‹ Le Martyre de Saint SébastienChapitre 3 sur 31 · L'AFFRANCHI GUDDENE. - L'ARCHER AUX YEUX VAIRONS.

L'AFFRANCHI GUDDENE. - L'ARCHER AUX YEUX VAIRONS.

LA PREMIERE MANSION

LA COUR DES LYS

LES PERSONNAGES.

LE SAINT.

LA MERE DOULOUREUSE.

LES FRERES JUMEAUX MARC ET MARCELLIEN.

LES CINQ VIERGES EPIONE, FLAVIE, JUNIE, TELESILLE, CHRYSILLE.

LES QUATRE COMPAGNES DE CES VIERGES.

LES NEUF COMPAGNONS DES JUMEAUX.

THEODOTE.

LE PREFET.

SON FILS VITAL.

LES ARCHERS D'EMESE.

LA FEMME MUETTE.

LA FEMME AVEUGLE.

LE GREFFIER.

LES APPARITEURS, LES HERAUTS, LES BOURREAUX.

LES SACRIFICATEURS, LES VICTIMAIRES LES JOUEURS DE FLUTE.

LES GENTILS, LES CHRETIENS, LES JUIFS,

LES ESCLAVES.

LES SEPT SERAPHINS.

On aperçoit un portique intérieur, peint d'étranges peintures par des Gentils, avec le carmin, l'outremer et l'or, entre les bêtes de l'entablement bas et les feuillages des chapiteaux lourds, qui se mirent dans les dalles polies. Par les sept arcades du fond ouvertes sur des jardins bleus, on aperçoit de grandes gerbes de lys, dont les tiges semblent serrées en faisceau autour de la plus haute comme autour de la hache les verges des licteurs. Un autel de marbre, consacré aux Idoles, se dresse dans l'enceinte, avec ses têtes de boucs et ses guirlandes de fruits sculptées, avec ses rainures rougies par l'écoulement du sang et du vin, avec les orges, les aromates, les huiles apprêtés pour l'offrande.

Au centre, en forme de parallélogramme, une couche épaisse de charbons et de tisons couvre les dalles, semblable à ces rangées de raisins ou de figues qu'on fait cuire au soleil sur des nattes de roseau. Des appariteurs, tout autour, avec des soufflets et des barres, rallument et remuent de temps en temps la braise qui pâlit.

Les deux frères jumeaux, Marc et Marcellien, sont liés avec des cordes aux deux colonnes de la même arcade, l'un en face de l'autre. Le Préfet est assis dans son siège, sur une sorte d'estrade carrée; et près de lui se tient le greffier, avec ses tablettes enduites de cire. Devant lui sont les engins de torture, les ongles de fer, le chevalet, le carcan, les ceps, et les bourreaux. Accablé par la graisse, il halette et sue, tandis que des esclaves accroupis bercent ses pieds énormes, déformés par la podagre. Parfois, d'un mouvement de colère soudaine secouant sa somnolence, il frappe avec sa verge d'ivoire leurs dos nus.

Sébastien, revêtu d'une armure légère, appuyé sur son grand arc, regarde en silence les jeunes martyrs. Les archers d'Emèse se tiennent derrière lui, avec des pennes d'aigle à leurs casques lisses et de longs carquois couverts de peau de panthère contre leurs reins cambrés.

Une tourbe de plus en plus nombreuse et houleuse envahit le lieu de l'audience. Le chant des jumeaux domine le sourd grondement.

Attachés aux colonnes, face à face, pâles et enivrés, ils renversent la tête pour chanter vers le ciel.

CANTICVM GEMINORVM.

Magister Claudius sonum dedit.

Frère, et que sera-t-il le monde allégé de tout notre amour? Dans mon âme ton cœur est lourd comme la pierre dans la fronde.

5 Je le pèse; au delà de l'Ombre je le jette vers le Grand Jour. Frère, que sera-t-il le monde allégé de tout notre amour?

J'étais plus doux que la colombe, 10 tu es plus fauve que l'autour. Toujours, jamais! Jamais, toujours! Fer ne t'effraie, feu ne me dompte. Beau Christ, que serait-il le monde allégé de tout votre amour?

LES GENTILS.

