Chapitre 13 Les trois orfèvres
Quand, auprès de sa Siffreine, si complaisante et si jolie, deux mois entiers, un peu goulu, car les paysans ne boudent guère aux bons repas ! il eut, tour à tour, savouré toutes les joies du mariage, la lune de miel déclinant, Peyre-Toni se sentit devenir inquiet, et le soupçon entra dans son âme.
— Non ! disait-il en se mirant, idée qui, jusque-là, ne lui était pas venue, dans le bassin de pierre où sa bourrique buvait ; non, jamais je ne pourrai croire que, grossier comme je me vois et fine de partout comme elle est, Siffreine n’ait jamais aimé que moi.
Peyre-Toni admettait la chose, et, le cas échéant, n’en eût pas autrement voulu à Siffreine.
Seulement pour sa tranquillité, il aurait désiré être fixé et savoir, une bonne fois, si avant l’anneau d’argent, Siffreine, oui ou non, s’était prêtée à quelqu’autre et comment cet autre se nommait.
C’est ainsi que l’homme, marié surtout, prend plaisir à gâter sa vie et devient son propre tourmenteur.
Peyre-Toni, un beau soir, ouvrit donc son âme à Siffreine.
— Eh ! Dieu, mon pauvre Peyret, répondit-elle dans un éclat de rire qui, sous des lèvres plus charnues que la chair d’une pêche ouverte, laissa voir des dents plus brillantes que les cailloux au fond de l’eau, qui vous a mis ce follet en tête ? N’est-ce point assez que de plein gré je sois venue habiter votre cahute, vous aimant bravement à la mesure de mon coeur, gouvernant le bétail tandis que vous peiniez aux champs et tenant fumante la soupe que le soir nous mangeons ensemble, sans que vous vous inquiétiez d’apprendre si quelqu’un, par hasard, m’a trouvée jolie, alors que je ne vous connaissais pas ! Souvenez-vous, Peyret ! Vous me disiez : « Je te prends comme tu es, Siffreine… » Et je vous répondis : – « À moins qu’il n’y ait de votre faute, telle vous me prenez, Peyre-Toni, et telle je vous resterai. »
Peyre-Toni aurait dû se contenter de cette explication loyale ; il était têtu, il insista :
— Pourquoi m’obliger à mentir ? soupirait Siffreine, qui maintenant ne riait plus.
— Ne mens pas et souffle-moi simplement son nom, tout bas, si tu veux, dans l’oreille. Puisque dès à présent je pardonne, puisque je jure de tout oublier aussitôt après avoir entendu !
Alors Siffreine se décida.
— Eh bien, fit-elle, c’est l’orfèvre ! J’allais seule parfois au marché de la ville et un jour l’orfèvre me donna…
— Quel orfèvre ? C’est qu’il y a plusieurs orfèvres. Te rappelles-tu son nom, sa boutique ?
— Hélas ! non, Peyret ; chez l’orfèvre, une jeunesse innocente ne regarde guère qu’aux bijoux. Pourtant, si vous teniez à savoir, je vais tout de suite vous donner le moyen de le reconnaître.
Et Siffreine, docilement, pour faire plaisir à son mari, quelque absurdes que lui parussent ses désirs, alla chercher dans la huche à pain qui servait aussi d’armoire, un petit coffret qu’elle ouvrit.
On n’ignore pas qu’au temps des contes, ceci du reste n’est qu’un conte, les paysannes les plus pauvres, pour aller à la messe ou à la danse, se paraient d’autant de bijoux qu’aujourd’hui les plus riches dames.
Siffreine en avait provision qu’elle tenait par héritage de sa mère et de ses mères-grands autrefois belles et coquettes comme elle.
Mais laissant au fond du coffret ronds d’oreilles, gorgerins et bagues, elle y prit seulement un coulant de cou émaillé de fleurettes bleues et un Saint-Esprit au bec duquel une pendeloque en forme de poire tremblotait.
— Voilà ce que m’a donné l’orfèvre. C’est précisément jour de foire ; il n’y a qu’à montrer les deux bijoux. Tout le monde vous dira de qui peut être le travail.
Et Peyre-Toni ayant endossé sa peau de bique, pris son bâton, sifflé son chien, descendit, plus calme déjà vers la ville.
La ville possédait deux orfèvres surtout célèbres : maître Milon et maître André, vieux tous les deux, mais gaillards encore et connus dans le pays pour éblouir au miroir de leurs dorures, comme on fait quand on chasse à l’alouette, les fillettes qui voulaient bien.
Le premier auquel s’adressa Peyre-Toni se trouva être maître Milon, petit homme sec et malicieux, en train, pour le quart d’heure, de regarder à la loupe une vieille monnaie d’empereur romain, se demandant s’il vaudrait mieux la fondre à cause de la pureté du métal ou la mettre en réserve dans son médailler pour la vendre très cher à quelque passionné numismate.
Pendant que Peyre-Toni expliquait son cas et lui montrait le coulant de cou, maître Milon, qui se rappelait quand et comment il l’avait donné, regardait en dessous, non sans inquiétude.
