cher, puisque vous êtes sûr qu'elle est une honnête fille, et que, moi, je la trouve aussi jolie que vous la trouvez vous-même, voulez-vous me dire pourquoi elle ne ferait pas sa petite partie, modestement, dans le chœur des «dames» du régiment?

--Vous le savez...

--Eh! oui, son père... un Jean-Jacques dont il ne reste que ça... Il pouvait être très bien, son père, il devait être même très bien... Lieutenant Louis Morand, regardez-moi?

--C'est fait.

--Si je vous assurais que cette jeune femme sera reçue dans le monde militaire, bien reçue même, renonceriez-vous à donner votre démission?

--Mon colonel, je vous remercie de votre sympathie; je suis très touché; mais je suis résolu à quitter l'armée.

--Oui, parce que vous pensez que j'ai changé d'opinion, et que le monde n'en changera pas... Mais si vous aviez des preuves du contraire?

--Lesquelles?

--Si des preuves parfaitement sûres vous étaient données, que les femmes les plus élégantes, les plus mondaines du régiment, recevront la visite de madame Louis Morand, et rendront cette visite,--car l'accueil des autres, de celles que j'appelle les femmes de cœur, n'est pas douteux,--enverriez-vous votre lettre?

--Non, je resterais. Mais cela est invraisemblable, il faut même dire impossible.

--Attendez trois jours. Vous me promettez?

Le lieutenant, flatté et ému de l'insistance de son chef, considéra Paris, où les arbitres de sa destinée, bien inconscients de leur rôle, femmes de lieutenants, de capitaines, de commandants, devaient faire, en ce moment, quelques courses du matin.

--Soit, dit-il. J'aurai obéi jusqu'au bout, mon colonel. J'attendrai trois jours.

Il serra la main que M. Ridault lui tendait, et se retira. Sur le palier, le colonel lui fit encore un signe d'amitié; puis, voyant disparaître, dans la cage aux murs de stuc pourpre, cette jeune silhouette de soldat, il murmura:

--Va, mon petit! Je veux que tu sois mon cadeau d'adieu, mon souvenir au régiment. Je te redonnerai à lui... Il ne se doute pas, le pauvre enfant, que je vais faire une sottise pour lui. Ce n'est pas la première de ma vie, c'est la meilleure, celle qui me vaudra, j'espère, le pardon de plusieurs autres... Bah! je n'ai plus rien à attendre du ministre! Qu'est-ce que je risque?... D'ailleurs, je n'affirmerai rien: ce serait mentir... je laisserai la légende se former et s'envoler. Nous verrons bien.

Rentré dans son cabinet, il sifflota un air de marche, déroula le plan assez maltraité du bastidon, et appuya sur le bouton d'une sonnerie électrique. Une ordonnance ouvrit la porte.

--Lancret, je sortirai à deux heures. Vous préparerez mon complet numéro 1.

· · ·

Le colonel Ridault fit plusieurs visites dans l'après-midi. Il eut la chance, qu'il cherchait, d'être reçu par trois ou quatre des femmes du régiment, non les plus jeunes, mais les mieux qualifiées par le nombre de leurs relations et la curiosité de leur esprit, pour construire une légende avec un mot, la répandre et lui donner l'autorité de la petite histoire. Chez l'une, il ne parla que de l'esprit et des yeux de mademoiselle Evelyne; chez l'autre, il déclara qu'il voulait être un des témoins du lieutenant, qui faisait un mariage imprévu et délicieux; chez la troisième, qui demandait: «Mais, enfin, à qui ressemble-t-elle?» il répondit:

--A moi, madame.

C'en fut assez. Dès le lendemain, on racontait, dans le monde militaire, que le colonel se proposait de reconnaître plus tard l'enfant abandonnée; qu'en attendant, il avouait sa paternité, avec beaucoup de franchise, avec cette tendresse qui ne saurait tromper, et que, pour réparer sa faute, il dotait mademoiselle Evelyne. On fixa même le chiffre de la dot. Elle était modeste au commencement du jour. Vers la fin, quelques personnes demandaient:

--Croyez-vous qu'il soit aussi riche?

Le surlendemain, plusieurs camarades félicitèrent le lieutenant pendant l'exercice du matin, dans la cour de la caserne. Ils dirent tous:

--On la dit charmante.

Et, quand il rentra chez lui, dans l'après-midi, le concierge lui remit deux cartes, les premières d'une série qui fut longue. L'une portait:

«Félicitations bien sympathiques de notre ménage.»

L'autre, plus explicite, disait:

«Mon cher Morand, nous avons appris l'heureuse nouvelle. Ma femme se réjouit de connaître madame Louis Morand, dont on ne cesse, depuis deux jours, de nous dire le plus grand bien. Elle tient à la présenter à nos meilleurs amis. Cordiale poignée de main.»

Enfin, dans la soirée, un capitaine du régiment, qui avait passé au ministère de la guerre, affirmait que, subitement, les préventions qui avaient retardé l'avancement du colonel étaient tombées, et que M. Ridault, à la prochaine promotion, serait nommé général de brigade. Mais la rumeur était peut-être fausse, et le lieutenant, ce soir-là, oublia tout à fait d'en parler à Evelyne, qu'il allait revoir.

LE PETIT CINQ