15 --Andronique, ils chantent leur hymne! --Ils louent leur roi supplicié! --Ils raillent ta faiblesse! --Étouffe le chant dans leur gorge! --Ils se jouent de toi, somnolent. --Ils méprisent 20 l'édit du très saint Empereur, et leurs dents ne sont pas brisées! -- Ils louent la charogne au gibet! -- Mais, s'ils chantent, ils reconnaissent Apollon. --Qu'ils sacrifient donc 25 au Délien. --Éveille-toi, Jule Andronique, éveille-toi! --Il dort dans sa chaire d'ivoire laissant dorloter sa podagre par ses esclaves délicats. 30 --Sébastien, Sébastien, ami d'Auguste, sois témoin! --C'est lui qui faiblit. Ils persistent. --Il n'a pas encore versé une goutte de leur sang vil, 35 ni même roussi leurs aisselles! --Il aime les lys et les truffes. --Mais tous ces lys nous empoisonnent. On suffoque. --Il mâche sa langue. --Non, il n'en a pas. --Il n'est pas 40 loquace, vraiment: aujourd'hui il n'a pas mangé des cigales pour se donner de l'appétit. --Ni des têtes de perroquets non plus. --Il n'est pas foudroyant: 45 il garde les pierres de foudre pour en saupoudrer les lentilles, à la mode d'Elagabale. --Par les Dioscures, tu aimes ces gémeaux qui n'ont pas d'étoile, 50 Jule Andronique. --Tu les aimes, tu les aimes. --Tu les ménages. --Il ne suffit pas qu'on en fasse des colonnes caryatides pour les regarder. --Maintenant, 55 qu'ils passent par tous les supplices --On n'a pas suivi l'ordre juste. --Au chevalet, d'abord; et puis aux fléaux garnis d'osselets; et puis au carcan et aux ceps, 60 et jusqu'au quatrième trou... --Sébastien, Sébastien, ami d'Auguste, sois témoin! --Qu'ils sacrifient ou bien qu'ils meurent. Il est temps. --Ces entrepreneurs 65 de jeux les réclament, après la sentence, pour les combats. --Qu'on le note sur les tablettes. --Tu n'as plus ton style, greffier? --Greffier, toi aussi, tu sommeilles. 70 --Persée! Persée! --Est-il chrétien? --Il songe à ses ancêtres rois, au triomphe de Paul-Emile. --Qu'est-ce qu'on attend? des prodiges? Qui va venir? --Qu'ils sacrifient 75 ou qu'ils périssent! --On sanglote. --C'est Cordule l'aveugle, c'est la femme d'Attale, qui pleure. --Elle beugle, Alcé la muette, Alcé, la femme de Venuste 80 le dépensier. --Elles sont folles. --Je vous dis que tous ces esclaves cachent des rouleaux dans les plis de leurs saies. --Quelqu'un va venir? Le soir approche, le soir tombe. 85 --Ne devaient-ils donc pas marcher, pieds nus, sur la braise? Il est temps. --On temporise. On contrevient à l'édit impérial. --Honte! --Le très saint Empereur t'ordonne 90 d'être sans merci, Andronique. --Il est temps. --Les charbons s'éteignent. --Soufflez! Soufflez!

LES HERAUTS

--Silence! --Silence! --Silence!

LE PREFET.

Je vais sévir. Appariteurs, 95 resserrez leurs liens! Je veux que l'un après l'autre on les hausse, qu'on les suspende aux deux colonnes, que leurs pieds joints n'aient plus d'appui.

UNE VOIX.

Leurs pieds sont joints comme les pieds 100 des Anges.

LES GENTILS.

--Quelle est cette voix? --Qui a parlé? --Qui a crié? --Il y a des chrétiens ici. --Qu'on cherche!

LES HERAUTS.

Silence!

LE PREFET.

Bourreaux, apprêtez les ongles de fer 105 pour leur labourer la poitrine; apportez des ciseaux, coupez leurs chevelures, puis rasez la peau de leurs crânes, posez sur elle des charbons ardents... 110 Non. Attendez. Ils sont tout pâles. Et j'ai pitié de leur jeunesse. Je veux dissiper leur démence. Ils vont fléchir.

LES GENTILS.

--Il a pitié! Il a pitié! 115 --Et jusqu'à quand, ô Andronique, auras-tu pitié? jusqu'à quand? --Es-tu Galiléen? --Demande donc au Guérisseur qu'il guérisse ta podagre noueuse! --Vite, 120 vite! Interroge! --Le soir vient. --Il retarde pour interrompre le jugement. --Qu'on le dénonce à César! --Qu'on l'accuse auprès du Maître! --Et il mâche sa langue! 125 --Sébastien, Sébastien, ami d'Auguste, sois témoin! --On veut éluder. --Qu'ils fléchissent donc, ou qu'ils brûlent! --Un seul mot: Sacrifie!

LES HERAUTS.

--Silence! --Silence!

LE PREFET.

130 Jeune homme, celui de vous deux qui est moins forcené, jeune homme, veux-tu obéir aux préceptes divins? Es-tu prêt à offrir une victime et à manger 135 la viande immolée, à boire le vin des libations, comme l'ordonne le Maître immortel? Réponds au juge.

MARC.

