L'AFFRANCHI GUDDENE.
Seigneur, seigneur, tu perds du sang! Entends-moi. De ta main ton sang dégoutte le long de ton arc, et tu n'en as cure. Entends-moi, 270 maître! Tu saignes.
UNE VOIX.
Archer, je vois une lueur autour de ton casque. Déjà tu t'illumines!
GUDDENE.
La corne de la coche perce 275 la paume de ta main. Si fort tu t'appuyais, seigneur! Comment ne sentais-tu pas la blessure? Quel est ton songe?
LA VOIX.
Que Dieu perpétue ton céleste 280 ravissement!
LES ARCHERS D'EMESE.
--Seigneur, tu t'es blessé! Tu souffres? --Ton arc t'a percé, ton arc même! --Femmes, femmes, donnez des lins pour étancher le sang qui coule. 285 --La fleur de ta veine est plus belle que l'anémone d'Adonis. --Donnez le dictame idéen! --Sur le fût de ton arc les gouttes brillent comme des escarboucles. 290 --Femmes, n'avez-vous pas de baume? --Il a dans le creux de sa main les anémones du Liban et les larmes de la déesse. --Femmes, donnez des lins! Parmi 295 vous, n'y a-t-il pas une esclave de Syrie? pas une Crétoise? --Qui t'apportera le dictame? --Tu es plus fort que la douleur. --Nous t'aimons, Seigneur, nous t'aimons. 300 --Chef à la belle chevelure, tes archers t'aiment. --Tes archers t'aiment. --Tu es beau. --Tu es beau comme Adonis.
LE SAINT.
Archers, laissez couler mon sang. 305 Il faut qu'il coule. Pas de lin, femmes, pas de baume. Laissez couler mon sang.
Ici une femme, la tête voilée par le pan de son manteau, s'approche. D'un geste rapide, elle trempe un morceau de lin dans le sang de Sébastien; et elle s'efface, en silence.
LES GENTILS.
--On ne respire plus, ici! --On étouffe! On étouffe! --Où sont 310 les magiciens qui opèrent ces prestiges? --On renouvelle les sortilèges du Sorcier aux Trois Clous. --Andronique, ordonne que tous, ici, l'un après l'autre, 315 passent devant l'autel et jettent l'encens au feu des sacrifices. --Il y a des chrétiens partout, ici. Tu pourras les compter. --On étouffe! On étouffe comme 320 dans l'étuve. --Greffier, la cire de tes tablettes fond, et tout s'efface. --Et cette odeur de lys! Et cette odeur de lys! --Brisez donc les tiges! Fauchez les gerbes! 325 --Sébastien, Sébastien, ami d'Auguste, tu es seul à verser du sang. --La sueur coule, la cire fond; et tout s'efface. --On suffoque, on halette 330 dans une vapeur fauve. --Crie plus fort! --La folie du Solstice va éclater comme un orage. --Archers, archers, bandez vos arcs et faites un carnage. --L'œil 335 des esclaves est chaud de meurtre. --Et cette odeur de lys! --Fauchez les gerbes!
Ici on entend venir, du fond des portiques, les appels de la mère infortunée.
--La mère! La mère! --C'est elle! --Elle vient. --Elle accourt. --Écartez-vous!
LA MERE DOULOUREUSE.
340 Mes fils! Mes fils! Mes fils chéris!
Elle s'élance. Elle s'abat contre les colonnes. Anxieuse, elle palpe les corps des captifs pour reconnaître qu'ils sont encore sains.
Enfants, enfants de mes entrailles, vous êtes sains, vous êtes saufs encore! Il n'y a pas de sang sur vous. J'entends le battement 345 de vos cœurs. On n'a pas encore meurtri vos chairs, brisé vos os. Que je vous touche, que je sente la vie de ma vie! Mais je n'ai que deux mains faibles; et vous êtes 350 l'un de l'autre distants. Je n'ai que deux pauvres bras, qui ne peuvent pas vous ravoir dans une même étreinte, ô vous qui avez bu au même sein. Et mon amour 355 se déchire entre vos deux peines, ô mes gémeaux!
MARC.
Ne me touche pas ainsi, femme. Ne parle pas. Ne pleure pas. Détourne tes yeux. Laisse-moi 360 immoler, pendant que l'autel est prêt. Laisse-moi recevoir la vraie vie. Ne viens pas corrompre ma volonté d'être à Dieu. Femme, détache tes mains de mon corps. 365 Je veux renaître.
LA MERE DOULOUREUSE.
O cruel! Et c'est toi, c'est toi! On peut entendre ces paroles sans expirer. Qui comblera la mesure de la douleur? 370 et qui comblera la mesure des larmes? Oui, oui, mon enfant, mes mains ont senti que les cordes s'enfoncent dans ta chair. Je suis liée comme toi. J'ai partout 375 des sillons livides, des veines étranglées. Ta souffrance est mienne, en moi, comme si tu étais encore avec ton frère un nœud palpitant dans la profondeur 380 de mon espoir. Je suis ta mère, ta mère. Je te porte encore. Oui, je suis à nouveau chargée de vos poids. Je tressaille encore de vos sursauts.
MARC.
385 Christ, je souffre pour ton nom! Mais tu l'as dit: «Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, plus encore, sa propre vie, 390 il ne peut être mon disciple.» Seigneur Christ, je suis ton disciple. Je suis ton hostie. Je suis prêt. Exauce-moi!
