L'EMPEREUR.
3430 Prends la Victoire impériale dans ton poing fort et décharné comme la griffe de mes aigles. Ce globe est l'orbe de la Terre et la pomme des Hespérides. 3435 Or tu es dieu, tu es César, tu es Prince de la Jeunesse: tu as la puissance et la joie, la merveille tissée des songes pour vêtir ton corps ambigu, 3440 les perles et le laurier-rose pour tes tempes étincelantes. Tu auras tout, tu auras tout. Je te donnerai les butins de toutes mes guerres d'Asie, 3445 de mon Asie profonde et chaude comme la gueule du lion et comme le cœur d'Alexandre. Moi vivant, je te léguerai l'empire. Tu seras le maître. 3450 Étant dieu pour rester lointain dans tes silences, tu seras empereur pour te rapprocher et pour t'agiter. Tu feras verser du sang, fonder des villes, 3455 ployer des rois, sécher des mers, chanter des poètes, mourir des héros, surgir des aurores inconnues du fond des douleurs inexpugnables. Tu auras 3460 le monde tremblant dans le creux de ta main comme l'alouette dans le sillon avant le jour. Ah, qui donc, des choses plus belles que toutes ces choses, qui donc 3465 te les donnera? Tends le poing, prends la Victoire!
Lentement, lentement, comme en un songe, le Déifié tend son bras droit vers le donateur; et il reçoit dans la paume le simulacre de la déesse qui «seule rompt l'incertitude du combat». Il serre le globe entre ses doigts endurcis par le nerf de l'arc; et, renversant le front têtu qu'alourdissent les grappes de la douleur, il mire de dessous ses larges paupières l'Or triomphal dressé au bout de son bras rigide.
L'Auguste s'abandonne à sa démence magnifique.