‹ Le Martyre de Saint SébastienChapitre 23 sur 31 · L'EMPEREUR.

L'EMPEREUR.

Dis la parole. Sois ce dieu. Je veux appeler de ton nom la plus lointaine des étoiles, 3285 ou la plus proche.

LES FEMMES DE BYBLOS.

--Comme il est beau! Comme il est beau! --Ses boucles sur son front têtu sont les grappes de la douleur. --Son regard est comme l'effluve 3290 du sommeil, la nue du benjoin. --Il sort du lit élyséen avec des pavots dans ses mains. --Tu es beau, tu es beau, Seigneur, semblable à l'anémone en fleur, 3295 pareil à l'Archer du Liban. --Seigneur des danses!

Par ses pas, ses gestes, ses attitudes, les aspects de sa face douloureuse, l'angoisse de ses paroles étouffées, le Confesseur exprime le haut drame du Fils de l'homme autour de la chlamyde étendue, comme autour d'une dépouille sanglante.

Par intervalles, les esprits de la musique le surmontent et le ploient comme le fleuve ploie le roseau et le saule. Il reste ainsi, courbé ou renversé, immobile comme un enfant de Niobé, tandis que la mélodie seule atteint les sommets indicibles. Ensuite, il se redresse et se transfigure. Il est plus pâle que les marbres et les ivoires, plus resplendissant que la lune sur le front d'Isis. Le métal de sa voix est transmué par la flamme du cœur profond.

LE SAINT.

Avez-vous vu celui que j'aime? L'avez-vous vu?

Un frisson merveilleux court dans toutes les chairs humaines. Les prêtres, les mages, les musiciens, les archers, les esclaves ne sont qu'un seul regard allumé à la cime d'une seule attente. Et les femmes, moites de malaise, la gorge aride, semblent défaillir.

Tout à coup, un grand silence plane sur l'ardeur de la vie. Celui qui apporte le témoignage des choses cachées est seul, sous l'espèce de l'Éternel. Sa voix est celle même de l'agonie sublime.

Il dit alors: «Mon âme est triste 3300 jusqu'à la mort. Restez ici et veillez.» Et il se prosterne et dit dans sa prière: «Écarte cette coupe de moi, Seigneur. Toutefois, non comme je veux 3305 mais comme tu veux.» Sa sueur tombe comme gouttes de sang, trempe la terre.

La sueur mortelle et le sang noir et les sursauts du supplice et les battements du flanc transpercé et le profond soupir, et les larmes de l'inconsolable amour, et le corps embaumé dans le linceul, et toutes les ténèbres: ces choses, il les contient, semblable au grain que verse le Van mystique, où tout est contenu. Or le souffle lugubre semble venir de loin, de la lointaine Asie desséchée, des côtes de la Phénicie, des gorges du Liban, des confins de l'Euphrate, des oasis du Désert. Les femmes syriennes tressaillent comme par la présence de leur dieu androgyne.

LES FEMMES DE BYBLOS.

Ah! Tu pleures le Bien-Aimé! Tu pleures l'Archer du Liban. 3310 O sœurs! O frères!

Elles revoient le fleuve rougi par le sang du chasseur divin, et les catafalques funéraires dressés aux abords des Temples, et l'image du dieu mort enveloppé dans les baumes et les linges, et le cercueil orné d'anémones et de roses; et les cheveux épars, les ceintures dénouées, les robes déchirées, les larmes versées sur le seuil des portes ou le long des murailles saintes.

Hélas! Tu pleures Adonis! O sœurs! O frères!

Et les autres femmes s'émeuvent; et toutes les veines de la même race palpitent; et les bras se tendent, et les bouches se gonflent, et le Chœur se forme et gémit.

CHORVS SYRIACVS.

Hélas! Tu pleures Adonis! Il se meurt, le bel Adonis! 3315 Il est mort, le bel Adonis! Femmes, pleurez!

Voyez le bel Adolescent couché dans la pourpre du sang. Donnez les baumes et l'encens, 3320 femmes! Pleurez!

Voyez le sang couler de l'aine, le sang noir sur la cuisse blême. Mêlez à l'huile syrienne vos pleurs! Pleurez!

3325 Pleurez, ô femmes de Syrie, criez: «Hélas, ma Seigneurie!» Toutes les fleurs se sont flétries. Criez, pleurez!

Le Chœur s'éteint. Et une voix solitaire semble surgir d'une profondeur infinie, ayant traversé toute la masse de la souffrance comme le souffle traverse le poumon.

VOX SOLA.

«Je souffre» gémit-il. Écoute! 3330 «Je souffre. Qu'ai-je fait? Je souffre et je saigne. Le monde est rouge de mon tourment.

Ah, qu'ai-je fait? Qui m'a frappé? J'expire, je meurs. O Beauté, 3335 je meurs mais pour renaître impé- rissablement.»

CHORVS SYRIACVS.

Il se meurt, le bel Adonis! Il est mort, le bel Adonis! Vierges, pleurez Adonis! 3340 Garçons, pleurez!

Et vous, et vous, dans les couronnes rougissez de deuil, anémones! L'Époux descend à Perséphone. Eros, pleurez!

3345 Il descend vers les Noires Portes. Tout ce qui est beau, l'Hadès morne l'emporte. Renversez les torches, Eros! Pleurez!

Pleurez, ô femmes de Syrie! 3350 Il va dans la pâle Prairie. Toutes les fleurs se sont flétries, hélas! Pleurez!

Le Chœur s'éteint. L'Archer est haletant, éperdu. Il secoue sa chevelure, comme pour en faire tomber les anémones vénéneuses. D'une voix trouble qui passe à travers toute sa chair, il augmente sa propre frayeur.

LE SAINT.

Quel est ce jeune homme tout blanc assis a l'entrée du sépulcre? 3355 «Vous cherchez le crucifié. Et pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant?» Or Il est là, debout. Il dit! «Ne pleurez plus.»

Il est là, debout, lui-même. Il est le Ressuscité de la tombe rupestre. Descend-il du Golgotha? descend-il du Liban? Il est beau comme un dieu est beau. Une chaude et fauve lueur l'enveloppe, comme si un nuage en feu était venu de l'occident se mirer dans le bouclier soulevé qui laisse fuir par le soupirail la fumée des aromates.

VOX SOLA.

3360 Cessez, ô pleureuses! Le monde est lumière, tel qu'il l'annonce. Il renaît dieu, vierge et jeune homme, le Florissant!

Il est debout, le Désirable. 3365 Ses mains sont pleines de semences. Il va ramener dans ses danses chastes l'Absent.

Il renaît, il se renouvelle, frère des Saisons jumelles, 3370 debout! La mort est immortelle, dieu, par ton sang.

LES FEMMES DE BYBLOS.

Le dieu! Le dieu! Voilà le dieu! Il est debout.

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