‹ Le Midi bougeChapitre 16 sur 33 · Chapitre 15 Biscot des trois femmes

Chapitre 15 Biscot des trois femmes

Qu’elles sont douces à recevoir, les lettres amies, venues de province ! Le doigt tremble en détachant l’enveloppe et l’oeil se mouille en les lisant.
Sans elles, prisonnier de cet artificiel et féerique Paris où sous le dôme vitré des serres, des millions, des milliards de fleurs attendent, tel un corps de réserve pendant la bataille, pour remplacer, dans nos jardins, les vides causés par les premiers froids, on aurait bien vite, confondant l’hiver et l’été, oublié la succession des mois et l’ordre des saisons.

Les lettres amies venues de province remettent sur ce point un peu d’équilibre en nos âmes.

Voici ce que m’apprend la dernière arrivée :

« La campagne est encore belle quoique on ait cueilli les fruits. Il ne reste plus guère sur l’arbre que les noix et les olives, car maintenant les sorbes se ramassent depuis que des gens les achètent et en fabriquent du chocolat. »

Ces quelques lignes si simples pourtant ne suffisent-elles pas pour évoquer tout le paysage automnal et ses splendeurs mélancoliques ?

La suite m’a peut-être touché davantage :

« C’est lundi la foire de Saint-Domnin, et, dimanche, le jour de sa fête. Nous avons fait le pèlerinage pour boire à la fontaine et entendre la messe. Nous avons bu à la fontaine ; mais, comme la chapelle était pleine, nous avons dû, tandis qu’on disait la messe, rester sous le porche avec les nourrices et les marchandes de châtaignes… »

Saint-Domnin !

Autour de sa chapelle, qui fut un temple, nous chassions, tout petits, dans les pierrailles, dans les débris de marbre, la larmeuse fragile et vive, et la mante couleur d’herbe sèche, dont le geste est mystérieux.

À ce nom de Saint-Domnin se rattache pour moi l’agréable quoique mystique souvenir d’une odeur de fruits mûrs et de repas sur le gazon, près d’une eau jaillissant d’un roc parmi les cressons et la mousse.

Car Domnin possède sa source comme tant d’autres anciens dieux que la misère des temps et les persécutions obligèrent misérablement à se déguiser en saints chrétiens.

La lettre continue ainsi :

« … Pourtant nous avons pu baiser la relique. Pax tecum ! dit le prêtre en essuyant sa vitre. Nous avons baisé la relique et donné chacun notre sou. Puis on est allé en cachette voir l’ex-voto de la Lon, de la Zon et de la Gouton Biscotes, maintenant relégué dans un coin noir pour ne pas scandaliser les nouvelles générations et leur laisser ignorer l’histoire du bon monsieur Biscot des trois femmes. »

Encore une image qui se dresse, Biscot des trois femmes ! C’est ainsi qu’aux jours de mon enfance, je me rappelle avoir entendu nommer, non sans une nuance de considération, ce polygame ingénu.

Il avait trois femmes, en effet, toutes trois l’adorant et faisant bon ménage dans sa maison bourgeoise du bout du cours, ce qui à la longue devint pour la ville un sujet d’édification.

La première, seule, était légitime ; mais on savait que M. Biscot partageait son coeur entre toutes également, et qu’il eût épousé les deux autres sur l’heure, sans l’hypocrisie de nos moeurs et la stupidité des lois.

M. Biscot, homme d’ailleurs aimable et de vie paisible, avait là-dessus des théories.

« Je préfère la paix avec trois femmes, que la guerre avec une seule. »

Et si quelqu’un voulait le railler :

« Vous me blâmez d’avoir trois femmes ? Faites-en autant ! » disait-il.

Ce parfait bonheur dura trente ans.

Et quand, malgré les soins dont on l’entourait, M. Biscot des trois femmes fut mort – car saint Pierre, à moins que ce ne fût le concierge de Mahomet, finit par lui ouvrir les portes du vrai paradis – dans la maisonnette du bout du cours, la Lon, la Zon et la Gouton continuèrent à vivre plus que jamais unies, parlant de Biscot tout le long du jour, et se consolant par l’échange de confidences attendries.