Non, juge. Par le Dieu vivant, 140 non, je ne veux pas obéir. Je n'offrirai pas de victime, ni ne mangerai de viande, ni ne boirai de vin maudit. Mais je prie de toute mon âme, 145 afin que par toute ma chair lacérée, mutilée, broyée, dissoute dans la gueule rouge et de la bête et de la flamme, je devienne un seul sacrifice 150 au Dieu vivant.

LE PRÉFET.

Tu délires. Mais réponds-tu en ton nom? au nom de ton frère? Vous êtes deux.

MARC.

Nous sommes un. Tu vois. Nous sommes 155 un visage, un regard, un chant, un amour. Nous sommes un cœur trempé sept fois.

LE PREFET.

Sacrifie. Pense à ta jeunesse, à tes longs jours.

MARC.

160 Je pense à mon éternité. Car je suis en face du ciel comme devant la mer vernale au lever des Pléiades belles. Et le gouvernail d'espérance 165 est dans mon poing.

LE PRÉFET.

C'est ta fièvre chaude qui chante. Sacrifie, sacrifie, jeune homme, si tu veux vivre.

MARC.

Je ne veux que mourir en Dieu. 170 Je cherche Celui qui pour nous est mort et je cherche Celui qui pour nous est ressuscité. Je hais ta viande et ton vin. Je mangerai le pain de Dieu 175 qui est la chair de Jésus roi né de la race de David. J'aurai pour breuvage son sang, qui est l'amour incorruptible. Je n'ai que cette faim, je n'ai 180 que cette soif.

LE PREFET.

Eh bien, je te ferai mourir. Mais n'espère pas que je t'aime assez pour t'enlever la vie d'un seul coup, fils de Théodote. 185 N'attends pas la mort par le glaive, la bonne mort.

MARC.

La pire sera la meilleure, pour plaire à Dieu.

LE PREFET.

Fol, tu t'imagines sans doute 190 que des femmelettes viendront, la nuit, chercher ton corps exsangue, l'embaumer dans les baumes rares, l'envelopper dans les lins purs et le célébrer dans les hymnes. 195 Je te détruirai par la flamme ou par la bête.

MARC.

Si je suis le froment de Dieu, ô vieillard, il faut que je sois moulu par la dent de la bête 200 pour devenir pain éternel. Et si je suis le témoignage de la Parole neuve, il faut que la pureté de la flamme me réduise en cendre innombrable 205 pour être épars à tous les vents qui portent les bonnes semences aux droits sillons.

Ici le jeune fils du préfet, Vital, s'approche de la colonne.

VITAL.

O mon égal, écoute-moi. Tu es imberbe, tes cheveux 210 sont bouclés, tes muscles sont fiers, A la lutte, dans la palestre, tu m'as vaincu.

MARC.

Tu es le fils de l'égorgeur. T'ai-je renversé dans l'arène? 215 Mais je suis l'athlète du Christ. C'est maintenant que je combats le bon combat.

VITAL.

Écoute. Il est doux d'être né. Il est doux de voir la lumière, 220 d'attendre les soleils nouveaux. On va te crever les deux yeux, tes yeux si grands.

MARC.

Mon âme en a mille, semblable à l'aile ocellée du Cherub, 225 pour regarder sans battements la forge de tous les soleils. Tu es aveugle.

VITAL.

Tu chantais d'une voix sonore. On va te broyer les mâchoires, 230 faire de ta bouche une vaste plaie taciturne.

MARC.

Ma voix chantera toute nue, aux sommets les plus bleus du ciel, avant l'aurore, avant le cri 235 de l'alouette.

VITAL.

Regarde ton frère. Il est pâle. Il craint la souffrance et la mort. Il va pleurer.

MARC.

Il est pâle comme l'attente. 240 Il ne craint que le vain délai. Il va sourire.

VITAL.

Vous n'avez donc pas de sœur douce qui tisse avec des fils de pourpre vos vêtements?

MARC.

245 Non, nous n'avons pas de sœur douce qui tisse avec des fils de pourpre nos vêtements.

VITAL.

Vous n'avez pas de père triste qui chancelle sous les douleurs 250 et les années?

MARC.

Nous n'avons pas de père. Seuls nous sommes, seuls, tout seuls avec un seul amour.

VITAL.

Et celle qui, pour chaque goutte 255 de lait qu'elle vous donna, verse trois larmes lourdes?

MARC.

Nous n'avons pas de mère. Seuls nous sommes, seuls, tout seuls avec un seul amour.

VITAL.

260 Et qui sont donc ceux qui, la tête voilée, pleuraient pour vous, hier, ô mes égaux?

MARC.

Nous ne les connaissons point. Mais s'ils ont pleuré, s'ils pleurent, Dieu 265 s'en souviendra.

Ici on voit couler le sang de la main gauche de Sébastien qui, appuyé sur son arc, dans une sorte de ravissement, regarde le jeune martyr.

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