LA MERE DOULOUREUSE.
Il l'a dit! Ce Dieu, qui vous frappe 395 de démence, vous a donné ce commandement! Ah, je sais. Il a pris sur lui tous les crimes et toutes les infirmités du monde. Il est affreux. Il boit 400 le sang des enfants et des vierges. Il a saisi les sept enfants de Symphorose, les sept autres de Félicité, puis les sept vierges d'Ancyre...
MARC.
405 Tais-toi! Tu blasphèmes. La mère criait: «Mes enfants, regardez en haut, combattez pour vos âmes. La mort est vie.»
LA MERE DOULOUREUSE.
Ah, ce n'est pas vrai! On vous trompe, 410 on vous affole, on vous abreuve de je ne sais quel noir breuvage. Il y a des Thessaliennes qui mêlent des philtres atroces à l'écume de la cavale, 415 pour la fureur inguérissable. De quelles herbes souterraines, de quels fruits lugubres, de quelles racines arrachées au fond des paludes mornes où croissent 420 les pavots du sommeil sans yeux, et de quels poisons, et de quelles larmes, et de quelles sanies se broie le philtre qui vous donne cette ivresse de la douleur, 425 cette rage de la torture, cette frénésie de la mort? Qui vous a tendu le calice dans les ténèbres?
MARCELLIEN.
Mon frère, mon frère, je tremble. 430 Hélas! J'ai peur.
LA MERE DOULOUREUSE.
Je vous épiais dans ma chair, de toute ma force attentive, comme mon prodige incertain. Parfois les vieux Lares sourirent 435 de mon ombre, sous leurs guirlandes neuves, en songeant à la gousse qui cache le fruit géminé. Pour vous faire beaux, je mirais dans le temple et sous le portique 440 les images belles des dieux. Quand je sentis le double cœur battre dans mon âme, je vis les feux blancs des Gémeaux célestes éclairer mon âme et la nuit. 445 Ils brillaient au bout de mes songes comme sur les mâts des navires, quand pour vos bouches trop avides, enfants, le sommeil regonflait mes seins taris.
MARCELLIEN.
450 Mon frère, mon frère, je tremble. Mon cœur se fond.
MARC.
Christ, je te loue. Sauve-moi! Garde mon âme, Christ Seigneur, que je ne sois pas confondu! 455 Exauce-moi!
LA MERE DOULOUREUSE.
O Marcellien, tu es doux. Tu étais la sœur de tes sœurs. La déesse berceuse ornait ton berceau de fraîche aubépine, 460 pour éloigner les rêves sombres. Pour suspendre ta bulle d'or à la poitrine des vieux Lares, te souvient-il? tu dérobas la bandelette virginale 465 qui rattachait le lin docile à la quenouille de Chrysille. Nous vîmes derrière la porte rire les marmousets espiègles dans leurs niches bleues. Tout à coup 470 tu rougissais comme l'ourlet de ta toge prétexte. Pense: tu viens à peine de quitter ta dépouille candide! Ils flairent, tes chiens tachetés, ils te cherchent 475 dans les coins de ta chambre peinte, et gémissent. Ils m'interrogent de leurs prunelles pâles comme la fumée. Dans la maison triste, on n'a plus tourné les clepsydres. 480 La poussière tombe. O enfant, tu reviendras.
MARCELLIEN.
Mère, mère douce, aie pitié! C'est Dieu que je perds, si je perds ce combat. Je veux être à Dieu. 485 Je veux mourir.
Ici paraît Théodote, porté par ses serfs, la toge ramenée sur son visage, sans mot dire.
LA MERE DOULOUREUSE.
Honte sur nous! Honte sur nous! Regarde ce vieillard infirme qui se traîne aux bras des esclaves, la tête voilée. C'est toi, toi 490 qui le courbes, toi qui l'écrases. Regarde-le: car jamais plus il n'osera lever son front pour regarder homme vivant. Tu l'as ployé vers le sépulcre. 495 Et il aura ses funérailles, son linceul, ses baumes, sa tombe; il aura son repos, là où même le jeu des vents est mort autour des morts sans nom ni nombre. 500 Mais vous, mais vous, sans sépulture, larves noires et tourmentées, vous errerez sur le rivage du fleuve noir, dans l'éternelle nuit, à jamais...
MARCELLIEN.
505 Frère, je crains. Mon âme fuit. Tu es muet. Dieu m'abandonne. Et la terreur la plus lointaine revient à moi. Je ne vois plus ta face, ô Christ!
LA MERE DOULOUREUSE.
510 Mes fils, mes fils, voilà vos sœurs, vos cinq sœurs chéries, les cinq doigts de la main qui porte la rose; et les compagnes de leurs jeux; et vos égaux; et les offrandes 515 pour les dieux saints: le vin, le lait, l'huile, le miel, les fruits, les orges, les aromates, les guirlandes; et le bélier tout blanc, sans tache; et la chèvre blanche, sans tache; 520 et aussi des fioles pleines, des fioles comme des doigts, pleines du sel divin des larmes, tièdes de larmes.
Les cinq sœurs paraissent suivies de quelques compagnes, en un chœur de neuf voix. Elles sont si jeunes que la dernière est presque une enfant. Légères et vives comme des oiseaux, pleines de grâces suppliantes et d'étonnements ingénus, elles apportent dans leurs mains et dans leurs yeux toutes les images de la vie belle.
