L'EMPEREUR.
Égorgez-le!
Des sacrificateurs s'élancent comme des bourreaux.
Non. Je veux rire. Je cherche des façons nouvelles. J'invente des modes nouveaux. Le long du palus pestilent 3170 où chantent les grenouilles noires, ce soir même, tu vas rejoindre ton Guérisseur de Galilée.
Il rit; puis il s'emporte.
Mais ne regarde pas ton maître! Tu es l'esclave des esclaves. 3175 Cache tes yeux peints de nuit bleue. Voile du pan de ta chlamyde ta pâleur phrygienne.
Le Saint fait l'acte de s'envelopper le visage, comme dans le rite de la consécration.
Non. Donnez-lui, sacrificateurs, une robe blanche, entourez 3180 de verveine et de bandelettes sa chevelure de joueuse de flûte; et qu'il ait pour compagne au sacrifice une colombe d'Amathonte.
Les ordres du Maître et les mouvements des exécuteurs sont comme les éclairs et les foudres. Personne n'hésite ni ne réfléchit. La main souveraine semble les saisir comme des armes ou des outils, prêts à frapper ou à besogner. Le monosyllabe les arrête, les fige.
Non. Des couronnes, 3185 des couronnes et des colliers, des couronnes rouges, de lourds colliers, des torques de Gaulois, des anneaux de soldats sabins, les boisseaux d'Annibal remplis 3190 de bagues sanglantes, sans nombre, sans nombre, pour l'ensevelir vivant sous les fleurs et les ors, comme Brennus fit de la vierge d'Ephèse, comme ces vainqueurs 3195 de Naxos firent de la vierge Polychrite après le carnage nocturne.
Il atténue son emphase menaçante dans la similitude ingénieuse; et il regarde de côté ses rhéteurs et ses grammairiens, qui arrondissent la bouche et soulèvent les bras pour témoigner à l'Érudit leur émerveillement unanime. Il sourit, se rassied et contemple le héros imberbe, avec un étrange feu dans ses prunelles aiguës.
Mais comme il est beau! Il est trop beau. Je veux qu'il chante, qu'il chante son extrême chant, 3200 tel le cygne hyperboréen, s'il a brisé l'essor de l'hymne à la syllabe la plus sainte. O Euryale, porte-lui la plus vaste de mes cithares, 3205 pour qu'après tu puisses clouer contre les deux cornes sonores le sacrilège ivre de myrrhe. C'est ce que je veux. Obéis. Que la cithare délienne 3210 soit le gibet de cet éphèbe. Car il est beau.
Le conducteur du chœur s'avance, soutenant par la caisse une grande cithare chryséléphantine, belle et solennelle comme les simulacres gardés dans les Trésors des temples. Sept gemmes de couleurs diverses sont enchâssées, comme dans des chatons, dans les sept attaches des cordes sur la branche transversale en forme de joug; et une pure bandelette est attachée au côté droit, comme à la tempe d'une Muse vivante. Elle propage, dans son parcours, des ondes nombreuses. Tel le cygne fluvial, de sa poitrine gonflée par le même souffle qui ouvre en corolle ses ailes, émeut l'eau qui tout autour s'harmonise.
Magister Claudius sonum dedit usque ad finem.
LE SAINT.
Je suis mon sacrificateur. Je vous le dis.
Il prend la cithare, il l'appuie sur sa hanche gauche; et, la tenant par l'une des cornes comme une victime, il la mutile avec le petit couteau des Agapes, qu'il avait caché dans les plis de son vêtement. On entend gémir les cordes coupées. Des imprécations, des implorations, des invocations surgissent de la tourbe fluctuante. L'Empereur reste assis, le torse tendu en avant, le regard fixe, dans une sorte de ravissement farouche, transporté par son âme avide de prodiges et de songes.
LES ORPHIQUES.
--Orphée! Orphée! Fils d'Apollon! 3215 --Fils de Calliope, tu vois: avec le couteau de l'Agape il vient de trancher les sept cordes! --Par les larmes des sept Pléiades, tuez l'impie!
DES VOIX EPARSES.
3220 --Tronquez son chef! --De l'Hèbre au Tibre! --Donnez le supplice de Thrace à l'impie! --Liez par les tresses de ses cheveux son chef exsangue au joug de la Lyre! Mettez 3225 son tronc en lambeaux! --Jetez-le au Tibre! --Au Tibre! --A la Cloaque! --A la Cloaque!
LES ORPHIQUES.
Orphée, Orphée, approche, inspire ceux qui enseignent tes mystères, 3230 fils d'Apollon!
Dans le laraire l'ombre devient effrayante. Des flamines jettent des poignées d'aromates sur la braise des autels. Les lueurs se reflètent dans la voûte dorée, sur la multitude divine. On voit briller les plaques, les disques, les croissants, tous les emblèmes, et les regards inflexibles des yeux d'émail. Des esclaves ont apporté des corbeilles remplies de couronnes et des boisseaux remplis de colliers. La cithare mutilée est étendue sur les dalles, au pied du Jeune Homme intrépide.
LE SAINT.
César, écoute l'autre lyre. Je ne chanterai pas mon hymne. Ah, j'ai trop d'amour sur mes lèvres pour chanter; et mon cœur m'étrangle 3235 jusqu'à ce que je ne l'entende plus. Qu'il t'en souvienne, César! Mais de la hampe de mon dard les Messagers du nouveau dieu ont fait leurs plectres invincibles. 3240 Écoute, écoute. La forêt de métal, de cèdre et de pierre, la forêt drue de tes idoles, va se courber, va s'écrouler sous le vent de la mélodie. 3245 César, César aux yeux de lynx, je danserai, je danserai, si je suis le Seigneur des danses venu de Béryte marine avec tes cargaisons d'épices, 3250 avec ta pourpre, avec ton bysse, avec tes parfums et tes vins. Pour tes mages et tes devins je danserai la Passion de ce Jeune Homme asiatique, 3255 de ce Prince supplicié: car la feuille de ton laurier est comme le fer de la lance qui lui perça le flanc anxieux. De la profondeur de tes yeux 3260 regarde. Écoute, et puis regarde. Ne tremble pas.
Il recouvre de sa chlamyde la cithare mutilée. L'Empereur semble s'enivrer de chacun de ses gestes. Il se tend vers l'imberbe, il lui parle d'une voix soumise et ardente.