Chapitre 12 Un philosophe
Capiscol abattit ses cartes.
— « Norette, cinq consommations au compte de M. Bériquet… » Et tandis que l’aimable cafetière, dont la brune et savoureuse maturité attire tout Silvergue au café de la Perdrix-Rouge, marquait les consommations annoncées, Capiscol son heureux mari montrait Bériquet en train de chercher quelque chose derrière le comptoir :
— « Vous le voyez, là, ce gros homme avec qui je faisais le bésigue ? Eh bien, il ne se doute pas de ce qui lui pendait au bout du nez, il n’y a pas encore quinze jours, ni combien il l’a échappé belle ! »
Les yeux de Capiscol étincelaient, sa voix était frémissante ; puis subitement radouci, il ajouta :
— « Si nous faisions un petit tour à l’établissement du brave Tastavin ?… Je me sens moisir ici, il n’y vient que des réactionnaires ! »
La proposition ne m’étonna point, car les cafetiers méridionaux aisément ennuyés, de la vie d’intérieur et craignant toujours, comme on dit, que le plafond croule sur leur tête, délèguent volontiers le soin des affaires à la femme pour aller aux heures perdues exercer chez un concurrent l’agréable état de consommateur.
Quand nous fûmes installés sous la tente de Tastavin, entre des vases verts d’Anduze où verdoyaient des fusains et des lauriers-roses, Capiscol commanda une bouteille de bière avec un siphon de limonade gazeuse, mélange classique ! et, après avoir trinqué, souriant, il continua :
— « Oh ! oui, qu’il l’a échappé belle, le gros Bériquet… Figurez-vous que je le croyais un ami et que depuis plus de dix ans, gueusard ! il me trompait avec ma femme… Elle aussi, l’a échappé belle, d’ailleurs. Dans le premier feu de la colère – chacun, d’ailleurs, vous le dira – j’avais calculé de faire coup double : deux coups de fusil, là… Pan ! pan !
Mais allons par ordre, et cueillons bien.
Voilà donc que Bériquet me trompait et que je ne m’en apercevais pas ! Comment m’en serais-je aperçu ? Un homme dans ma situation est le plus souvent dehors : le métier l’exige ! Aujourd’hui la chasse, demain la pêche, après-demain une partie d’aïoli que des camarades ont arrangée. Il n’y a pas à dire : mon bel ami ! C’est gênant, c’est pénible, mais ça contente le client.
Si Bériquet et ma femme s’en donnaient, on le devine, pendant que le bon Capiscol, dans l’intérêt de la maison, battait la colline et la garrigue, s’exposant pour pêcher la truite à des rhumatismes qui ne pardonnent pas, et usant les clous de ses souliers sur toutes les pierrailles où son chien avait flairé un poil de lièvre.
Sacrifiez-vous après cela, dans l’intérêt du commerce, exterminez-vous, au lieu d’imiter les autres qui, sans tant se donner de peine, restent tranquilles à la maison, fraîche l’été, chaude l’hiver, toujours sur le dos des habitués, et n’ayant d’autre souci que de gronder la bonne en sirotant des demi-tasses.
Moi, j’avais voulu trop bien faire, et ma récompense : vous la savez !
Ce train aurait pu durer longtemps ! le hasard vint y mettre un terme. Un jour, dans la montagne, courant, pour l’achever à grands coups de crosse, après une alouette que je croyais avoir blessée, je rencontre la racine d’un buis, je bute, je tombe, je roule, je dégringole, mon fusil d’un côté, mon carnier de l’autre, cinq mètres de roches à pic, et je me relève – non ! car je ne me relevai pas – et je reste étendu, la face au ciel, avec une cuisse cassée.
De braves gens qui faisaient du bois me rapportèrent sur une civière.
Trois semaines durant, monsieur, trois interminables semaines, on me tint sans sortir, immobile et raide, la jambe prise dans un étui. Le pire, c’est que ma femme et Bériquet ne se cachaient guère. Oh ! pas beaucoup plus que lorsque j’étais absent ! Pour ne pas comprendre et deviner, il aurait fallu être aveugle.