Un autre chœur de neuf jeunes hommes survient, traînant des hosties vivantes: un bouc aux cornes dorées, une chèvre ceinte d'une branche de peuplier.
Les deux chœurs novénaires s'approchent en chantant, et entourent les deux colonnes où les pieds des captifs sont joints comme les pieds des Anges.
CHORVS VIRGINVM.
Magister Claudius sonum dedit.
LA PREMIERE.
Par les bandelettes 525 qui serrent nos seins, par l'or qui nous ceint, les lins qui nous vêtent,
gémeaux, gémeaux, faites l'offrande aux dieux saints, 530 par les bandelettes qui serrent nos seins!
Voici l'huile prête, le lait et le vin; et le jonc marin 535 pour ceindre vos têtes et les bandelettes.
LA SECONDE.
A toi, Proserpine, le fuseau bien tors, la lampe à rebord 540 qui trois fois crépite,
le fil qu'on dévide en songeant aux sorts, la poupée de cire que je berce encor,
545 la claire clepsydre, la navette d'or, tout ce que j'ai! Fors mon heur, mon délice: ma perdrix novice.
LA TROISIEME.
550 Fors ma sauterelle qui vit, sans regret des amples guérets, dans sa claie si grêle,
tout ce que j'ai, belle 555 Reine qui soumets nos âmes si frêles, je te le promets:
le miroir, les peignes d'or, les osselets 560 d'argent, le filet, le bandeau, l'ombrelle. Fors ma sauterelle,
LA QUATRIEME.
Par les têtes noires des grands pavots roses 565 que le Fleuve arrose d'une eau sans mémoire,
ne laisse pas boire ces lèvres écloses d'enfants doux qu'égare 570 la douleur sans cause,
ô Fleur du Tartare, Vierge qui exauces les vierges moroses, par les têtes noires 575 des grands pavots roses!
LA CINQUIEME.
Et par la grenade et par les neuf grains tombés de l'écrin sur le noir rivage,
580 détourne ces âmes du Portail d'airain, et par la grenade et par les neuf grains,
Épouse trop pâle 585 du Roi souterrain, ô toi qui étreins dans ta main trop pâle la sombre grenade!
LA SIXIEME.
Voici pour l'offerte 590 la grâce du mois: l'amande et la noix à l'écale verte,
la figue entr'ouverte et le cône étroit. 595 Voici pour l'offerte la grâce du mois.
J'ai, dès l'aube, experte du suc et du poids, cueilli de mes doigts 600 frais, en nymphe alerte, neuf fruits pour l'offerte.
LA SEPTIEME.
Voici des gâteaux au miel de l'Hymette, sur une tablette 605 en bois de bouleau.
J'ai fait le gruau d'une main bien nette. Voici les gâteaux au miel de l'Hymette.
610 J'ai pour le fourneau quitté la navette. Et sur ma tablette bien lisse, tout chauds, voici mes gâteaux.
LA HUITIEME.
615 Et voici la coupe que vous verserez, de vin soutiré sans remuer l'outre;
le ligustre souple 620 et l'anet des prés pour ceindre la coupe que vous verserez;
la résine rousse et le miel doré, 625 pour vous desserrer la bouche qui boude au bord de la coupe.
LA NEUVIEME.
La flûte d'agate, dont le son reluit, 630 je l'ai dans l'étui bien clos qui la cache.
J'ai celle des Panes, aux tuyaux enduits de cire tenace 635 que mon air bleuit;
et celle d'enfance, à deux trous, en buis, dont je joue la nuit, couchée dans la paille, 640 pour tromper la caille.
CHORVS JUVENVM.
Magister Claudius sonum dedit.
LE PREMIER.
Des flûtes, des flûtes pour danser en rond! Et nous traînerons par la corde rude
645 le bélier hirsute qui cosse du front. Des flûtes, des flûtes pour danser en rond!
Entre orteil et nuque 650 l'âme est un arc prompt. Et nous traînerons, la chèvre camuse. Des flûtes, des flûtes!
LE SECOND.
O dieux! Qu'on égorge 655 le taureau puissant et le bouc qui sent, hosties à l'œil torve!
Que l'autel déborde de vin et de sang! 660 Qu'il soit une forge de feu rugissant!
Qu'il crépite d'orges, qu'il fume d'encens! Que les dieux présents 665 reçoivent la force jaillie de cent gorges!
LE TROISIEME.
Par la pendaison de cet esclave ivre, qu'il est doux de vivre 670 près de l'échanson!
O roue d'Ixion, ô roc de Sisyphe, grandeur du lion, beauté du supplice!
675 Par la pendaison de cet esclave ivre, qu'il est doux de vivre au vent des chansons! Salut, Ixion.
LE QUATRIEME.
680 Que la vie est belle! Que les dieux sont beaux! Voici le Feu, l'Eau, l'Air, l'Ame, la Terre.
Il y a l'arc, l'aile, 685 les jeux les travaux. Que la vie est belle! Que les dieux sont beaux!
O douleur nouvelle éteins les flambeaux, 690 ouvre les tombeaux, ceins-toi d'asphodèle. Que la vie est belle!
LE CINQUIEME.
Venez au gymnase, gémeaux, voir sourire 695 le dieu palestrite coiffé du pétase.
On lutte. On se rase, avec la strigile courbe, la peau grasse 700 de sueur et d'huile.