À quelle époque, par suite de quelles circonstances ou de quels voeux la Lon, la Zon et la Gouton commandèrent-elles à maître Ruffi, peintre et professeur de dessin, l’ex-voto qu’il me semble voir encore, comme il y a vingt ans, suspendu dans la rustique chapelle de Saint-Domnin, au milieu des coeurs en argent et des béquilles ?

Je l’ignore. Je me rappelle seulement qu’alors sa présence ne scandalisait personne. Elle scandaliserait aujourd’hui et l’on cache l’ex-voto à tous les yeux. C’est ainsi que la religion va se perdant, arbre jadis touffu que ronge intérieurement le ver sournois du pharisaïsme.

Cet ex-voto était un chef-d’oeuvre. Il apparut du moins comme tel à mes yeux d’enfant.

Pour le ciel, maître Ruffi avait prodigué le bleu le plus précieux de ses vessies, sans l’adultérer par aucun de ces mélanges avec lesquels, sous prétexte de chercher des tons fins, les peintres d’aujourd’hui gâchent à plaisir des couleurs si naturellement belles quand elles sortent de chez le marchand.

Le bleu de ce ciel n’avait de comparable que le vert de la prairie, parallèlement peinte au-dessous. Quoique, à vrai dire, le blanc d’un amandier fleuri qui complétait le paysage ne manquât pas non plus d’un certain mérite.

Dans le ciel, maître Ruffi avait représenté le bon M. Biscot porté sur les nuages et vêtu de sa belle redingote ; tandis qu’en bas, toutes les trois s’agenouillant dans le gazon de la prairie, gazon travaillé brin à brin, où des coccinelles couraient, la Lon, la Zon et la Gouton, les regards en l’air, les mains jointes, regardaient leur homme s’envoler.

Et maintenant par quelques moyens ce sacré M. Biscot des trois femmes avait-il réussi à faire vivre ensemble sans querelle et sans jalousie les trois personnes d’humeur assez peu commode d’ailleurs, s’il faut en croire la légende, qu’étaient la Lon, la Zon et la Gouton ? On a cherché au phénomène des explications diverses.

Pourquoi ne s’expliquerait-il pas tout naturellement par l’atavisme ? La Lon, la Zon et la Gouton étaient, j’ai là-dessus des renseignements précis, toutes les trois originaires du Fraxinet de la Tour-Vieille, agréable petit village dont les filles très brunes, avec des yeux d’un azur profond et quelque chose d’exotique dans l’expression et la démarche, ont un renom de beauté.

Ce Fraxinet ne serait-il pas un reste de tribu sporadiquement conservé, datant de l’époque où, avant que Charles Martel, à la bataille des Alyscamps, nous eût écrasés dans une commune défaite, Maures et Sarrazins vivaient en amis au milieu des paisibles Provençaux ?

De là sans doute, par lointain héritage, l’originale façon de voir des trois femmes de M. Biscot ainsi que leurs instincts musulmans et polygamiques.

Précisément il me souvient qu’au sortir du collège, les jours de foire, sans bien savoir ce que cela signifiait et par allusion à un détail traditionnel probablement et tout oriental d’intime toilette féminine, notre plaisir, entre autres sobriquets malicieux que l’on donne aux gens des villages, était de poursuivre les fillettes du Fraxinet de la Tour-Vieille en les appelant « culs rasés ».

Ce simple mot de culs rasés me semble éclairer la question d’une vive lumière.

Puisse, quoi qu’il en soit, ma modeste contribution ne pas rester inutile aux études des influences ataviques si fort à la mode aujourd’hui parmi nos jeunes romanciers.

Et voilà, car la science se fourre partout, comment sans le vouloir on peut se poser en érudit à propos d’une chose aussi simple qu’un pèlerinage aux prés de Saint-Domnin ou que le paradoxal ex-voto de M. Biscot des trois femmes !

q

Page 1