Bien soigné, par exemple ! Je les gênais un peu tout de même, et ils avaient hâte de me voir guéri. Moi je pensais : très bien, Bériquet ! très bien, madame Capiscol ! entourez-moi, dorlotez-moi, veillez à ce que rien ne manque ; maintenant je me tais, ne pouvant bouger ni pied ni patte ; mais on vous réserve une surprise pour le jour où on se retrouvera debout.
Et tandis qu’ils se becquetaient dans les coins, – c’est terrible la jalousie ! – mâchant ma barbe et les poings serrés, je ruminais, du fond de mon lit, d’atroces projets de vengeance. – Voyons, Capiscol, que leur feras-tu ?… Et il m’en passait des idées par la tête, des idées rouges, monsieur, couleur de sang et de massacre.
Une des plus douces, à laquelle je m’arrêtai définitivement, était de feindre, aussitôt sur pied, un départ pour la chasse, de revenir, de les fusiller tous deux.
Je ne sais comment cela se fit ; mais, quoique je n’en eusse guère parlé qu’à une douzaine d’amis, le bruit de ce que je préparais finit par se répandre dans la ville. Alors ce fut un beau vacarme ! Il en vint des visites et des visites ! Pendant la dernière semaine, le café ne désemplit pas. Et ce monde défilait devant mon lit, chacun me serrant la main tristement et sympathiquement comme pour me plaindre et m’encourager. Mais personne n’essaya de combattre mon dessein, parce qu’on me connaissait, et qu’on savait que tout serait inutile.
Bériquet et ma femme ne soupçonnaient rien !
Enfin, le grand jour arriva. La veille, le docteur avait dit :
— Demain, Capiscol, j’enlève le dernier appareil, et tu pourras, après déjeuner, faire une petite promenade. – Avec un fusil ? – Avec deux fusils, si tu veux, et le droit de te casser l’autre jambe en essayant d’assommer les alouettes !
Je fis semblant de rire ; mais ce n’est pas aux alouettes que je songeais.
Tout se passa, monsieur, et de point en point comme je l’avais décidé. Je prends mon fusil ; je feins de partir pour la chasse, disant que, si le gibier donne, je coucherai chez un ami, au prochain village. Ma femme et Bériquet, brave Bériquet ! m’accompagnent jusqu’à la porte : – Surtout sois prudent, ne te fatigue pas à marcher trop vite… C’est cela ; comptez là-dessus que je ne marcherai pas trop vite ! Malgré ma jambe assez malade, avec mon fusil sur l’épaule, je filais droit comme l’éclair. Quelle émotion, monsieur, quand les gens me virent ainsi traverser la ville. On me montrait, on murmurait : – Il paraît que ce sera pour six heures… et des commerçants mirent les volets à leur boutique dans l’impatience de l’événement.
Pour six heures ! je n’eus pas le courage d’attendre jusque-là. Pour six heures ? Non, tout de suite. Que me faut-il de plus ? ne suis-je pas sûr et de reste ! Ma pauvre tête était perdue, mon fusil me brûlait les doigts. Je fais un crochet à travers champs ; je rentre en suivant les ruelles ; et, par une échelle appliquée à ma fenêtre, j’essaie de pénétrer dans la salle de billard. La fenêtre justement était grande ouverte ; je hasarde un oeil, qu’aperçois-je ? Bériquet et ma femme, ah ! les canailles, qui, eux aussi, n’avaient pas attendu.
— Alors ! vous tirâtes, Capiscol ?
— Je visai, monsieur, machinalement, un peu par amour-propre, je visai mais ne tirai pas… Le spectacle, faut-il le dire ? n’avait pas du tout produit sur moi l’effet que j’espérais : nulle indignation, nulle surprise…
— Très beau cela ! Quelle force d’âme.
— Ne parlons pas de force d’âme ! Ici on a le sang chaud, la tête vive, mais cela part tout de suite ou jamais plus, et il s’agit de ne pas laisser passer le bon moment. Or, voyez-vous, j’avais laissé passer le bon moment. Pendant ces trois semaines de lit, à force d’y penser, je m’étais, sans m’en apercevoir, trop fait à l’idée de la chose. »
Et, philosophiquement, Capiscol ajouta :
— « Ce que c’est pourtant que l’habitude ! »
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