On verse, du vase délicat d'argile qui pend, vin d'Égine bien frais dans la tasse. 705 Et on se délasse.
LE SIXIEME.
Vous êtes gémeaux. Tels les Tyndarides aux belles cnémides dompteurs de chevaux.
710 Ah, prendre aux naseaux l'étalon numide tout blanc, dont la peau est un feu humide;
ceindre du fronteau, 715 tenir par la bride cette flamme lisse à quatre sabots; bondir au garrot!
LE SEPTIEME.
Il y a la gloire. 720 On dompte les hommes. On hume l'arome du laurier qu'on froisse.
Et des reines noires suivent le Triomphe 725 On les apprivoise comme des lionnes.
L'or de la Victoire creuse ta main moite. Une immense angoisse 730 gonfle ta gorgone. Io! C'est la gloire.
LE HUITIEME.
Il y a l'ivresse, de profonds celliers. On peut tout lier, 735 plier par un geste.
Il y a l'ivresse, la fleur du pommier, des amours qu'on tresse en dansant nu-pieds;
740 la fleur de la fève, le col du ramier; l'Ourse, le Bouvier, Orion; les rêves; le tranchant du glaive.
LE NEUVIEME.
745 Tu vois luire l'aube comme ta lueur. Rosée, fraîche sœur de la larme chaude!
Des marchands de Rhodes 750 t'apportent, par cœur, de nouvelles odes comme du bonheur.
Tu attends aux môles d'Ostie, le soir, leurs 755 nefs qui ont la Fleur sur la proue très haute. Tu flaires leurs baumes...
Ici le courage des jeunes prisonniers commence à mollir. Marc lutte encore, fermant les paupières, serrant les lèvres, retenant son souffle, de peur qu'il ne lui échappe quelques paroles qui puissent le perdre. Mais Marcellien incline vers ses sœurs son visage tout humide de larmes; il les regarde, il les nomme par leurs noms si chers. Et elles cherchent à dénouer les nœuds rudes, se haussant sur la pointe des sandales, allègres et prestes.
MARCELLIEN.
Chrysille, Télésille, sœurs douces! Junie! Flavie! Mes sœurs, 760 que faites-vous? que faites-vous? Otez de mon front la guirlande! On ne peut pas nous délier, on ne peut pas, on ne peut pas. Ote la guirlande, Épione, 765 je te prie! Mes sœurs, mes sœurs douces, que faites-vous?
LE PREFET.
O jeunes hommes inculpés, Marc et Marcellien gémeaux de Théodote, voulez-vous 770 enfin obéir au clément Empereur? Réponds, Marc. Réponds, toi, Marcellien. Voulez-vous sacrifier aux dieux de Rome, aux douze dieux grands de l'Empire 775 et à l'effigie de César? Greffier, écris.
Ici, tout à coup, Sébastien rompt son immobilité vigilante. Et le son inattendu de sa voix frappe de stupeur et de frayeur les hommes, comme l'éclat soudain du tonnerre.
LE SAINT.
Athlètes du Christ, répondez! Répondez la parole forte! Dardez la réponse de fer! 780 Je prends entre mes poings le rouge cœur nu de votre foi, mes frères, puisque vos poignets sont liés; et je le hausse vers le haut ciel où la couronne éternelle 785 est suspendue pour votre gloire. Je vous adjure, par le sang qui dégoutte de cette paume percée comme la paume sainte contre la barre de la Croix! 790 Dieu vous entend.
Ici les jumeaux tournent vers le juge leurs fronts raffermis, et crient de leurs voix claires.
MARC.
Jamais. Je confesse le Christ.
MARCELLIEN.
Jamais. Je confesse le Christ.
MARC.
Jamais.
MARCELLIEN.
Jamais.
Ici la tourbe païenne se soulève en tumulte.
LES GENTILS.
--La voûte s'écroule! --Les pierres 795 se fendent! --Tout est renversé. --Avez-vous entendu? --Tout est souillé, foulé. --Sébastien, Sébastien, quelle démence, quelle rage s'empare aussi 800 de toi? --Le chef des sagittaires, l'ami d'Auguste, est infidèle à son maître! --Regardez-le! Il est debout dans le délire. --Lui, l'ami d'Auguste, il exhorte 805 les coupables à mépriser l'édit! --Ils fléchissaient déjà, les jeunes gens. --Ils étaient prêts au sacrifice. --Il les enivre par la vue de son sang. --Il laisse 810 couler son sang pour simuler la crucifixion de l'Homme à tête d'âne. --Il a percé sa main gauche par artifice. Et il a invoqué la croix. 815 Avez-vous entendu? --J'entends, j'entends, moi, claquer les fouets des bestiaires. Aux lions! Aux lions! --Non, ce n'est pas vrai. Il est hors de lui-même. Il porte 820 un maléfice. N'avez-vous pas vu se rapprocher de lui soudain cette femme étrangère et tremper le lin dans la plaie? Il porte un maléfice occulte. 825 --Regardez-le! Regardez-le! --Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai. Toi, toi, bel Archer, toi, si beau! Toi, plus beau que l'adolescent de Bithynie, le Bien-aimé 830 d'Hadrien, le divinisé d'Égypte! --Il ressemble à Mercure souterrain qui hante la route inévitable. --Il a bondi du socle, frère des statues 835 divines. --Il a fait un songe. Il se réveille. --Secoue-toi! Tu es trop beau. Renie, renie ton sacrilège. --Viens! Allons, allons immoler des brebis 840 à Cérès qui porte les lois, au Soleil qui voit l'avenir. --Il faut boire, et frapper la terre d'un pied libre. --Va-t'en! Va-t'en! --On étouffe! On étouffe comme 845 dans l'étuve. --Et la puanteur des lys! --Et ce relent lugubre des offrandes non présentées! --Crie fort! --Les oreilles bourdonnent de murmures magiques. --Tous 850 ces esclaves puent, sentent pire que le bouc. --Et ne tracez pas des mots magiques sur les dalles. --Et ne parlez pas bas aux dieux infernaux. --O Chef, Chef cruel, 855 tu nous a trahis, tu nous as trahis pour cet Asiatique mort au gibet!
