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Chapitre 16 Mariage de raison**

La chose parut à tous peu croyable, quand un membre du cercle annonça que Bigourdan l’aîné, Melchior Bigourdan, épousait l’Olympe.
Mais il n’y avait plus à douter ; les bans venaient d’être publiés en chaire le matin même et l’affiche légale s’étalait dûment timbrée et parafée sous le grillage de la mairie.

Un premier moment de stupéfaction passé, on causa. Le plus grand nombre blâmait Bigourdan ; quelques-uns, timidement, sans oser trop dire, l’approuvaient.

Malgré le respect que les décrets du suffrage universel m’inspirent, je déclare pour cette fois me venger à l’avis de la minorité.

Ce Melchior Bigourdan, bourgeois cossu et célibataire longtemps irréductible, était justement estimé dans le pays en considération de l’égoïsme quasi-scientifique avec lequel il avait su régler son existence.

Pas de femme, partant point d’enfants ; des parents éloignés qu’il semblait vouloir éloigner davantage encore par une attitude à leur égard toujours décente, mais de plus en plus glaciale ; et une gouvernante, l’Olympe, cordon bleu incomparable que Monseigneur lui enviait.

Melchior Bigourdan vivait heureux ainsi dans la vieille maison familiale bâtie sur le terre-plein des remparts ; maison doublement agréable, à cause du beau perron en pierre de taille qui, d’un côté, domine la grand’place, et du jardinet qui, de l’autre, occupe sous les fenêtres du salon l’emplacement de l’ancien fossé.

Melchior Bigourdan avait deux occupations et deux joies : selon que le soleil tournait, il fumait sa pipe, accoudé, regardant son jardin plein de groseilliers et de roses ; ou bien il descendait le perron et gagnait l’appétit à faire les cent pas, sans penser, dans l’allée d’ormeaux.

Non ! sans penser n’est pas tout à fait juste ; Melchior Bigourdan pensait quelquefois. Il pensait ceci : qu’après le droit à la paresse, un bon plat cuit à point, exactement servi, est ce qu’on peut désirer de meilleur sur terre, et que son bonheur était parfait, ayant rencontré l’Olympe qui lui faisait la vie si douce et lui mijotait de si bons plats.

Melchior Bigourdan, homme sage, ne désirait rien au delà.

Seulement, quand le coeur parlait, il parle encore parfois à cinquante ans, Melchior Bigourdan prenait le train du soir et allait, sous prétexte d’un procès pendant, traiter son vague à l’âme au chef-lieu, ville, disent les habitants, de garnison et de ressource.

Hâlée comme un brugnon, robuste comme un sabre, ayant toujours besoin d’agir, ne pouvant cinq minutes demeurer en place, l’Olympe, lorsqu’elle ne cuisinait pas, jardinait.

Or, certain jour, en jardinant, elle s’aperçut que le petit clos contigu au clos de M. Bigourdan avait un nouveau propriétaire, homme d’âge mais vert, que la coupe de ses moustaches et surtout l’inusable pantalon bleu, fidèle compagnon indéfiniment conservé des Pandores à la retraite, dénonçaient comme ancien gendarme.

C’était un ancien gendarme, en effet ! le gendarme Lèbre qui, après trente ans de loyaux services, venait vivre au pays natal des rentes que le gouvernement lui faisait.

Lèbre se montra galant, l’Olympe intérieurement honorée ne s’effaroucha pas de ses prévenances ; et le petit mur en pierres sèches qui séparait les deux jardins n’étant un mur que pour la forme, tous les matins, au soleil levé, quand M. Melchior Bigourdan sommeillait encore, vous auriez pu voir le bon gendarme, rajeuni et l’air tout à fait militaire, étant tête nue, en manches de chemise avec l’éternel pantalon bleu, qui sarclait, ratissait, ou tirait de l’eau du puits pour l’Olympe.

À la fin, il se déclara, il énuméra son avoir : « Tant pour la retraite, tant pour la médaille, sans compter un peu de bien qui lui revenait de ses parents. »

L’Olympe écoutait, très émue. Puis, à son tour, elle avouait avec de pudiques rougeurs, qui, pour tout autre qu’un gendarme, auraient paru comiques chez cette particulière taillée en grenadier, trois mille francs d’économies.

