‹ Le Martyre de Saint SébastienChapitre 11 sur 31 · L'EMPEREUR.

L'EMPEREUR.

LES FEMMES DE BYBLOS.

LES CITHAREDES.

EURYALE.

NICANOR.

LES ORPHIQUES.

LA TOURBE DES PRETRES, DES SACRIFICATEURS, DES VICTIMAIRES, DES AUGURES, DES MAGES, DES DEVINS, DES ASTROLOGUES, DES GRAMMAIRIENS, DES EUNUQUES.

LES ARCHERS ASIATIQUES.

LES ESCLAVES DE COULEURS DIVERSES

CHORVS SYRIACVS.

VOX SOLA.

On aperçoit le vaste laraire de l'Auguste, formé d'une salle pentagonale dent une paroi se creuse comme une sorte d'abside à la voûte lisse profondément dorée.

Au centre du plafond à lacunars bleus, une ouverture circulaire qui se ferme au moyen d'un bouclier rond comme ceux des Curètes, manœuvré par des chaînes, laisse échapper la fumée des aromates. Les autres parois sont revêtues de planches d'ivoire versatiles, qui recouvrent les niches où sont cachées les théogonies sublimes et les conjonctions ineffables. Dans l'hémicycle, la multitude multiforme des dieux se dresse comme une cohorte exsangue en rangs serrés, faite de marbres, de métaux, de bois, d'argiles, de pierres fulgurales, de pâtes inconnues. Aux douze grands dieux de Rome, aux mille petits dieux latins des demeures, des carrefours, des étuves, des vergers, des celliers, des champs, des ports, des navires, et de tous les actes, de tous les aspects, de tous les instruments de la vie, et de tous les rites et de tous les mystères de la mort, des funérailles, de la sépulture, se mêlent les déités énormes des Ptolémées et des Achéménides, les Baals ardents de Syrie, les idoles raides à oreilles pointues, à bec, à museau, les sphinx, les apis, les cynocéphales transportés de la vallée du Nil par les Empereurs superstitieux, les Couples et les Triades farouches venus d'outre-mer avec les esclaves, les courtisanes, les marchands et les soldats.

On découvre l'Ephésienne toute noire, hérissée de mamelles, avec l'éclat blanc de l'émail dans ses orbites, avec des lions sur ses épaules et des abeilles au pied de la gaine qui lui serre les jambes comme l'écorce d'un tronc enraciné. La Grande Mère de l'Ida couronnée de tours est assise, non sur son char, mais sur le navire qui remémore sa navigation triomphale à la bouche du Tibre. Le Zeus solaire de Doliché, qu'une tribu de forgerons créa des étincelles du fer rouge, debout sur un taureau, armé de la hache à double tranchant, porte l'armure du légionnaire romain.

Mâ, la Bellone cappadocienne, abreuvée de sang dans les gorges du Taurus et sur les bords de l'Iris, rapportée comme un butin sacré par Sylla vainqueur de Mithridate, est couverte de taches rougeâtres, telle qu'elle apparut en songe au Dictateur. Isis aux cornes de vache, en robe de bysse, allaite l'enfant Horus sur ses genoux rigides; et entre les deux cornes une plaque ronde en forme de miroir imite la Lune. Un haut boisseau ombrage la chevelure massive d'Osiris. Mithra, le Médiateur, le seul, le chaste, le saint, que premièrement connurent les trirèmes de Pompée en guerre contre les pirates ciliciens, enfonce le couteau dans le poumon de la victime abattue.

Et voilà Dusarès, venu du fond de l'Arabie; et Daltis, venu de l'Osrhoène au delà de l'Euphrate; et Balmarcodès, le Seigneur des danses, venu de Béryte; et Marnas de Gaza, le Maître des pluies; et Maïoumas, qui souffle le parfum du printemps oriental dans la fête nautique sur le rivage d'Ostie.

Voilà Aziz, le «dieu fort» semblable au sidéral Lucifer fils de l'Aurore; et Malakbel, le «messager du Seigneur»; et le Hadad révéré par Antonin le Pieux; et ce Bêl, un dieu de Babylone, émigré à Palmyre, qu'Aurélien emmena à Rome avec la reine merveilleuse pour orner de l'une son triomphe et pour faire de l'autre le protecteur de ses légions.

Voilà toutes les déités d'outre-mer, les Agitateurs et les Consolateurs d'Asie; qui savent la mort et la résurrection, les baptêmes et les pénitences, les promesses et les commandements, et la vie nouvelle et la vie éternelle, et l'ébriété de la douleur et la puissance du sang versé, et les liturgies des semaines saintes à l'équinoxe du printemps. Les esclaves chrétiens dans leur cœur anxieux reconnaissent la Colombe eucharistique auprès de l'Astarté infâme, et le saint Poisson auprès de l'Atargatis de Bambyce emportée par des prisonniers de guerre vendus à l'encan.