Sébastien reste debout et inébranlable, sans répondre. La mère des confesseurs s'élance contre lui, désespérée.
LA MERE DOULOUREUSE.
O maudit, maudit, tu m'arraches mes fils malheureux, mes enfants 860 égarés. Tu me les arraches quand ils allaient tendre leurs bras déliés vers toutes mes larmes souriantes, que je sentais refluer à mon sein aride 865 comme le lait de ma douleur! Qui es-tu? qui es-tu, si jeune et si terrible, mâle avec ce beau visage de Furie? Qui es-tu qui offres de rouges 870 cœurs à tes autels et promets des couronnes d'astres à ceux que tu traînes là-bas dans l'ombre où tout finit?
Sébastien lui parle avec une impérieuse douceur.
LE SAINT.
Je suis l'esclave de l'Amour. 875 Je suis le maître de la Mort, Femme, et je te connais. Je sais que je toucherai le cœur rouge au fond de ta poitrine aride qu'enfle le lait de la douleur. 880 Je te connais, femme. Tu es marquée du sceau mystérieux. Tu auras un jour ton martyre, ta couronne et ton allégresse. Il te regarde.
LA MERE DOULOUREUSE.
885 Qui me regarde? Tu m'effraies. Le frisson me traverse toute, comme une épée.
LE SAINT.
Il t'a choisie déjà. Tu trembles. Tu es élue.
LA MERE DOULOUREUSE.
890 Tu m'effraies Non, je ne veux pas! Que fais-tu de moi? que fais-tu de mon âme? mes fils, mes fils, vous me voyez, vous me voyez. Quelqu'un m'entraîne.
LE SAINT.
895 C'est Lui, c'est Lui. Car du haut ciel Il fond et saisit, comme l'aigle foudroyant. Il saisit, soulève, emporte, dans les battements de sa grandeur.
LA MERE DOULOUREUSE.
900 Où est-il? où est-il? J'ai peur. J'ai peur de me retourner. Laisse, oh, laisse-moi reprendre haleine! Tu me vois: je suis pantelante. Mes fils, m'avez-vous appelée? 905 Dois-je venir? J'entends des cris, les cris de cet aigle, les cris du ravisseur. Il vous saisit, il vous soulève, il vous emporte, Faut-il venir? Faut-il mourir? 910 Me voici prête.
Effarées, agitées, ses filles tendent vers elle leurs bras nus.
LES CINQ VIERGES.
O mère, mère!
LE SAINT.
Tu as proféré la parole! Femme, Il a parlé par tes lèvres Martyrs, avez-vous entendu? 915 Le ciel rayonne.
LES CINQ VIERGES.
--O mère, mère, qu'as-tu dit? --Tu nous déchires. --Tourne-toi! --Oh, regarde-nous! Tourne-toi vers tes filles épouvantées! 920 --Qui s'empare de toi? Quel mal te possède? --Regarde-nous! --Du dos de ta main tu essuies ta bouche qui s'emplit d'écume comme la bouche des sibylles. 925 --Ressaisis ton âme. Tu es la proie de l'Enchanteur. --Nous sommes toutes tremblantes. --O malheur! --O mère, mère!
LA MERE DOULOUREUSE.
Qu'ai-je dit? qu'ai-je dit? Oh, non, 930 ne tremblez pas! Je vous regarde. Vous êtes toutes pâles, comme l'évanouissement des choses que nous tenions. Vous n'avez plus en vos mains les offrandes. Vous 935 me touchez avec vos mains vides. Vous n'avez plus ni fleurs ni fruits, ni les vases ni les corbeilles. Vous avez tout abandonné. Et les offrandes non offertes 940 gisent là, sur les dalles, comme des ordures. Mes dieux, mes dieux, où êtes-vous?
CHRYSILLE.
Mère, mère douce, rentrons, rentrons. Tu les retrouveras 945 près de la porte. Laisse-toi ramener. Ta litière est prête. Mère, tu souffres.
LA MERE DOULOUREUSE.
Et vous les abandonnerez là, eux aussi, comme les orges 950 et les huiles? Voyez, voyez les yeux de vos frères, voyez- les, grands ouverts, qui nous regardent! Est-ce que je leur avais fait des yeux si grands?
Sébastien lui parle avec une impérieuse douceur.
LE SAINT.
955 Femme, tu ne rentreras pas dans ta maison.
LA MERE DOULOUREUSE.
Est-ce que je leur avais fait des yeux si grands?
LE SAINT.
Tu ne franchiras pas ce soir 960 ton seuil de pierre.
LA MERE DOULOUREUSE,
Ah, si grands que toute l'horreur en sort et tout le ciel y entre. Voyez, voyez!