Et, pendant leur amoureux dialogue, des couples de pigeons, dans les trous du mur, roucoulaient.

L’idylle dura plusieurs mois.

Un jour, à dîner, grondant doucement, Melchior Bigourdan dit à l’Olympe :

— Je cherche ce qu’a ce civet. Il est bon, Olympe, très bon ; et cependant il n’est pas bon de la même manière d’autrefois.

L’Olympe n’y contredit point. Elle était troublée, l’Olympe ! Enfin, se débondant tout entière dans un sanglot :

— Vous avez raison, monsieur Melchior, mais depuis deux jours je suis comme folle à l’idée de vous annoncer que dans trois semaines nous nous quittons.

— Nous nous quittons ?

— Je me marie !

Melchior Bigourdan lâcha sa fourchette, comme foudroyé. Jamais, dans ses combinaisons, il n’avait prévu ce désastre : l’Olympe se mariant.

— Y songez-vous ? C’est impossible ! Ainsi vous me laisseriez seul ?…

L’Olympe pleurait, mais ne cédait point. Et huit jours durant, à chaque repas, instant jadis délicieux mais devenu pour lui un renouvellement de supplice, Melchior Bigourdan raisonnant, priant, promettant d’augmenter les gages, dépensa en vain les trésors d’une éloquence aussi égoïste qu’attendrie.

L’Olympe voulait son gendarme. Ivre de sensations inconnues, elle avait l’ivresse reconnaissante et sa tardive flamme automnale crépitait comme un premier amour.

Que faire ? se demandait Bigourdan. À quoi se décider ? Comment convaincre une gaillarde aussi fortement butée au mariage.

Il chercha des moyens, n’en trouva point ; et, désormais, sa vie sans l’Olympe lui apparaissait comme un désert.

Le mois finissant, l’Olympe demanda son compte. À la veille du mariage, demeurer sous le même toit qu’un vieux garçon n’était pas convenable. Ses malles étaient prêtes. Elle voulait partir, se retirer quelque temps chez une parente. Lèbre, d’ailleurs, l’exigeait ainsi.

— Il est fou, ce Lèbre ! Est-ce qu’il croit ?…

Melchior Bigourdan s’arrêta.

Depuis vingt ans qu’il vivait à côté d’elle, jamais cet homme remarquablement personnel n’avait regardé l’Olympe.

Et ce jour-là, avec ses fortes hanches, son corsage qui bombait, ses yeux brillants, ses dents luisantes, un je ne sais quoi d’heureux, de réveillé dont flambait toute sa personne, elle lui parut désirable, appétissante pour mieux dire, car un secret instinct gourmand se mêlait au désir soudain éclos dans cette âme de célibataire à ses heures luxurieux.

Une inspiration lui vint qui pouvait arranger tout.

— Non, Olympe ! décidément vous n’épouserez pas le gendarme Lèbre.

— Cependant, monsieur Melchior…

— Et puisque vous voulez tâter du mariage, c’est moi que vous épouserez.

— Monsieur veut rire… Lèbre m’aime.

— La belle affaire ! Qui m’empêche de vous aimer autant que Lèbre, plus que Lèbre ?

Le coeur de Melchior Bigourdan n’avait pas parlé depuis un long mois. Melchior Bigourdan se trouvait donc pour le quart d’heure à la tête d’un fort arriéré de vague à l’âme. Et sans doute il put donner à l’Olympe de suffisantes preuves d’amour, car l’Olympe convaincue oublia Lèbre et devint dame.

Maintenant l’Olympe porte chapeau quand elle sort, ce qui d’ailleurs ne l’empêche pas, une fois rentrée, de ceindre le tablier blanc comme jadis et de diriger la cuisine.

Quant à Melchior Bigourdan, il s’applaudit de plus en plus d’avoir pris à temps une résolution si intelligemment héroïque.

Comme un beau fleuve un instant barré, la douce existence qu’il s’est faite, toute sensualité et paresse, a repris son tranquille cours.

Seulement un mur hérissé de tessons sépare son jardin de celui du gendarme Lèbre ; et, circonstance digne de remarque, depuis le jour du mariage, Melchior Bigourdan n’est plus retourné au chef-lieu.

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