Devant la multitude divine, des supports en bronze soutiennent l'Horoscope de l'Empereur, figuré sur un grand bas-relief représentant une conjonction de planètes dans le Lion. On y voit l'ordre des luminaires disposé sur les membres de l'animal, la Lune en croissant sur le poitrail, et sur le champ les trois planètes qui doivent leur force à leur chaleur, ainsi nommées: Πυρόεις Ἡρακλέους, Στίλβων Ἀπόλλωνος, Φαέθων Διός. Le long des parois lambrissées d'ivoire poli, une tourbe de prêtres, de sacrificateurs, de victimaires, de mages, de devins, d'astrologues, de grammairiens, d'eunuques se presse en silence, les yeux tournés vers le César. Il y a des Galles à la tunique blanche bordée de rouge, castrats aux joues fardées, aux cheveux nattés, aux yeux peints. Il y a des Isiaques en robe de bysse éclatante, avec des chaussures en feuilles de palmier, la tête rase et le haut du crâne plus luisant que les plaques d'ivoire. Il y en a d'autres vêtus de l'étole olympiaque peinte d'animaux de toutes sortes, avec des griffons sur les épaules et un diadème végétal en forme de rayons. Des pastophores soutiennent sur leurs bras des chapelles sacrées; des dadophores portent des torches; des hymnodes ont la flûte traversière avançant du côté de l'oreille droite; des ornatrices, chargées d'habiller les statues divines, ont entre leurs mains les ustensiles de la toilette. Un prêtre est chargé du poids des deux autels appelés «les secours»; un autre soulève un bras gauche à la paume ouverte; un autre, un van d'or plein d'aromates; un autre, un vase arrondi en forme de mamelle pour les libations de lait; un autre, l'urne au long bec et à l'anse ample où s'enroule l'aspic dressant sa tête écailleuse et son cou gonflé: l'urne inimitable qui contient l'eau sainte du Nil. Tous ils regardent l'Empereur.

Derrière le siège du Tout-Puissant, neuf citharèdes grecs et le conducteur Euryale, debout, attendent le signal, tous en une seule ligne comme les colonnes doriques d'un propylée, les plis droits de leurs chitons étant pareils aux cannelures. Puisque les bras recourbés des grands heptacordes surmontent les figures et les guirlandes, chaque musicien ressemble à la tisseuse devant le métier vertical où sont tendus les fils de la chaîne. Tous ainsi, à travers les sept nerfs, ils regardent l'Empereur.

Et il y a des Mithriastes, des Adoniastes, des Orphiques. Il y a beaucoup d'esclaves syriens, bruns et huilés comme les olives mûres pour le pressoir. Il y a des femmes d'Antioche, de Byblos; des archers de Tyr, d'Emèse, de Damas, de la Mésopotamie, de la Commagène, de l'Iturée: l'odeur même du sachet de myrrhe chauffé entre les mamelles stériles; l'odeur des arbustes roux qui craquent et fument à la lisière du Désert foulé par le désespoir de la princesse incestueuse; l'odeur du Liban rayé par les gommes coulantes, par les larmes de la veuve divine et par les eaux rouges du sang d'Adonis. Le désir de l'aridité lointaine, l'attente obscure d'une réapparition mystique, le souffle chaud de l'infatigable Astoreth semblent les troubler. Et tous, avec des yeux sombres, ils regardent l'Empereur.

Le Maître est assis sur le siège insigne, au très haut dossier orné de deux Victoires d'or. Sébastien se tient debout, devant lui, muet.

Et les grandes acclamations rythmées se suivent, prononcées à l'unisson par tous les assistants.

TOUTES LES VOIX.

--César Auguste, que les dieux te conservent! --César Auguste, Empereur très saint, que les dieux 2935 te gardent éternellement! --Que de toutes nos vies les dieux augmentent ta vie! --Bienheureux, bienheureux, sois toujours vainqueur, sois triomphateur à jamais! 2940 --Tu es le plus grand, le plus fort, le plus saint! --Puissions-nous mirer ta face pour notre bonheur éternel! --Puissions-nous entendre ta parole pour notre joie 2945 sans terme! --Mais délivre-nous des chrétiens, ô César Auguste! --Empereur, mais délivre-nous des chrétiens! --Très saint Empereur, mais délivre-nous des chrétiens! 2950 --Venge nos dieux! --Venge nos feux! --Venge nos temples!

Page 1