LE SAINT.
Jamais plus tu ne reverras 965 les Lares derrière ta porte. Tu le savais.
Ici les filles éclatent en pleurs.
LA MERE DOULOUREUSE.
C'est vrai, c'est vrai. Je le savais. Je n'ai plus tourné la clepsydre. Je n'ai plus mesuré le temps 970 que par les gouttes très amères. J'ai pris dans l'âtre une poignée de cendre et je l'ai répandue sur mes cheveux. Salut, foyer! Et vous, filles infortunées, 975 qui étiez pareilles aux doigts de la main qui porte la rose, vous serez les cinq doigts béants de la main qui laisse l'empreinte ineffaçable sur le mur 980 fidèle, afin qu'on se souvienne du meurtre. Adieu.
Ici les filles s'élancent pour la retenir et l'enlacent.
LES CINQ VIERGES.
--Non! Non! --Où vas-tu? où vas-tu? que feras-tu? --Entourez-la, entourez-la de vos bras, sœurs! 985 Elle est démente, elle est démente. --Pour t'enlever, il faut qu'on tranche nos poignets, qu'on coupe nos bras jusqu'aux aisselles. --O sœurs, sœurs, soyez fortes pour l'entraîner. 990 --O Bonne Déesse, redouble la force de notre amour. --Non, non, tu n'iras pas! Aie pitié! --Aie pitié! Comment pourrais-tu nous jeter ainsi à la honte 995 et au deuil infini? --Reviens, reviens avec nous au foyer! --Rien ne pourra nous séparer de toi, dans le nombre des jours. Je t'en fais serment! --Je t'en fais 1000 serment! --Et moi aussi! --Et moi aussi! --Toujours nous resterons nubiles, pour l'amour de toi, mère douce, auprès de ton âtre, auprès des Pénates voilées.
Tenant d'une main leur mère égarée, elles ramènent de l'autre leurs voiles sur leurs têtes et prononcent à voix basse la parole de la consécration.
1005 --Je me dévoue. --Je me dévoue. --Je me dévoue. --Je me dévoue. --Je me dévoue.
LE SAINT.
Vierges, vierges, ne pleurez pas. Celui qui garde le foyer 1010 inextinguible a recueilli ces vœux. Vous aurez vos couronnes, en mangeant le doux fruit de vie d'entre les lèvres de la mort. Il n'y a pas d'autre douceur. 1015 Je vous le dis.
La mère se tourne vers lui, dans l'horreur d'une vaine révolte.
LA MERE DOULOUREUSE.
O Archer, Archer sans merci, et tu les prends, et tu les prends! Je sais. Je traîne à mes épaules une grappe lourde de vies 1020 condamnées. Elles crient déjà comme des victimes qu'étouffent mes voiles. Je suis Niobé, je suis du sang noir de Tantale, avec toute ma géniture. 1025 Archer, sous tes traits invisibles, Repais-toi de mes infortunes et rassasie-toi de mes deuils. O fécondité lamentable! La mort, la mort, de toute part 1030 la mort. L'amour de toute part l'affronte. C'est moi qui vous traîne, filles, c'est moi.
LE SAINT.
Il ne tue pas. Il vivifie. Qu'il te souvienne de la veuve 1035 de Tibur qui, par fer et feu, criait: «Mes enfants, regardez en haut, combattez pour vos âmes. La mort est vie.»
LES CINQ VIERGES.
--Non, nous ne voulons pas mourir! 1040 --Laisse-nous vivre, laisse-nous respirer encore! --Aie pitié de notre jeunesse. --Tu vois tu me vois, comme je suis jeune, ô mère. Je suis ta plus jeune. 1045 Je ne veux pas mourir. J'ai peur, j'ai peur. --Aie pitié! Laisse-nous à la lumière! --Il est si doux de voir la lumière, de voir le soleil; et nos dieux sont bons, 1050 nos dieux sont beaux!
LA MERE DOULOUREUSE,
Je ne peux plus les invoquer, je ne sais plus les implorer. Tout croule. Tout s'évanouit. Et mon cœur défaille, mon âme 1055 est éperdue.
Ici d'une voix grave et ferme son fils Marc l'exhorte, dressant sa tête sur l'affaissement de son corps qui n'a plus de soutien sous les pieds liés.
MARC.
Mère, nous sommes en silence. Notre amour est crucifié. Sois avec elles.
LA MERE DOULOUREUSE.
Je viens, je viens. Je suis à vous.
Par une volonté plus qu'humaine, elle s'arrache à l'étreinte de ses filles, qui poussent un cri unanime. Elle marche seule vers les deux colonnes vivantes.
1060 Je suis à vous. Me voici prête, mes fils. J'entends le battement de vos cœurs. On a retiré les soutiens de dessous vos pieds joints. Et j'entends le craquement 1065 de vos coudes, de vos genoux, de vos épaules. Je vous porte. Je suis chargée de vos deux poids. Où faut-il monter? où faut-il descendre? Je saurai sourire. 1070 Je saurai chanter. Me voici. J'ai votre faim, j'ai votre soif J'enfoncerai profondément ma bouche dans la plénitude de la mort. Hommes!
Ici elle se tourne vers les magistrats, les assesseurs, les bourreaux.
1075 Hommes, je confesse le Christ. Je suis chrétienne. Qu'on me lie, qu'on me frappe. Je sais souffrir. Je veux mourir.
Ici les cinq vierges se couvrent entièrement la tête, en se serrant l'une contre l'autre, près de leur père toujours enveloppé dans sa toge et taciturne.