Mais s’apercevant que Peyre-Toni parlait de franc coeur et combien il était bonne bête :
— Ami, dit-il, votre compte est bon. Ceci sort de chez maître André. Votre femme n’est pas la seule qu’il ait, la pauvre ! ainsi mise à mal ; ce gredin est coutumier du fait bien qu’il feigne la dévotion et qu’il fournisse l’archevêque.
Et sur le conseil de maître Milon, Peyre-Toni s’en alla trouver maître André.
Maître André, tout rouge avec des cheveux gris, s’essoufflait pour le quart d’heure sur la flamme de son chalumeau à ressouder tant bien que mal une bague de fiançailles.
Peyre-Toni expliqua de nouveau son cas.
Maître André, bien qu’il reconnût son Saint-Esprit et se rappelât parfaitement la jolie fille à qui il en avait naguère fait hommage, s’écria, les bras levés au ciel :
— Que me chantez-vous là, mon brave ? Mais ce Saint-Esprit sort de chez Milon. La chose saute aux yeux ; il n’y a qu’à voir le travail. Dire qu’il est prieur des confrères de l’Ascension et que l’on confie à la garde d’un pareil mécréant la robe de brocart, le manteau de perles et les joyaux de Notre-Dame !
Or, Peyre-Toni s’en allait par les rues, perplexe et ne sachant auquel des deux croire, quand il aperçut la boutique d’un troisième orfèvre.
C’était celle de maître Honorat, jeune garçon tout nouvellement établi.
— Hélas ! répondit-il à Peyre-Toni, c’est bien de l’honneur que vous me faites, mais les bijoux ne sont pas de moi, je le regrette, croyez-m’en. Le coulant du cou est de Milon, un vieux ladre qui bourre de plâtre, afin qu’elles paraissent peser plus lourd, les parures qu’il donne aux filles ; et le Saint-Esprit de maître André qui, plus ladre encore, s’en tire avec de l’or faux.
— Alors, vous croyez que tous les deux ?…
— Voici la preuve.
En effet, le Saint-Esprit, frotté sur la pierre noire, n’y laissa qu’une vague trace cuivrée qu’un peu d’acide fit disparaître ; et, percé d’une fine pointe d’acier, le coulant saupoudra le tablier de l’établi d’une pincée de poussière blanche.
— Quant à moi, conclut Honorat, quand je fais des présents aux filles, c’est du moins à poids loyal et en vrai or.
Relativement satisfait, Peyre-Toni, qui avait des moutons à marchander, s’en alla faire un tour de foire.
— Après tout, songeait-il, orfèvre pour orfèvre, j’aime encore mieux deux orfèvres vieux et laids comme maître André et maître Milon, qu’un jeune comme maître Honorat.
Peyre-Toni, on le voit, avait quelque philosophie.
Cependant maître Honorat réfléchissait ; et, après avoir dûment réfléchi, il conclut que la femme de ce bon rustre devait être, était à coup sûr certaine villageoise fort éveillée, que souvent, les jours de marché, il avait surprise le regardant avec un sensible intérêt, à travers les chaînes d’or de sa vitrine.
L’idée que maître André, que maître Milon lui avaient offert des bijoux avant lui la lui fit aussitôt paraître encore plus belle.
— Si j’allais lui faire visite puisqu’elle est seule et que ce brave Peyre-Toni m’a indiqué le logis ? Mais c’est grande foire aujourd’hui, quel dommage d’avoir à garder la boutique !
Enfin, n’y tenant plus, il prétexta d’une commande pressée, confia le comptoir à son commis, brida son bidet, prit le coffret cerclé de fer qu’il emportait d’ordinaire dans ses tournées et le voilà trottant du côté de la montagne.
— Salut, dit-il, belle Siffreine ! votre mari, que je quitte tout à l’heure, a daigné m’apprendre une chose dont je fûs grièvement fâché. Pourquoi, lorsque vous veniez à la ville, acceptâtes-vous les bijoux de maître Milon et de maître André, tandis que vous n’aviez que mépris pour les miens ?
Siffreine écoutait rougissante, tandis qu’Honorat étalait sur l’appui-bas de la fenêtre le contenu de son coffret, constatant que toute chose s’arrange pour le mieux en ce monde, puisque le hasard fait ainsi servir la sottise des maris à la fortune des amoureux.
Le soir, Peyre-Toni, quand il revint, trouva la soupe prête et Siffreine toute réjouie.
Après qu’il eut conté son voyage :
— À quelle heure, lui demanda Siffreine, avez-vous quitté le troisième orfèvre ?
— Une heure avant midi. De lui j’eusse volontiers été jaloux ; mais il m’a juré ne point te connaître et que le coulant de cou ni le Saint-Esprit ne sortait de ses ateliers.
— Eh bien ! Peyre-Toni, sur mon âme, c’est bien le seul qui de la journée vous ait dit la vraie vérité.
Et dans le petit coffre dont elle gardait la clef, à côté du coulant bourré de plâtre et du Saint-Esprit en or faux, Siffreine riant toujours, mais cette fois le coeur ému, déposa un de ces bracelets de forme antique dont, aux époques de barbarie, les paysannes provençales se servaient pour suspendre leur éventail, alors qu’elles allaient aux champs.
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