LE SAINT.
Gloire, ô Christ roi!
La multitude accrue s'agite, vocifère, alterne les imprécations et les invocations, les louanges et les outrages, les menaces et les prophéties, diverse et discordante. L'air s'assombrit. Des sacrificateurs jettent sur l'autel des poignées d'aromates. On entend parfois, dans une pause, des femmes sangloter.
GENTILS ET CHRETIENS, QUELQUES JUIFS, LES ARCHERS ET LES ESCLAVES, HOMMES ET FEMMES. TOUT LE TUMULTE.
1080 --Sébastien, ami d'Auguste, tu travailles pour le pressoir! --Tu travailles pour le charnier! --O Archer impudent, tout oint de maléfices! --Maintenant 1085 on va les entendre chanter des paroles magiques, comme Ptolémée, comme Astion, pour te résister et te vaincre, ô somnolent! --Il est malade, 1090 il est endormi dans la graisse, de la nuque jusqu'au talon. --Puisque tout est dit maintenant, qu'on les tourmente. --Niobé! Niobé! --Et suspendez-la, 1095 entre ses gémeaux, au sommet de l'arcade, par une seule main! --Voyez Andronique. Il mâche sa langue bovine. --Il savoure la sueur salée qui ruisselle 1100 dans les rides de ses fanons. --Allons! Qu'on le secoue! Esclaves, pincez-le fort aux jambes, vous qui lui dorlotez sa podagre. --N'avez-vous pas honte, pourceaux? 1105 --Debout, debout les serfs! Debout les serfs! Les temps sont révolus. --Mère des martyrs, sois louée! --Non sur la cire des tablettes, mais ton nom est écrit déjà 1110 au livre de vie. --O sort humble et magnifique! --Je me courbe et je baise la terre, en signe de ton ventre, mère admirable. --Ils sont fous, ils sont fous. Des sacs, 1115 des sacs d'ellébore! --On étouffe. Tous les foins coupés du Solstice sont mis ici à fermenter? --En avez-vous, du foin, aux cornes! --Si c'est le Solstice, prenez 1120 les faucilles et moissonnez. --Ne tracez pas de mots magiques sur les dalles. --Levez les dalles, si vous osez, levez les dalles. Les morts vont surgir du charnier 1125 de César. --Et que les Romains sachent qu'ils ne sont que des hommes, rien que des hommes. --Criez fort, car votre Sauveur entendra. Est-il ivre ou somnolent comme 1130 ce bon juge, que son courroux ne se déchaîne contre nous? --O insensés, il était dieu et il est mort comme un larron. --On l'a souffleté. --Il avait 1135 une tunique sans couture. Les soldats l'ont jouée aux dés. --Taisez-vous! Taisez-vous! Le seul genou de Jésus se dressant du saint sépulcre vaut tout l'orbe 1140 de l'Empire. --Il faut un carnage. --On ne comprend plus rien. --Nous sommes tous enveloppés dans les rets de la mort. --Va-t'en! Je te frappe. --Ils font des onctions magiques. 1145 Prenez garde. --Tous ces esclaves cachent des rouleaux dans les plis de leurs sayons. --Il faut attendre. Le bois du gibet va fleurir. --Tuez! Tuez! Tuez! --Il faut 1150 la lourde épée ibérienne qui fatigue le baudrier. --Ardez-les ou bien ils vous ardent. --Un Phrygien a mis le feu à trois temples. --Qui crée, sinon 1155 le feu? --C'est la douleur qui crée. --Ah, c'est trop attendre. Pourquoi, pourquoi n'abrèges-tu pas l'heure? --Dieu viendra du Midi. Le Saint descendra du Mont Pharan. --Juif 1160 du Transtévère, tu pourras nous fournir des vitres cassées. --O Archer, je veux te bénir! --Archer de la vie, je bénis ton œil, ta main, ton arc, tes traits. 1165 --O Chef, Chef, tu nous as trahis, tu nous a trahis. --Tu seras sculpté dans le basalte noir, comme Antinoüs. --O divin! --Ton parfum est mort, Adonis. 1170 --Divin meurtrier, toi qui tues et suscites! --Qu'on lui arrache l'arc et le carquois! --Puisqu'il est maintenant marqué à la paume comme un larron, qu'on tranche aussi 1175 ses pouces! --Archer, n'aurais-tu pas Apollon pour complice? --Il porte le premier stigmate. --Il a fait le serment militaire. Il porte un autre stigmate. Il est traître. 1180 --Nul jour ne sera plus ce jour. --Ce n'est qu'un rêve. --Je m'en vais. Ma force est à bout. --O Beauté, Beauté, vivre et mourir pour toi! --Mangeons les offrandes qu'on laisse 1185 par terre, ces figues sabines. --On ne respire que des rêves, les rêves qu'enfantent les fièvres. --Sus! Que les buccins recourbés soufflent la bataille! --O Archers, 1190 bandez vos arcs et rangez-vous! --Les Niobides! --Minotaure, Minotaure d'Asie, gorgé de vierges et d'adolescents! --Elles suivront. On l'a écrit: 1195 «Une multitude de vierges suivra ses pas.» --Elles sont douces comme ce lait caillé. --O vierges, vierges, que ne puis-je vous faire mourir d'amour! --Et des bourreaux 1200 dans les prisons ont violé des vierges mortes! --Vous mordrez la cendre. --Il faut que tout autel surnage au sang des adorants. --Où est le Paradis? --Ouvrez 1205 vos portes, ouvrez donc vos portes; et le Roi de gloire entrera. --Dieu viendra du Midi. Le Saint descendra du Mont Pharan. --Juif de la porte Capène, viens 1210 nous vendre tes morceaux de verre. --Qu'on les écorche vifs avec des tessons de pots! --O dieux, dieux renversés, brisés, effacés en un jour! --Soufflez sur le feu! 1215 Attisez les charbons! --Va-t'en. Je nie. --Rome n'est que la truie qui se vautre. --Sur ce charnier fumant l'Empire pourrira. --Debout, les forts, les purs, les bons! 1220 --Hâtez le temps! Souvenez-vous! --Petit grec, petit grec, je suis ton maître. --O serf, ouvre ton âme pour voir, et tes poignets sont libres. --Les voies de l'immolation 1225 sont les plus sûres et le sang est inépuisable. --Oh l'horreur, l'horreur de l'immortalité! --Mangeons les offrandes. Mangeons ce raisin sec et ces olives 1230 en saumure. --Un fromage rond, un fond d'amphore, des gâteaux. --Regarde comme la denture de l'Éthiopien reluit! --Les sacrifices vous engraissent 1235 et le vin des libations vous fait trébucher. --Que le vin vous sorte des narines! --Jule, castrat de la Grande Déesse, qu'est-ce que tu fais sur l'estrade? 1240 N'as-tu pas même le fouet du Galle, garni d'osselets? --Il n'est malade que de crainte, il n'est ivre que de massique, stupéfié que par les truffes. 1245 --Appariteurs, soufflez, soufflez! --Attisez les charbons! --Qui donc le premier foulera la braise? --Voyez, voyez! Une des vierges voilée va rejoindre sa mère.
Une des cinq vierges voilées se détache du groupe et marche lentement vers les colonnes vivantes.
1250 --Elle veut se perdre. --Épione, sois louée devant l'Éternel! --Mais ils connaissent des formules d'incantation qui préservent de la douleur. --Il faut les oindre 1255 de graisse vile, pour détruire leurs charmes. --Voici la seconde! --Sois louée par le chœur des Anges ô Flavie! --Elles étaient belles comme les yeux sont beaux avant 1260 de pleurer. --O dieu Minotaure! --L'homme a-t-il plus de larmes ou plus de gouttes de sang? --Amour, Amour, sauve-nous! --Mais c'est toi, Sébastien, qui les enchantes, 1265 qui les enivres. --Et tu seras sculpté dans le basalte noir, ô Archer, comme Antinoüs l'Inconsolable. --Il est très beau. Regardez-le! Regardez-le! 1270 --Et la troisième se détache et suit les autres. --Sois louée par les Trônes et les Ardeurs, Junie! --L'étoile des Gémeaux culmine, ô frères. --Honnie soit 1275 la chienne et toute sa portée! --Que ta langue ne se détache plus de ton palais ulcéré! --Non, vous n'allez pas prévaloir! --Jetez-les dehors! Jetez-les 1280 dehors! Ils puent. --Nous forcerons vos portes avec la cognée. --Aux tourments! La braise est à point. --Appariteurs, appariteurs, tout est donc prêt. --Et nous dirons: 1285 «Jamais assez! Jamais assez!» --La douleur est inépuisable. --Le son du Verbe fut semé dans la fertilité du meurtre. --Violences sur violences! 1290 --Jamais assez! Jamais assez! --Qui donc le premier foulera la braise vive?
Ici, comme Sébastien est debout, près du feu bas, il s'offre.
LE SAINT.
Moi, le premier.
La multitude ondoie. Les archers entourent leur chef aimé.
LES HÉRAUTS.
--Silence. --Silence. --Silence. 1295 Le juge parle.
Jule Andronique, secoué par les assesseurs, fait des gestes vains. Les attestations des Asiatiques dominent la rumeur confuse.
LE PREFET.
Saisissez l'Archer! Où sont-ils les sorciers qui...
LES ARCHERS D'EMESE.
--Non! On ne peut pas! --Qu'on l'empêche qu'on l'empêche! --Il est libre encore. 1300 On ne l'a pas jugé. Personne encore ne peut le soumettre aux tourments; car il est un Chef, il est le Chef de la cohorte d'Emèse, il est l'ami d'Auguste. 1305 --Il faut qu'avant on le dénonce à l'Empereur. --Il faut qu'il soit jugé par César. --Et il faut qu'il soit dépouillé des insignes. --Qu'on l'empêche de se livrer 1310 à son délire.
LE SAINT.
Archers d'Emèse, archers d'Emèse, je le ferai.
LES ARCHERS D'EMESE.
--Entendez le son de sa voix. On en tremble. Tout cœur tressaille. 1315 --Il est sacré par la Manie. --Il est hors de lui-même. Il porte un maléfice. --Il est la proie d'un rêve sauvage. --O Chef, Chef, rentre en toi-même! --Voyez-le. 1320 Comment pourrait-il se souiller de ce méfait, étant si beau? --Tu ne peux pas!
LE SAINT.
Archers, si jamais vous m'aimâtes, je le ferai.
Ici un jeune homme à la voix harmonieuse lui adresse la suprême déprécation.